LA TEMPERANCE
Mes Frères,
La tempérance vient se joindre à la prudence pour former le fonds solide de Tàme humaine.
Tandis que la prudence est une initiatrice par les moyens qu'elle nous suggère pour arriver au bien, la tempérance est la vertu modératrice, celle qui réglemente les mouvements de notre âme, de façon à les empêcher de franchir les limites assignées par la raison.
Le Père Gratry dans sa Connaissance de Vâme, parle de deux foyers que nous portons en nous et qui produisent l'un Tégoïsme, l'autre la sensualité. La tempérance est destinée à modérer ces foyers, à les empêcher de causer les ravages funestes d'un incendie.
Pour que la tempérance exerce son action, il
faut qu'elle s'accompagne de deux sentiments qui, d'après saint Thomas, font partie intégrante de cette vertu, à savoir ce qu'il appelle verecundta, la honte de l'abus à commettre, et honestas, le sens de ce qui est honnête. Quand ces deux sentiments sont absents, quand on n'a pas la honte qui retient, et l'honnêteté qui porte à bien faire, on tombe dans cette immodération, qui est l'intempérance. Ce même Docteur l'appelle un défaut « puéril », parce que, ajoute-t-il, l'enfant obéit à son instinct et non à sa raison, de même l'intempérant cède à l'instinct qui le pousse, et laisse de c6té la raison qui devrait le modérer.
Prenons le premier foyer, celui de l'égoïsme et de l'orgueil, car » qu'est-ce que l'orgueil, si ce n'est l'égoïsme lui-même? » comme s'exprimait le Père Lacordaire. Par l'orgueil, on s'étend, on s'enfle, on se croit plus qu'on] n'est, plus intelligent, plus capable, plus important, on se croit beaucoup, on se croit trop.
De là., le désir de paraître. Être ne sufSt pas. H
faut paraître, briller, se faire valoir et il est des
gens pour qui l'ostentation est toute la vie. L'infa-
tii<iti.r.i> la jactance, le dédain leur deviennent
i. Pour eux « le flambeau qu'ils sont, selon
le Malebrancbe, devient plus grand qu'une
mviendra qu'il y a là une conception « pue-
rile » de soi-même et que cette intempérance a quelque chose d'enfantin. Si Ton appliquait ici les deux notes que nous indiquions à la suite de saint Thomas, la tempérance reprendrait vite ses droits. On aurait honte de se grossir démesurément, on inciterait son bon sens à voir dans de plus justes proportions, on abandonnerait le verre grossissant qui transforme en montagne un grain de poussière.
Puis le sens de Thonnête consoliderait les premières impressions, il nous rappellerait que l'humilité ne consiste pas à cacher ses talents ou ses vertus, ni à se croire plus médiocre qu'on n'est. Elle consiste à voir ce qui nous manque, à ne pas nous glorifier pour le peu que nous avons, car cela souvent ne nous parait quelque chose que par comparaison — une comparaison complaisante avec ceux qui ont moins, plutôt qu'avec ceux qui ont davantage.
Grâce à cette conception plus juste, la modestie nous deviendra facile, cette modestie dont un penseur disait, en des termes qui nous paraîtront de plus en plus vrais, à mesure que nous les méditerons : « La modestie est une grande lumière : elle laisse l'esprit toujours ouvert et le cœur toujours docile à la vérité. » La modestie, en eflfet, au lieu de fermer notre esprit à tout ce qui n'est pas nous, comme le fait l'orgueil, le rend ouvert, hospitalier aux idées d'autrui et par conséquent plus
accessible, plus docile pour voir et recevoir la vérité.
La tempérance sera aussi pour modérer la violence intérieure et ramener à la douceur. Cette violence naît souvent des profondeurs du tempérament. Ce n'est pas une raison pour Taccepter. Physiquement, elle est un mal; par elle, le nervosisme se développe. Moralement, elle est aussi ua mal qui nous conduit à toutes les inconséquences. Et quand le Christ exhorte ses fidèles à la douceur, leur rappelant qu'il en a donné l'exemple, nous avons un motif de plus pour ne pas sacrifier à nos instincts.
