LA PRUDENCE
Mes Frères,
Les anciens, Cicéron en particulier, se sont plu à distinguer certaines vertus qu'ils ont appelées cardinales, du mot latin cardo (gond), parce qu'ils les regardaient comme les gonds sur lesquels roule notre vie morale tout entière, de même qu'une porte ne peut s'ouvrir et se fermer, sans tourner sur ses gonds*.
La première de ces vertus est la prudence, vertu de l'intelligence, puisqu'elle doit être comme la lumière de nos actions, vertu pratique en même temps, car la prudence n'est rien, si elle reste théorique. Celui qui raisonne bien et qui agit bien, celui-là seul est vraiment prudent,
1. Dans ]a morale chrétienne, nous mettons en première ligne les Yertus théologales qui s'adressent directement à Dieu; nous en avons traité dans un précédent volume : Mos devoirs envers Dieu.
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Vous savez, mes Frères, combien Notre-Seigneur nous la recommande par ses enseignements :
a Soyez prudents comme le serpent », disait-il, en empruntant à ce modèle de prudence, que les Orientaux connaissaient bien, une image saisissante. Le serpent se glisse doucement dans Therbe, il sonde du regard et de la iête le chemin à parcourir, il n'avance qu'à coup sûr : faites de même, nous conseille le Maître. Puis cette auire remarque : « Les enfants du siècle sont plus prudents que les enfants de lumière », c'est-à-dire ceux qui travaillent à se faire une fortune d'argent ou d'honneurs, mettent à cela plus de soin que ceux qui, ayant au cœur des convictions supérieures, n'en apportent pour conquérir les trésors du ciel.
11 donnait aussi un exemple de ce que peut imaginer la prudence des enfants du siècle dans la parabole de cet économe infidèle, qui ajoute à ses précédentes malhonnêtetés, une dernière tromperie — par prudence, atin de ne pas tout perdre, quand il aura perdu sa place.
Si donc les anciens philosophes donnaient à la vertu de prudence une place de choix, nous voyons combien Notre-Seigneur a insisté sur cette importante vertu.
La prudence a pour objet de nous inspirer de garder précieusement ce qui est pour nous un bien. Elle exige de la sagacité pour choisir et pour agir.
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La prudence dans les affaires temporelles est la vertu de ceux qui veulent gouverner sagement leur industrie, leur commerce, leur maison. Elle inspirera de ne pas courir les aventures, de ne vivre ni trop haut, ni trop loin, sous peine de s'exposer à de terribles risques, comme ces Imaginatifs qui croient faire fortune, demain ou après-demain, grâce à telle invention, à tel placement, qui ne servira qu'à diminuer leur situation ou à Teffrondrer.
La prudence doit s'exercer en matière d'éducation; or l'éducation de nous-même ne cesse qu'avec notre vie. Ayons donc assez de prudence pour ne pas faire l'expérience dangereuse de tout voir, tout lire, tout entendre. On est prudent pour sa santé : si l'on a la poitrine faible, l'estomac délicat, on vit de régime. Pourquoi cette prudence, qui semble toute naturelle dans notre vie physique, semble-t-elle excessive pour notre vie morale?
Prudence aussi dans l'éducation de la jeunesse. Prudence, c'est prévoir et pourvoir. Si l'on s'en inspirait, on prévoirait mieux l'avenir des enfants pour les préparer à la vie. Au lieu de cela, c'est trop souvent le laisser-faire imprévoyant qui ne prépare à rien et compromet tout.
La prudence sur laquelle Notre-Seigneur insistait vise plus haut que celle des philosophes. Il nous demande de penser à notre destinée, il nous rappelle
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qu'elle est « Tunique nécessaire », puisque, en ce monde, tout se répare ou du moins tout finit, tandis que perdre la vie qui ne doit pas finir, c'est rirréparable.
Quels sont les défauts qui altèrent la vertu de prudence ? Ce sont les mêmes qui compromettraient nos affaires temporelles.
