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L'ENNUI

VINGT ET UNIEME INSTRUCTlOf

Mes Frères,

Dans l'analyse que nous poursuivons des inclinations de notre àme qui entrav gueur morale, nous en rencontrons une, connaissons tous, plus uu moins, c'est l'e

L'ennui a existé de tout temps. Le avoue, lui-même, « qu'il s'est endormi, ta nuyait 1). Dormilavii anima mea pra? tsa trente siècles, rien n'est changé. Il est sonnes qui s'endorment, d'ennui, au qnelques-unes en lisant un livre, d'autre; leur journal. Arrivées à la troisième p 'attention s'éteint dans la béatitude d'un ( meil.

Si l'ennui n'avait ni d'autres causes, n effets, le moraliste n'aurait pas à s'en

mais rennui peut constituer un état d'àme malsain. Il sera donc utile que nous lui donnions nos réflexions.

D'où vient Fennui? — A cette question, notre mémoire répond aussitôt par un vers de Boileau, souvenir de notre jeunesse classique :

L'onnui naquit un jour de Tuniformité.

Et c'est très vrai. L'uniformité des choses, soit des occupations, soit du ciel gris toujours le même, soit du ciel bleu sans nuages, peut produire en nous Fennui.

Vers le même temps, La Bruyère écrivait à son tour : « L'ennui est entré dans le monde par la paresse. » Voilà qui est encore très juste. La paresse, par le dégoût du travail, est productrice d'ennui.

De ces deux observations, nous tirerons ce trait commun qui est bien la caractéristique de Fennui, à savoir que Fennui apparaît toujours en nous comme un déplaisir de ce que nous sommes, ou de ce que nous avons « un mécontentement du réel ». Toute forme de Fennui a ce caractère et déjà vous en soupçonnez le danger.

De notre temps, ce danger s'est encore aggravé par un état d'esprit que la littérature a créé depuis le début du xix* siècle, si bien que Fennui a été appelé « le mal du siècle ». Cet état d'esprit est né avec une œuvre de Chateaubriand qui a fait, au

sortir de la révolution, autant de mal que son Génie du Christianisme fit de bien, puis avec le Werlher de Gœtbe qui causa, en Allemagne, tant de suicides; il s'accentua avec les poèmes de Lord Byron, avec ceux de Leopardi chantant « la gentillesse deTinfélicité », avec la poésie désespérée d'Alfred de Musset.

Des philosophes, comme Schopenhauer, condensèrent en formules la tristesse et l'ennui. Puis vint, plus près de nous encore, le roman naturaliste, avec cet homme surtout dont le nom, si je le prononçais, salirait les murs de cette église.

Le roman naturaliste acheva la diffusion de l'ennui dans notre société, en plaçant sous les yeux de ses lecteurs, des plaies hideuses, des infamies, des horreurs, tout cet étalage d'hôpital moral qui ne ressemble pas plus à la société humaine qu'une salle de dissection n'est l'image du monde où nous fréquentons.

Il semble que ce soit étrange de placer, en leur donnant une influence égale, les romans du naturalisme et des poèmes comme ceux d'un Byron ou d'un Goethe. Pourtant l'influence est identique. Si le poète se tourmente de ne pas atteindre Uidéal, s'ennuie dans cette vie, comme un oiseau qui frappe de la tète les barreaux de sa cage, et retombe blessé, le roman naturaliste, avec une autre allure, conduit aux mêmes conséquences. Il montre des horreurs, des turpitudes, des saletés, et, après

avoir étalé tout cela, il conclut : « Voilà la vie, voilà toute la vie; il n'y a rien au-dessus, rien au delà... N'a-t-on pas raison de trouver la vie triste, de s'ennuyer en ce monde et de finir par penser que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue? »

Il n'y a pas à dire : « Moi, je ne lis pas ces auteurs, je ne fréquente pas leurs ouvrages. » Tant mieux, mais ces auteurs ont saturé notre atmosphère morale de leurs idées, qui ont passé dans le théâtre et dans le roman d'autres auteurs, de là dans les colonnes des journaux. C'est un air que nous respirons tous, et contre le danger duquel il faut nous garder. L'ennui en effet désaffectionne du réel de la vie, l'ennui dégoûte du devoir, l'ennui pousse au plaisir, qui devient non plus une distraction, mais un but.

Vous allez voir, mes Frères, comment les idées des doctrinaires de l'ennui se retrouvent dans la foule. Schopenhauer a écrit ceci : « La semaine est le temps de la misère, le dimanche est le jour de l'ennui. » Combien avons-nous entendu de- personnes chrétiennes, qui n'ont pas lu Schopenhauer, répéter cette parole : « Le dimanche, je m'ennuie »? Vous voyez, par ce seul exemple, qu'il y a plus de points de contact qu'il ne parait entre les théoriciens de l'ennui et le grand public.

Peut-être allez-vous conclure que, d'après cela, nous ne pouvons pas échapper à cette influence

malfaisante. Je répondrai que nous pouvons nous défendre.

