‹ Nos devoirs envers nous-même: instructions d'apologétiqueChapitre 30 sur 40 · ennui peut tenir h A · texte numérisé non relu

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S'ÉaUlLIBRER PAR LA VERTU

s EQUILIBRER PAR LA VERTU

Mes Frères,

Nous avons parlé de ce qui peut déformer notre àme, affaiblir sa vigueur, parlons donc maintenant de ce qui peut la réformer, l'équilibrer, lui donner de la vigueur, c'est-à-dire de la vertu.

Le mot même appelle notre attention sur l'idée de force, l^a vertu est une force. C'est l'élément reconstituant de notre nature morale, « la santé de Tàme », comme l'appelait un penseur.

Arrêtons-nous sur sa notion, afin d'en pénétrer le fond intime. Il importe, au point de vue moral, comme au point de vue religieux, que nous ayons des convictions fondées en raison, pour leur donner ce rationabile obsequium, cette obéissance raisonnée et raisonnable, que saint Paul nous recommande.

Nous allons remonter bien haut jusqu'à celui qu'on a appelé le fondateur de la pEilosophie de la morale, Socrate. Il posait «d principe que « nul n*est mauvais volontairement ». Pour lui, la vertu n'était autre x;hose que la connaissance du bien. Il y a là une erreur, à cause de Tabsolutisme de la formule. Nous n'avons qu'à regarder dans notre propre vie pour constater que, plus d'une fois, sachant clairement que nous faisons mal, nops agissons quand même. Une médisance va sortir de nos lèvres, la conscience réclame, nous passons outre. Ce n'est pas la connaissance du bien qui nous manque, c'est la volonté de le faire.

D'autre part, cette théorie de Socrate conduit à une sorte de fatalisme. Nous serions obligés de faire bien, malgré nous, et, sans que notre liberté entre en jeu, dès que nous connaissons le bien, comme un miroir reflète forcément les objets qu'il a devant lui. Par conséquent, si nous faisons mal, ce n'est pas de notre faute, c'est parce que nous l'ignorons. La liberté et le mérite se trouvent ainsi supprimés.

Ces idées ont été reprises par les stoïciens. Pour eux, l'ignorance et Terreur étaient identiques avec le vice. C'étaient des infirmités involontaires, faire le mal était la même chose que de faire mal, en se trompant dans un problème.

Il semble, mes Frères, que ce soit presque oi-

seux, pour le but que nous poursuivons, d'aller exhumer les théories d'un philosophe qui vivait il y a vingt-quatre siècles environ. Mais, tandis que je les expose, vous vous apercevez bien que toutes ces conceptions ont été renouvelées de notre temps, qu'elles ont cours au milieu de nous, que, pour beaucoup, les coupables sont des ignorants ou des infirmes et qu'on répète volontiers le mot du stoïcien Sénèque : « J'ai autour de moi des ingrats qui sont sans cœur, des avares qui n'ont de cœur que pour l'argent, des jouisseurs qui ne cherchent qu'à se satisfaire, d'autres qui se livrent à toutes les manœuvres déloyales qu'inspire Tambition, quq voulez- vous? Je n'ai pas à les censurer, ce n'est pas de leur faute, ce sont des malades. »

C'est ainsi qu'une conception de la vertu qui parait anodine conduit à cette conséquence de servir de point d'appui à la négation de la liberté humaine.

Cependant il y a du vrai dans cette définition. La connaissance du bien est indispensable à la vertu. Il faut que l'intelligence nous éclaire, qu'elle voie juste, mais il faut autre chose. Voilà comment nous arrivons à cette définition plus complète donnée par un autre penseur de l'antiquité, Aristote : « La vertu est une manière d'être dérivant de notre volonté, et qui nous porte à faire ce que la raison sagement éclairée réclame. »

Tous les éléments nécessaires à la conception juste de la vertu se trouvent dans ces paroles : la connaissance du bien ; l'amour du bien, car nous ne pouvons réaliser le bien sans l'aimer; le libre cboix de notre volonté ; puis Tactivité résolue de Tàme se déployant pour agir.

Malgré la clarté de cette définition, le nœud de la question reste toujours : où est le bien et le Revoir?

Je réponds que nous sommes englobés dans un ordre qui s'impose à nous, comme une règle émanée de la volonté divine. Nous ne pouvons concevoir le bien que dans ses relations avec cet ordre, par conséquent avec Dieu et la fin dernière qu'il nous a assignée. Comme le disait un penseur ; « Nous sommes esclaves de notre essence ».

De même que, depuis l'origine, notre essence physique n'a pas changé. Nous voyons toujours par les yeux et nous continuons d'entendre par les oreilles. De même, l'essence de notre âme n'a pas changé non plus: pensées, sentiments, volonté, doivent s'harmoniser avec l'ordre établi par Dieu, sous peine de nous jeter dans le désordre. C'est ce que disait saint Thomas d'Aquin, quand il établissait que la vertu doit se soumettre à l'ordre naturel des choses posé par Dieu, et le vieil Arislote avait, en ceci, une belle parole : « Relativement à la perfection et au bien, la vertu est un sommet. » Il

nous montrait ainsi qu'il faut peiner pour arriver. Notre volonté doit donc s'appliquer à agir et à réagir sans cesse pour se donner l'élan nécessaire, afin de nous aider à vivre notre vie totale, en nous développant dans le sens des réalités qui élèvent nos pensées et épanouissent notre âme.