La tempérance s'exercera aussi contre Tintempérance des paroles. Combien de personnes se gri-? sent de leurs propres paroles! Elles parlent, eUek parlent... je ne dis pas qu'elles s'écoutent parler. Cela, c'est autre chose. Elles n'écoutent personne, elles ne s'écoutent pas elles-mêmes, elles parlent, comme nous respirons : c'est un besoin. Qu'elles usent donc de la vertu de tempérance, pour servir de digue à ce flot montant, qui submerge les auditeurs de ces monologues fatigants.
Ce genre d'intempérance a vraiment quelque chose de puéril. Il ressemble à ces conversations d'enfants qui ne s'arrêtent jamais : ni leur voix ne se fatigue, ni leur esprit, mais ce sont des enfants. Le dommage est plus grand, quand il s'agit
des personnes que leur âge devrait modérer.
Arrivons au second des deux foyers, le foyer dje la sensualité.
Si l'organisme physique y participe davantage, il n'en reste pas moins que tout vient de Tâme, qui, seule, a la responsabilité de nos actes. L'auteur de V Imitation dit sagement : « Mettez un frein à la gourmandise, et vous dominerez aisément toutes les autres inclinations » (I, xix, 4-). Tout ce qui provoque la gourmandise, en eflfet, développe le reste.
La tempérance aura ici deux degrés : la juste mesure et la privation.
Il serait bien utile d'avoir ces pensées dans l'esprit, quand il s'agit de la formation des enfants. Trop de parents, dans le désir de jouir de leurs enfants et de les faire jouir, sortent de la juste mesure.
La juste mesure serait facile à trouver, si l'on se rappelait les paroles de saint Paul : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, faites-le au nom du Seigneur. » Ce seul principe aiderait à élever nos actions et à rester, sans exagération d'aucune «orte, dans les limites voulues de Dieu.
Beaucoup de personnes se figurent n'avoir rien à se reprocher contre la tempérance, parce qu'elles ne sont pas réputées avides ou gourmandes. Il ne s'agit pas ici de la réputation qu'on a, nous devons
réfléchir dans Tintime de notre conscience et devant Dieu... Eh bien, je dis que, si Tintempérance n'affecte pas toujours les formes grossières, elle en a d'autres qui la trahissent, par exemple Fimportance attachée à certains raffinements, l'attrait marqué pour tout ce qui flatte la sensualité gourmande. Est-ce que ces dispositions abaissent ou élèvent? Surveillons donc ces tendances. La tempérance doit les refréner. Développées, elles nous seraient préjudiciables.
C'est là que la privation interviendra utilement pour donner à la modération toute sa force. Les prescriptions de l'Église au sujet du vendredi sont destinées à nous rappeler le principe. Ces prescriptions, qu'en font un certain nombre de chrétiens? Il leur semble que c'est une mortification considérable et que leur santé va péricliter, parce que deux jours maigres se sont succédé. Il peut se faire, à la vérité, que certains tempéraments aient des besoins particuliers, l'Église est prête à accorder toutes les dispenses utiles. Mais n'est-il pas étrange d'entendre les doléances que l'on fait parfois? Elles indiquent un attachement réel à certaines jouissances. On ne veut pas en convenir, cela est cependant. On attache trop d'importance à ces questions pour n'être pas de vulgaires gourmands.
Oui, ce sont des chrétiens d'un genre à part. L'idée d'une privation, même minime, ne peut pas
entrer dans leur esprit. Tout ce qui touche aux plaisirs de la table est sacré pour eux. Se restreindre, prendre une nourriture qui leur serait moins agréable, leur semble inacceptable et abusif.
Eux qui méprisent l'alcoolique de bas étage, dont les excès, après une journée de gros travail, sont regrettables, mais excusables, n'ont pas l'air de se douter que, sous une autre forme, plus distinguée apparemment, mais aussi matérielle, ils pratiquent l'intempérance. lia forme diffère, le fond est le même. Des deux côtés, on a horreur de la moindre privation.
Saint Augustin qui rapportait volontiers au cœur tout le mouvement de notre àme, a écrit ceci : « Ce que nous appelons tempérance, c'est au fond l'amour de Dieu qui nous porte à demeurer dans l'intégrité d'une conscience équilibrée et sans corruption. » Inspirons-nous de cette pensée, elle nous donnera le motif supérieur de la tempérance, et nous la fera comprendre avec le sentiment le plus élevé.