La négligence : on ne pense pas assez à ses intérêts spirituels. On a autre chose à faire. Tel l'industriel ou le commerçant qui passent leur temps à s'occuper d'autre chose que de leurs aflaires. C'est cette négligence qui fait les indifiFérents en matière de religion. Pourtant ils devraient méditer le grave avertissement donné par Notre-Seigneur quand il rappelait que la niort pourrait bien nous surprendre, comme le fait un voleur. Saint Augustin s'en souvenait, quand il disait : « Il est une parole qui en a jeté beaucoup dans la mort étemelle, c'est celle de ceux qui répètent : Demain! demain!... puis la porte se ferme, il est trop tard. Demain ne viendra jamais. >> Les négligents sont des imprudents. Ils laissent les choses sérieuses pour s'occuper de ce qui leur plaît.
Autre défaut : la précipitation. On juge vite, on décide vite, on ne réfléchit pas. Un peu de réflexion permettrait de voir les différents aspects d'une question, tandis que, n'ayant pas réfléchi, on n'a rien vu, on s'expose à être dupe d'un mirage.
L'immodération est également rennemie de la prudence. On juge d'impression, sans motifs sérieux. Pourquoi avez-vous agi ainsi ? — Parce que cela m'a paru bien, sans autre motif qu'une impression.
L'inconstance est le défaut de certaines girouettes humaines qui tournent à tous les vents. Jamais de principes stables, ni d'idées solides : idées successives, sincérités successives. Le dernier qui parle a raison, et le dernier projet est toujours le meilleur.
Nous avons là les défauts qui altèrent la vertu de prudence, mais il en est un qui la détruit complètement. Telle est cette prudence que saint Paul appelle « la prudence de la chair », par opposition à la prudence de l'esprit, prudence tout humaine, dont les motifs sont mauvais. Au lieu de la prudence louable inspirée de Dieu, c'est la finasserie remplaçant la finesse, c'est l'astuce et la ruse.
On s'estime prudent, parce qu'en affaires, on arrive, comme certains le disent d'un mot vulgaire, à « rouler son prochain ». On emploie des moyens illicites, des ruses déloyales, des pièges pour faire trébucher. Si l'on triomphe, on se regarde comme très habile et judicieux, tandis qu'on a été tout simplement malhonnête.
Cettemauvaise prudence, nous la blâmons, nous nous en scandalisons. Qui sait si parfois nous ne l'avons pas employée, dans de petites choses ou
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dans de grandes, en dous formant la conscience, par des raisons tortueuses, car il est facile d"être de son propre avis et de croire qu'on a toujours raison.
Au-dessus des aftaires humaines qu'on résout avec cette habileté mauvaise, il faudrait voir planer la règle divine de la volonté du Père du ciel, qui nous impose l'ordre, le bien, la vertu. C'est parce qu'on ne la regarde pas qu'on s'égare et qu'on tombe.
Il est important de s'interroger sur ce point. Des hommes qui passent pour sérieux, des femmes chrétiennes, se faussent trop souvent la conscience, en ne voyant qu'une seule chose : le but qu'ils poursuivent. Pour arriver à ce but, tous les moyens leursont bons, même ceux qui, en d'autres temps, leur sembleraient abominables. Les procédés qu'ils blAmenténergiquement, quand d'autres les emploient, ils les trouvent tout naturels, parce qu'ils sont d'accord avec leur intérêt.
Saint Thomas d'Aquin se demande si la prudence '"'' ''•"*•' 'a créature humaine, une vertu nata- Êpond négativement parce que, dit-il, quer sa pensée, « elle est indicatrice des ur atteindre la lin et non pas indicatrice Ile-même »,
cette remarque afin de vous montrer 1 faut que nous prenions soin de nous
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former à cette vertu. Elle est à bâtir tout entière en nous, il faut la créer de toutes pièces : ce travail sïmpose. Sans ce travail perpétuel, incessant, la prudence nous manquera. Nous en aurons Tapparence peut-être, nous n'en aurons pas la réalité. Nous Faurons en certains points qui nous agréent davantage, mais non pas en tout. Nous Faurons peut-être pour nos affaires matérielles, nous ne Faurons pas pour Faffaire importante de la vie.
L'apôtre saint Paul insiste encore : « Marchez avec précaution... Ne soyez pas imprudent, soyez intelligent... intelligent pour voir toujours la volonté de Dieu » (Eph,^ v, 15, 17). On sent à ces recommandations s'ajoutant à celles du divin Maître, qu'il y a là une vertu trop négligée de beaucoup d'âmes, et sans laquelle cependant nous ^'arriverons jamais au but.