Summ. Theol.y W 11% q. 107, art
simuler le bienfait, comme si Ton n'avait rien reçu. Us sont nombreux, trop nombreux, ceux qui agissent ainsi. Si Ton rappelle à quelqu'un d'eux, l'occasion se présentant, le bienfait reçu, soyez sûr qu'il répond d'un cœur léger : « C'est bien, c'est bien.,. » A moins qu'il n'ajoute: « Mais... si vous recommenciez? » Ce sont des réponses que nous connaissons.
Le troisième degré — le plus grave, ajoute saint Thomas, sera de manquer de reconnaissance par l'oubli, ou de toute autre manière. Oublier, c'est déjà n'avoir pas de cœur; mais, si l'oû rend le mal pour le bien reçu, quel crime et combien fréquent! Ou encore on critiquera le bienfait : « J'ai reçu un habit, mais l'étoffe pourrait en être meilleure... on ne s'est pas ruiné pour moi ! »
Ce simple aperçu suffit pour montrer comment la justice, autant que la charité, est lésée par ces ingratitudes. Les deux plateaux de la balance, l'un avec le cœur du bienfaiteur, l'autre avec le cœur de l'obligé, ne sont pas en situation d'égalité.
Quand il s'agit de nos vertus, la constance est une condition importante ; on comprendra qu'elle le soit plus encore pour la vertu de justice. Cette vertu ne doit jamais être un élan passager, mais une direction continue vers le devoir pour l'accomplir : or le devoir est de tous les instants.
Gardons-nous aussi de pratiquer sèchement la justice, quand nous avons à Texercer à l'égard du prochain. Selon les cas, la clémence ou la miséricorde ou la bonté doivent Tadoucir, de manière à ajouter le sourire à Taccomplissement du devoir strict. Sans doute, nous n'avons pas à nous mettre en frais de gracieuseté, quand nous payons nos impôts au guichet du percepteur qui n'en aurait cure, mais, si nous nous acquittons envers un ouvrier ou un fournisseur, une parole aimable, une appréciation délicate pourront être bien placées.
Toute vertu est difficile à pratiquer, la justice comme les autres. Qu'est-ce donc qui entrave sa pratique?
D'abord, ce sera l'inlérêt personnel. On pense à soi, à ses intérêts avant tout : rien de mal à cela, pourvu qu'on ne dépasse pas les limites. Nous pensons à nos droits, n'ignorons pas ceux d'autrui. Ne pensons pas qu'à nous, comme si les autres n'existaient pas. Trop souvent, l'intérêt personnel nous fait prendre des mesures inégales. Tune grande, pour exiger ce qui nous est dû, l'autre petite, pour rendre ce que nous devons. C'est encore l'intérêt personnel qui nous fera faire des injustices formelles, que les illusions de la conscience peuvent seules expliquer, dans des âmes chrétiennes.
Autre obstacle : la prévention. On a des préju-
gés. I] y a des gens qu'on n'aime pas. Il semble que tout soit permis contre eux. Leur faire du tort, leur faire du mal par la langue ou dans les affaires, semblera licite. On oublie que la vertu de justice ne dépend pas de nos antipathies.
C'est un obstacle aussi que le manque de prudence venant de la colère ou de la précipitation . L'esprit se trouble, les notions du juste et de l'injuste s'estompent devant nos yeux.
Notre-Seigneur nous a annoncé que nous recevrions « la même mesure dont nous aurons usé à l'égard des autres » (Luc, vi, 31). Nous sommes donc avertis. Si nous négligeons la justice, nous n'avons plus à demander d'en bénéficier.
De nos jours, on cherche à opposer justice et charité. Nous avons déjà parlé de cette question ^ Redisons une fois de plus qu'elles se supposent et se complètent. La justice agit au nom de la raison, la charité au nom du cœur. Ne les séparons jamais. Il n'y a rien de mieux que d'être à la fois gens raisonnables et gens de cœur.
1. Nos devoirs envers le prochain, 28"" instr. : conception chrétienne de la morale sociale.