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LA JUSTICE

Mes Frères,

Quand nous entendons apprécier un esprit, en disant : « C'est un esprit juste », nous estimons que cet esprit voit les choses avec une mise au point qui leur garde les proportions nécessaires. Et si l'on caractérise quelqu'un par ces mots : « C'est un juste! » nous évoquons aussitôt l'idée d'un bel équilibre moral et du devoir accompli tout entier. D'où nous tirerons cette conclusion que l'idée de justice doit nous apparaître, comme étant la vérité en action dans notre vie morale.

C'est en raison de ce trait si net, si formel, que la vertu de justice a été regardée, elle aussi, comme l'un des éléments constitutifs d'une àme saine. Nous devons avoir le sentiment de la justice, nous devons le transformer en habitude, de manière à

nous donner la puissance et la facilité de nous « ajuster » aux règles qui nous sont imposées.

Cet « ajustement » habituel constitue, à proprement parler, Tâme juste. C'est pour cela que cette vertu est figurée aux yeux par une balance, dont les deux plateaux s'harmonisent avec une parfaite équation.

Dans nos âmes, la vertu de justice correspond à la rectitude de la volonté, par laquelle nous voulons aller droit au devoir, et rendre, en même temps, à chacun ce qui lui est dû : à Dieu, à ceux qui nous sont supérieurs, à nos égaux, à nos inférieurs.

A Dieu d'abord, et saint Bernard détaille cette obligation : quidquid es, quidquid potes^ debes creanti, redimenti, vocanti. Tout ce que nous sommes, tout que ce nous pouvons, nous le devons à Dieu qui nous a créés, rachetés, appelés à la possession des biens qu'il nous donne.

D'une façon absolue, nous ne, pouvons pas rendre à Dieu des devoirs de justice, parce qu'il n'y a pas de proportion entre Dieu et nous, entre les dons de Dieu et ceux que nous pouvons lui faire. Aucune égalité ne saurait s'établir entre les deux termes. Raison de plus, en constatant cette disproportion, de donner à Dieu tout ce qui dépend de nous. L'élan de la créature finie, consciente des biens que Dieu lui a accordés, n'atteindra ja-

mais aux sentiments de Celui qui est Tlnfini.

Nous devons pratiquer la justice envers ceux qui sont nos supérieurs. « La justice, disait Cicéron, consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû, selon sa dignité. » Nous devons à nos supérieurs le respect à cause de Tautorité qu'ils ont, et qui, pour nous, se rattache à celle de Dieu; par cela même, nous devons obéissance à leurs ordres. Ce n'est pas une concession que nous leur faisons, comme on serait tenté de le croire, avec le désarroi des idées de nos jours : c'est un devoir de justice.

La justice se transformera en esprit de fraternité pour nos égaux. Notre devoir est de ne pas leur faire ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit. Nous le leur devons, d'après les principes posés par l'évangile qui nous demande de vouloir au prochain les mêmes biens que nous nous souhaitons à nous-même.

Enfin, pour nos inférieurs, la justice prendra la forme du respect envers la créature humaine qui a la même valeur que nous aux yeux de Dieu, et aussi de la bonté pour ces âmes, que la hiérarchie sociale a placées sous notre dépendance.

Si maintenant nous considérons la vertu de justice, non plus dans ceux envers qui nous devons l'exercer, mais dans notre âme, nous avons à voir ce qu'elle impose à tous nos modes d'action : ceux

du dedans, nos pensées ; ceux du dehors, nos paroles et nos actes.

Cet examen est important, il est trop souvent oublié. On se fait une morale vague, où Ton introduit, comme une condescendance et un sacrifice, la pensée de la charité, tandis que la justice ne fait même pas l'objet d'une réflexion. Pourtant, elle est là, impérieuse, nous imposant le devoir : cxdque simm. Rendre à chacun ce qui lui est dû.

Or que devons-nous au prochain dans nos pensées et nos jugements? Nous lui devons de nous abstenir, quand nous n'avons pas à nous occuper de lui pour l'apprécier et le juger. Nous lui devons de le juger avec équité, si nous avons quelque raison de le juger. L'équité suppose un esprit bien informé, avec une documentation suffisante et un regard qui ne soit pas troublé. C'est ainsi que nous souhaitons d'être jugés, c'est ainsi que nous devons juger. Nous voulons aussi qu'on nous apprécie avec bienveillance; cette bienveillance donnons-la également au prochain.

La justice doit réglementer nos paroles.

Est-il juste que nous déchirions la réputation d'autrui? Qu'il s'agisse de médisance ou de calomnie, est-ce juste? Est-ce lui rendre ce que nous lui devons? Lui devons -nous la méchanceté? Désirons-nous qu'on en use contre nous?

Il suffirait de ces simples questions pour nous

indiquer ce que la justice nous prescrit, c'est-àdire le respect des biens du prochain, par conséquent de sa réputation, que nous ne devons lui prendre, ni par des diffamations vraies, ni par des diffamations fausses.

Se reconnaît-on le droit de prendre au prochain son argent, même s'il s'agit d'une très petite somme? Comment se laisse-t-on aller à prendre si facilement ce bien autrement précieux, qui est la réputation?

Dans les actes de notre vie, la justice doit s'exercer. Les modes d'action sont multiples. Nous ne pouvons les passer tous en revue. Mais il y a de gros devoirs de justice qui s'imposent et qu'on néglige. Par exemple, de payer ce qu'on doit, tout ce qu'on doit, et de le payer sans retard. Il n'y a pas à faire attendre les serviteurs, les ouvriers, les fournisseurs, de condition modeste ou non, car tous ont besoin de leur argent, et, le travail étant achevé, cet argent n'est pas à nous, il est à eux.

Puis, dans les transactions, dans les contrats, probité, loyauté. Nous avons le droit de défendre nos intérêts, mais le prochain a les siens, qui sont aussi respectables que les nôtres. Nous n'avons pas à profiter d'une erreur, d'une inadvertance et encore moins à le tromper, en lui présentant les choses de certaine manière, afin de nous ménager plus d'avantages.

Rappelons-nous aussi que, à l'égard des pauvres, de ceux qui ont besoin de notre concours d'action ou d'argent, « l'exercice de la justice, de notre part, c'est la bonté » .

Saint Thomas d'Àquin place dans les obligations de la justice, un devoir qui est souvent méconnu, celui de la reconnaissance.

Le bienfait crée une obligation morale entre celui qui donne et celui qui reçoit. L'un donne, sans y être forcé ; l'autre reçoit sans y avoir droit. 11 y a ajustement du cœur du bienfaiteur au cœur endolori du blessé : de là l'obligation de la reconnaissance.

Que de fois on y manque ! Le grand Docteur se plaît à détailler les procédés de ces manquements, ce qu'il en appelle les degrés ^

Le premier consiste à ne pas remercier. Il semble à certaines personnes que tout leur est dû. Les unes se dégagent en disant: « Je ne sais pas remercier », d'où l'on voit clairement leur sécheresse de cœur, car enfin elles ont bien su accepter. D'autres se libèrent de toute reconnaissance, en disant : « Si on l'a fait, c'est qu'on le pouvait », sans vouloir réfléchir que le bienfait correspond d'ordinaire à une privation du côté de celui qui donne.

Le second degré de l'ingratitude consiste à dis-

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