‹ Nos devoirs envers nous-même: instructions d'apologétiqueChapitre 35 sur 40 · LA FORCE · texte numérisé non relu

LA FORCE

Mes Frères,

Ce qui donne de la consistance aux vertus, c'est la force qui, tout en étant une vertu particulière, est aussi le principe solide de chacune de nos autres vertus.

La force nous aide à lutter contre les obstacles qui viennent de notre nature et ces obstacles sont nombreux. Ils résultent des événements au milieu desquels nous nous mouvons. Us résultent aussi de notre âme elle-même qui s'anémie, se lasse, se décourage.

Examinons donc cette vertu par laquelle se ferme le cycle des vertus cardinales.

La force, telle que nous l'entendons ici, la force, vertu de nos âmes, n'est pas la rudesse, ni la violence, ni la brutalité. C'est la force morale des

natures maltresses d'elles-mêmes, c'est une puissance qui nous rend résistants contre les difficultés et contre nous-même.

Entrons dans la pratique pour voir comment la vertu de force doit se déployer, d'abord contre les obstacles qui \iennent de nos devoirs quotidiens.

Nous savons combien la répétition de ces devoirs de chaque jour nous trouve parfois sans force. L'eunui, le dégoût saisissent certaines âmes, la lâcheté vient ensuite, on ne prend plus intérêt à son devoir et Ton arrive à faire tout juste ce qui se voit.

Il faut réagir, le devoir quotidien forme toute la trame de notre vie, c'est la volonté de Dieu slmposant à nous à chaque instant. Pourquoi sommesnous sans force? N'est-ce pas parce que notre pensée ne sait pas s'arrêter à cette chrétienne conception de la volonté de Dieu qui fortifierait et porterait en haut toute notre àme.

Les souflPrances physiques tiennent aussi notre force en échec. Elles sont un fardeau qui diminue notre vitalité. On s'irrite contre elles, on se plaint, on fait supporter aux autres le poids dont on est accablé.

Est-ce pratiquer en chrétien la vertu de force ? Si nous ne l'apprécions que quand nous n'avons pas à l'exercer, pouvons-nous dire qu'elle est vivante en nous? Si nous faiblissons au moindre choc, qu'est-ce qu'une vertu si fragile ?

Ceux qui n'ont pas notre foi tâchent de se raidir; nous avons mieux à faire, puisque nous pouvons puiser les exemples de force dans la pensée de notre divin Maitre.

Il a souffert physiquement, et ainsi nous a appris à souffrir. Use taisait dans les souffrances de sa passion, et nous a appris ainsi combien la souffrance silencieuse a de prix. Nous taire et offrir à Dieu, dans la résignation, Fhommage de nos souffrances, c'est lui faire l'offrande la plus méritoire, celle qui nous coûte le plus. Ce sera pratiquer la force chrétienne, avec ce regard levé vers le ciel, d'où nous vient la vaillance et la consolation. Toile criicem qui vis auferre coronam, disait un saint ; prenons la croix, si nous voulons obtenir un jour la couronne.

Gardons-nous d'accabler les autres du poids de nos misères. Il n'est pas illicite de chercher un soulagement dans la compassion d'autrui. Mais ménageons cette compassion pour n'en pas abuser. Elle est toujours courte par quelque endroit ; nous savons que le prochain, si compatissant qu'il soit, est trop souvent impuissant à nous soulager. N'ayons pas Tégoïsme de ces malades qui ne peuvent souffrir, sans faire souffrir tout le monde autour d'eux. Ce sont des cris, pareils à ceux de Laocoon :

Et clamores horrendos ad sidera tollit.

Des cris horribles, souffrances pour tous ceux qui les entendent, ou c'est le gémissement perpétuel qui distille dans le cœur de toute la famille une impression cruelle qu'on pourrait — avec un peu de force — lui épargner.

Les souffrances morales sont une épreuve à leur tour, pour la vertu de force. Qui peut se flatter d*y échapper? La vie n'en est-elle pas tissée? Ce sera l'injustice, l'insuccès, les deuils, les douleurs du cœur. La gamme est douloureuse de toutes ces afflictions qui viennent tenailler si cruellement le cœur humain.

Il est des âmes fortes qui se résignent, qui « mettent Dieu entre la douleur et elles » comme le conseillait une grande âme, qui répètent le fiai de Notre-Seigneur, au jardin des Oliviers. C'est la conduite à tenir, la plus juste, la plus consolante, car, la prière aidant. Dieu sera notre force vivante. Avec lui, nous pouvons tout supporter, avec lui nous ne succomberons pas .

Au lieu de cela, que voyons-nous souvent?

Des âmes désespérées, abattues, ou qui blasphèment contre Dieu.

« Pourquoi suis-je atteint, moi, tandis que d'autres ne le sont pas? Qu'est-ce que j'ai fait à Dieu? De quoi me punit-il, quand, en somme, je suis meilleur que tant d'autres? » Plaintes lamentables, qu'une réflexion grave et religieuse arrêterait sur les lèvres.

