‹ Nos devoirs envers nous-même: instructions d'apologétiqueChapitre 36 sur 40 · LE SENS RELIGIEUX · texte numérisé non relu

LE SENS RELIGIEUX

Mes Frères,

Le principe et le soutien de nos vertus sera le sens religieux. C'est par lui que se feront la formation intérieure ou la réforme nécessaire. Sans lui, notre âme livrée à elle-même n'ira jamais jusqu'au bout de sa bonne volonté.

Ce sens religieux existe dans toute àme humaine. Le philosophe ancien qui a défini Thomme : « un animal religieux » a donné une définition plus profonde que la définition courante : « un animal raisonnable », car on trouve chez les bêtes des apparences au moins de raison, et que la définition de Franklin : « un animal qui fait des outils ». En effet le sens religieux est uniquement chez rhomme ; rien ne le rappelle, ni ne le contrefait dans l'animal.

L'un de nos plus brillants apologistes de la foi chrétienne, au ii^ siècle, TertuUieu, faisait appel à ce témoignage de l'âme humaine, pour convaincre les païens de la vérité du christianisme. Il leur rappelait leur foi en Dieu, quelque déformée qu'elle fût par la multiplicité des divinités, leur appel incessant au Dieu bon, au Dieu grand, leur croyance à la survivance de Tâme, et îl leur montrait là le témoignage évident de la religion innée dans Têlre humain. C'était prendre son point d'appui dans une inclination de nos âmes qui se retrouve chez tous et partout.

Sans doute, il ne prétendait pas que le christianisme tout entier pût être découvert par le seul effort de notre intelligence, car la venue de Notre- Seigneur en ce monde, sa rédemption, sont des mystères de bonté qui dérivent de la libre volonté de Dieu. Mais il attestait ainsi que l'âme rend aux vérités fondamentales de la foi un témoignage qui ne trompe pas et que, d'autre part, notre âme, dès que les vérités chrétiennes lui sont présentées, s'y adapte, comme nos yeux s'adaptent à la lumière. De là, sa conclusion que Tâme est « naturellement chrétienne ».

De notre temps, dans la grande bataille qui se livre contre l'idée religieuse, l'un des attaquants les plus haineux s'efforce, dans des livres destinés à la jeunesse, de rabaisser ce sens religieux à une

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vulgaire croyance aux « fantômes » et aux « revenants ».

Si cet homme est sincère, je lui dirai qu'il faut qu'il ait l'esprit mal conformé pour ramener à des contes de nourrice ce sens religieux, inspirateur de tant de dévouements et de tant de vertus, cette foi qui nous réchauffe, qui nous élève, qui nous fait lever les yeux au ciel dans nos deuils, en murmurant :

J'aime, il faut que j'espère.

Qu'est-ce qui fait le fond de cette inclination religieuse que nous trouvons en nous? C'est quelque chose de bien différent de ces enfantillages auxquels onveut la rabaisser. C'estrinquiétude de la destinée, c'est la réponse à ces deux questions qui se posent impérativement à la conscience humaine : D'où viens-je? Où vais-je?

Ces questions troublantes ne peuvent pas s'éviter, il faut les résoudre. La vie passe, chaque jour nous en dérobe une parcelle, nous avons besoin d'être fixés sur le but à atteindre.

Entre ces deux termes, il y a la vie. Que vautelle? Quel en doit être l'emploi? Nous remarquons un ordre déterminé dans notre organisme physique ; notre vie morale doit, elle aussi, obéir à un ordre déterminé. Il serait bien extraordinaire que la partie matérielle de notre être eût une

règle, sans que la partie supérieure de Vôtre humain eût la sienne.

Ce sont toutes ces questions qui forment le fond sérieux du problème religieux. Comment les résoudre sans faire appel à Dieu, quand nous voyons, en ce monde, tout un enchaînement de causes, qui, de degré en degré, nous oblige à remonter vers une cause suprême, principe de notre vie, raison de nos vertus?

En voyant combien les éléments du sens religieux sont précis, combien ces questions sont inévitables, on est en droit de s'étonner que tant de créatures humaines, dans nos sociétés civilisées, étoufiFent cette inclination.

Sans doute, dans certains milieux tout animalisés, cela s'explique, mais, autre part, là où il y a quelque culture, comment le concevoir?

Il en est bien qui disent que, tout en ne pratiquant aucune religion, ils sont plus religieux que les plus religieux d'entre nous. Ce sont des propos souvent entendus. Ils sont pour la galerie. Ceux-là mêmes qui les tiennent sont fort embarrassés de les expliquer ou de les démontrer. Us se contentent de les répéter en ricanant et en gasconnant. Ce n'est pas ainsi qu'on résout les questions religieuses.

D'autres disent qu'ils voudraient croire, mais qu'ils ne peuvent pas; ils envient ceux qui croient,

ils sont les premiers à déplorer leur incroyance ; ils n'y peuvent rien. On serait tenté de plaindre ces victimes du doute, si l'on ne savait que selon Tadage : Facienti quod in se est,Deus non denegat gratiam. Dieu ne refuse pas sa grAce à celui qui fait tout ce qu'il peut.