L'ennui est un phénomène subjectif; il est de nous, il est en nous, nous le développons, ou nous le diminuons, selon nos efforts. La preuve qu'il y a là un phénomène personnel et intime, c'est que, comme on l'a dit avec justesse, « c'est notre bonheur ou notre ennui que reflète le paysage qui nous entoure ». Le même paysage épanouit l'un et ennuie l'autre. Dans les montagnes, à des altitudes de quinze cents mètres, on trouve de braves gens qui vivent d'une vie qui nous effraierait, lesquels ne s'ennuient jamais. Ce n'est pas parce que ce sont des êtres d'espèce inférieure. Il y a souvent chez eux grande dignité de vie, amour de la famille, joie et courage au travail. Le paysage morne qui les entoure ne provoque pas en eux l'ennui. C'est donc bien de nous que vient cet état d'âme, l'entourage le peut aggraver, mais il nous est intime et personnel.

Je reviens au mot de Schopenhauer : « Le dimanche est le jour de l'ennui. » On comprend ce mot dans la bouche d'un philosophe incroyant, qui ne voyait dans la mort que l'anéanlissement final. Le dimanche était un jour vide de sens, pour lui. Mais quand des personnes chrétiennes répètent la même parole, elles donnent une singulière idée de leur âme.

Le dimanche est le jour du Seigneur, le jour du repos, le jour des aflfections de famille. Rien de cela ne compte donc pour elles? Si elles n'ont pas besoin de repos, si la famille ne se presse pas nombreuse autour d'elles, le dimanche ne se peut-il donc pas remplir, embellir, par le souvenir de Dieu? Ce mot fâcheux indique des âmes vides du plus grand de tous les sentiments, ou qui ne Font qu'à Tétat de bibelot ancien, d'habitude conservée, sans qu'on y fasse attention.

L'ennui de la monotonie de la vie peut se corriger également par un peu plus de goût à ce qu'on fait.

Faire bien ce qu'on fait, le faire avec ardeur et zèle, cela aide à diminuer le poids d'une vie toujours la même et à en écarter l'ennui. De fait, dans la même monotonie de vie, l'un s'ennuie, l'autre ne s'ennuie pas, ce qui montre bien la différence d'âme.

Parlerai-je de l'ennui de vieillir? Ici encore disparité dégoût et de jugement. Nous avons entendu, il y a peu d'années, Legouvé vieillissant, vanter les charmes de la vieillesse, comme étant l'âge où l'on est l'objet de plus d'égards et de plus d'attentions, tandis que d'autres se désolent, à cinquante ans, de n'avoir plus la fraîcheur de leurs vingt ans. Il s'agit donc bien d'une impression personnelle, relative ; nous pouvons par conséquent lui faire front et l'enrayer.

Vous en donnerai-je les moyens? D'abord je vous indiquerai le moyen qui est à ne pas prendre. Ce moyen, c'est pourtant le plus usité : pour combattre l'ennui, on s'amuse, — honnêtement, bien entendu. On l'emploie pour la jeunesse, on a peur qu'elle s'ennuie, on fait tout du reste pour lui faire croire qu'elle doit s'ennuyer, et alors on s'ingénie pour la désennuyer.

Cette jeunesse entre dans la vie, avec la pensée qu'on corrige l'ennui en s'amusant. Pour une bonne partie, les amusements honnêtes s'usent, et elle va en chercher autre part. Quoi qu'il en soit, la jeunesse devient Tàge mûr, et souvent on est surpris d'entendre des gens réputés sérieux dire avec un accent bizarre : « Je me suis bien amusé ! » Parole étrange ; autant elle semble naturelle sur les lèvres d'un enfant, autant elle sonne faux, dès que la jeunesse est passée.

Ce n'est pas qu'il y ait à blâmer les amusements ou les récréations. En tant que moraliste qui appuie sa doctrine sur les traditions de nos Docteurs et des saints de l'Église catholique, je n'en ai pas le droit. Je dirai au contraire que ces divertissements sont utiles et dans l'ordre. Mais vivre avec la pensée continuelle de l'amusement qui viendra, c'est altérer la justesse de notre vie morale.

Les uns deviennent ainsi des agités qui ont besoin de se fuir, qui se lassent de leur propre

compagnie. D'autres se contentent de rester somnolents, se supportant mal, aussi ennuyeux pour le prochain que pour eux-mêmes. Un personnage de comédie s'écriait : « Je meurs d'ennui! » Son interlocuteur lui répondit : « Cela ne m'étonne pas, Tennui n'engraisse que les sots. » Ellf est pleine de philosophie cette réplique. Ceux en efifet qui ne savent pas secouer leur ennui, qui s'en bercent, ceux-là développent le mal dans leur âme et ce sera l'envahissement total. Us s'abêtiront, dans la mesure où leur volonté devient incapable de l'effort nécessaire pour dominer l'ennui.

Enfin, me dites-vous, donnez-nous le moyen. Le moyen d'échapper à l'ennui c'est de se faire une âme vigoureuse. Avec un bon tempérament moral, nous réagirons contre l'ennui. Pour que ce bon tempérament moral existe, il nous faut un esprit qui, selon notre condition, ait des idées et en vive, en les renouvelant par des lectures saines. Il nous faut un cœur qui ait des sentiments et en vive, lui aussi, faisant dans notre vie la part nécessaire à tout ce qui est l'idéal et le dévouement.

Puis formons-nous à avoir de la suite dans nos idées, et dans nos efforts.

L'effort de tous les jours pour le devoir est plus dur qu'un acte de vaillance momentané. L'ennui ne résistera pas à cette action continue de la volonté, car il est une maladie de l'énergie, et, par

VINGT ET UNIÈME INSTRUCTiO.V.

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