On a voulu, de nos jours, faire une distinction entre ce qu'on a appelé les vertus passives et les vertus actives. Certaines personnes, sans philosopher la question, se laissent prendre à ses amorces.

Elles disent qu'il y a des vertus qui ont fait leur temps. Ce sont les vertus passives — où Ton reste passif, comme le mot l'indique — par exemple la résignation, l'humilité, la patience, l'obéissance, c'est du vieux mysticisme ; il faut aller de l'avant. Les vertus vraies sont les vertus actives : énergie, audace, résistance. On sent, rien que par celte opposition, que le système nous est venu d'Amérique, du pays de ces pionniers qui ont pour mot d'ordre : toujours en avant!

La distinction est plus apparente que réelle. Ni la logique ne la vérifie, ni la psychologie.

D'abord, ce qu'ils appellent vertus passives : résignation, patience, etc., sont des vertus singulièrement actives. Le malade qui, dans des douleurs atroces, se résigne et supporte avec patience une longue souffrance, fait preuve d'une grande énergie.

24'î NOS DEVOIRS ENVERS NOUS-MÉME.

Puis, il y a temps pour tout. Il faut bien qu'une mère soit patiente pour élever son petit enfant ; il faut bien, pour maintenir Tordre social, que Tobéissance règne dans la famille, comme dans la cité.

En cette matière, comme cela arrive souvent, on se laisse duper par des mots, les uns innocemment, les autres avec larrière-pensée de battre en brèche la morale chrétienne. Il n'y a pas de vertus actives et passives. Toutes impliquent Tactivilé de l'âme et une volonté qui se déploie résolument et avec suite.

Je dis avec suite parce que la vertu doit être une habitude. Cette habitude nous portera à agir selon certaines conditions que saint Thomas d'Aquin a définies, quand il disait que la vertu établie dans une âme la fait agir uniformément. On sent qull y a là un caractère, une vie, une conscience sur laquelle on peut compter, à qui l'on peut faire appel, et où Ton trouve toujours la même constance pour vouloir le bien. Elle la fera agirpromptement, c'est-à-dire que, d'elle-même, l'âme ira ^'e^s le bien, sans discuter, sans hésiter; facilement, d'une impulsion toute naturelle parce qu'elle est habituelle ; fermement, d'une volonté assurée ; et avec joie, c'est à ce terme dernier qu'il faut tendre.

Si la vertu a, en nous, ces caractères, ce sera la réforme certaine, l'équilibre maintenu, et, malgré

de passagères défaillances, Fétat d'une àme qui reste debout, quand même!

Mes Frères, il est des penseurs de notre temps qui s'effraient de la décadence de la morale, qui comprennent que les tentatives de tous les jours pour la réduire à une simple hygiène, sont néfastes. Ils voudraient ramener les consciences à de plus saines notions — tout en les dégageant de la morale chrétienne, et pour cela ils préconisent Tidée du « devoir ». Elle tranche tout, elle éclaire, elle raffermit. Là encore, ne nous laissons pas tromper par des théories incomplètes.

Le devoir, le bien, ne peuvent avoir un sens que s'ils émanent d'une volonté qui puisse nous les imposer, qui ait le droit de nous obliger, et qui, un jour, sanctionnera, par ses jugements, notre fidélité.

Sans cette condition, quelque noble que soit le devoir, il n'aura jamais la puissance de courber toutes les volontés, si l'on sent qu'il est simplement beau. Combien diront qu'ils préfèrent moins de grandeur et plus de bonheur, c'est-à-dire se satisfaire en jouissant, plutôt que de se contraindre à souffrir, en sacrifiant au devoir.

Le devoir est une notion vide, si Dieu ne la remplit pas de sa volonté, de sa divinité. Nul, en dehors de lui, ne saurait le rendre obligatoire.

D'autres hommes du jour vont plus loin et vous

allez en juger, en entendant lun de nos adversaires accrédités et écoutés dire, dans un livre de morale : « Supposez un groupe dénué de toute conscience morale, et qui ne trouvera rien de bon, rien de mauvais. Nous ne prétendons pas que cette indifférence sera une infériorité. »

Mes Frères, une société de ce genre, où chacun vivrait sans règle morale, sans notion du bien et du mal, ou du moins avec une notion personnelle qui différera d'homme à homme, cette société descendra plus bas que les sociétés animales, car, là, il n'y a ni imagination, ni sensibilité, ni raisonnement, pour faire dévier Tinstinct, tandis que, chez Thomme, ces instruments admirables qui Taident à monter, n'auraient d'autre fonction que de précipiter sa descente, en raffinant sa déchéance.

Quelque désir qu'on ait d'échapper à la morale chrétienne, il faudra, si l'on veut constituer une notion sérieuse du devoir et de la vertu, en revenir au législateur suprême et aussi intendere œlernis conspiciendis et consulendis, travailler sans cesse à contempler les réalités éternelles, pour y chercher la règle de notre vie.

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