Les autres ne paient-ils pas, comme nous, leur tribut? Sefigure-t-on que Dieu se plaît à nous faire souffrir? Pourquoi regarder toujours la souffrance comme une punition et se plaire à la déclarer injuste? Ne voyons-nous pas que la loi de la souffrance pèse sur le monde? Nous, chrétiens, nous en avons la raison, dans cette désharmonie causée par la faute originelle, nous en avons la consolation dans nos espérances éternelles.

Quoi qu'il en soit, prenons le fait tel qu'il est, et sachons ne pas nous révolter contre l'inévitable. Nous nous plaignons de maladies, de morts qui nous déchirent le cœur. Les larmes sont bien permises. Dieu ne nous demande jamais la sécheresse du cœur. Mais ne sent-on pas la distance qu'il y a entre le déchirement du cœur et le murmure? On murmure. Dieu n'aurait pas dû permettre cela. Dieu n'aurait pas dû le vouloir. On oublie que nous sommes dans un monde où les lois d'un ordre général nous régissent, nous nous prévalons de ces lois pour exalter la science et ses conquêtes. Puis quand nous sommes victimes de ces lois, parce qu'un organisme humain succombe à leur impitoyable logique, nous accusons Dieu.

Dans les discours funèbres des orateurs laïques, on entend parler « de la brutalité imbécile de la mort », c'est l'une des formules de cette rhétorique. Puis, le lendemain, dans un comice agricole

OU telle autre réunion de ce genre, les mêmes orateurs célébreront les lois admirables de la nature et de la science, qui ont supprimé le mystère.

Ils ne se rappellent pas que ce sont les mêmes lois. Nous en souffrons dans nos malheurs. Nous en bénéficions dans tout ce qu'elles apportent de bon à notre vie.

Pour ceux qui croient en Dieu, ces murmures sont inexcusables. Dieu, la puissance infinie, peut-i! nous apparaître comme un être malfaisant qui se plairait à nous faire du mal? Laissons ces conceptions enfantines aux mythologies antiques. Elles sont mortes avec elles.

Ne prenons jamais non plus avec Dieu le ton insolent du syndiqué parlant à son patron :

« Vous n'avez pas rempli vos devoirs envers moi, je vous tourne le dos. » Ou encore cette autre manière plus douce, mais non moins étrange : « J'avais fait tant pour Dieu!... tant de politesses... Dans les termes où nous étions, je n'aurais jamais cru qu'il pût me traiter ainsi. » — Eh bien, non, quelque douleur qu'on ait, rien ne justifie de tels propos.

Puis, que de fois on devrait se demander si ces insuccès et ces pertes n'ont pas été préparés par des illusions et par des imprudences! Qu'on s'accuse donc au lieu d'accuser Dieu. Dieu n'a pas à faire de miracles pour satisfaire à nos désirs. Nous sommes

sûrs que ce qu'il nous doit, il nous le donne — et même plus qu'il ne nous doit, puisqu'il nous élève à la vie surnaturelle par sa grâce ; ne l'accusons pas de ne pas s'assouplir à nos fantaisies.

Nous revenons à nos devoirs quotidiens en pensant aux tentations qui nous sollicitent, chaque jour, et contre lesquelles la vertu de force doit s'exercer.

Toute notre vie morale, vigoureuse ou déprimée, dépend de notre vigueur ou de notre lâcheté pour résister. Pour la bien mener, il nous faut une force incessante, paisible mais tenace.

A certains jours, les tentations nous obligeront à l'intrépidité, cette forme calme et robuste de la force qui reçoit le choc sans s'émouvoir, parce qu'elle a su préparer Tâme à la résistance. Il faut aussi cet autre genre d'intrépidité qui consiste à se relever tout de suite, malgré l'humiliation de la défaite, et à se maintenir debout.

Notons Tune des contrefaçons de la force dans la témérité. Elle va de l'avant, mais elle va trop loin. Elle est faite d'imprudence, l'imprudence qui ne prévoit pas, d'ignorance aussi. C'est l'acte habituel des petits enfants qui, inconscients du danger, courent au précipice.

Qu'il s'agisse des tentations ou des incidents qui peuvent traverser la vie, ne cédons jamais à la témérité; elle dénote toujours un jugement défec-

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tueux. Mais ne la confondons pas avec l'audace. L'audace est le fait du brave qui court au-devant de l'obstacle pour le mieux emporter et remporter plus vite. Il risque sans doute quelque chose, comme Tintrépide, mais son acte n'est pas contraire à la saine raison : il la dépasse seulement.

Concluons, mes Frères, en nous promettant de nous garder de la lâcheté, de la crainte, de la faiblesse. Et, pour maintenir en nous la force morale qui fait les chrétiens, les héros, les saints, sachons lutter sans cesse, lutter sans découragement, allant à Dieu corde magno et anima volenti, avec un grand cœur pour l'aimer et une volonté vaillante pour saisir le bien et nous y tenir.

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