Il est donc certain qu'ils ne font pas ce qu'ils peuvent. Ou ils ne cherchent pas sérieusement à s'instruire, ou ils veulent s'instruire à leur façon, sans méthode et sans justesse, ou ils ne cherchent pas sincèrement, ou ils cherchent sans aucune affection pour la vérité.

Notre-Seigneur nous a montré, dans l'évangile, sa sollicitude pour la brebis perdue. Soyons bien assurés qu'il a les mêmes sentiments aujourd'hui, que la brebis qui s'égare lui est toujours chère et qu'il l'aidera à revenir au bercail — à moins qu'elle ne s'y refuse.

Nous connaissons aussi ceux qui étouffent en eux l'inclination religieuse sous des objections. Quelles objections? Il en est qu'ils ne veulent pas produire. Les taire, c'est le meilleur moyen de n'en avoir jamais la solution. Parfois, ce sont des objections de détail auxquelles ils donnent une importance considérable, alors qu'elles sont insignifiantes, mais rien ne fait démordre ces esprits étroits de l'importance qu'ils y attachent. Discuter avec eux est inutile. Leur désir, dans une discussion, n'est

pas de s'instruire, mais de triompher : et ils diront que ce n'est pas leur faute s'ils n'ont pas la foi!...

Il y a ceux que les affaires absorbent et qui, à cause de cela, n'ont pas le temps ; ceux que le plaisir entraîne, tristes âmes qui, ayant le vouloir- vivre dont nous sommes tous dominés, ne voient pas que ce vouloir-vivre est sans limites, qu'il ne se borne pas à ce monde, et que vouloir vivre tout de suite la vie intense, c'est s'exposer à un arrêt brusque où la féerie de la terre n'aura pas de lendemain dans l'éternité.

Quand on réfléchit à ces entraves multiples qui arrêtent, dans les âmes, l'épanouissement du sens religieux, on ne peut s'empêcher de s'étonner de l'insouciance de certaines personnes chrétiennes pour les intérêts religieux de leurs proches.

Ici, ce sont des enfants élevés avec une culture religieuse des plus réduites. On fait l'indispensable, mais on en prend moias de soins, beaucoup moins qu'on n'en donne au piano ou au violon. Là, c'est une femme chrétienne dont le mari est indifiPérent, ou même incroyant, et qui ne s'en soucie pas. Ce qu'elle considère comme sacré, comme obligatoire pour elle, il semble qu'elle le tienne pour facultatif, en ce qui concerne son mari. Cherchez donc la logique de ce raisonnement. Et alors jamais un ellbrt pour donner la lumière, jamais de préoccupation affectueuse pour cette âme aimée.

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Si la mort la surprend subitement, ce seront des dithyrambes sur la bonté de Dieu et la bonté du mari disparu. Ces deux bontés doivent fusionner, et ce malheureux qui a tenu Dieu à Técart, comme un importun, pendant toute sa vie, doit être reçu par Lui avec des honneurs extraordinaires, pas moins. Je n'ai pas à poser de limites à la miséricorde de Dieu, mais je voudrais bien savoir sur quelles raisons ceux-là s'appuient pour l'étendre, jusqu'aux extrémités de leur bon plaisir. La question de bonne foi qui pourrait intervenir ici, s'applique difficilement à de tels cas, car ils auraient pu s'instruire, ils auraient pu chercher la lumière, ils ne l'ont pas voulu. C'est donc mal aimer les siens que de ne pas aider leur âme à faire son ascension vers Dieu, sans attendre une heure qui peutêtre ne sera pas donnée.

Quant à nous, mes Frères, soyons logiques avec nous-mêmes. Faisons honneur à notre sens religieux, nous rappelant que le divin maître demande que ses adorateurs le soient « en esprit et en vérité » .

Devenons des chrétiens éclairés qui s'instruisent, dont la foi se consolide de jour en jour, parce qu'ils se donnent une plus grande plénitude de lumière à mesure que la vie avance ; des chrétiens qui puissent éclairer à leur tour les ignorants et les hésitants.

Ayonsjsurtout ce sens religieux qui se transforme en amour pour Dieu. On n'honore Dieu qu'en l'aimant. Il est le Père du Ciel : nous devons avoir pour lui un cœur filial.

Beaucoup d'incroyants nous reprochent de mettre toute notre religion dans des formules et dans des gestes extérieurs. Vous reconnaissez dans cette appréciation la manie de critique de ces incroyants que la vue d'une personne religieuse semble gêner, parce qu'elle leur est un reproche vivant.

Nous savons bien, nous, que notre religion n'est pas une religion de formules et de gestes. Mais ne le laissons jamais croire ; montrons par nos vertus, inspirées de l'amour de Dieu, ce que vaut une âme vraiment chrétienne.

Ce sera honorer Dieu que d'en agir ainsi, ce sera nous développer dans le sens le plus élevé. Ce sera nous honorer nous-mêmes, car rien ne peut agrandir l'homme comme de se donner ce quelque chose d'infini, qui est la fréquentation et par conséquent Tamitié de Dieu.

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