LA SÉRÉNITÉ
Mes Frères,
C'était Tun des vœux fréquents de saint Paul, dans ses lettres aux premiers chrétiens, que de leur souhaiter : Pax et gaudium in Domino, La paix et la joie dans le Seigneur.
Par cette joie, il ne faut pas entendre la gaieté bruyante, ni Tallégresse mondaine, ni même la gaieté continue. Le mot qui s'y trouve joint précise la pensée de Tapôtre et nous pouvons dire que ce qull recommande et conseille, c'est cette forme de joie qui est la sérénité de Tâme.
A mon tour, je voudrais vous exhorter à vous en assurer le don précieux. Tout d'abord, délimitons ces notions, afin qu'elles ne conservent pas à nos yeux une apparence nébuleuse qui en diminuerait la valeur.
Dans la sérénité, il y a l'idée de la paix. C'en est même la première condition. La paix a été définie par saint Augustin, dans une admirable définition : « la tranquillité de l'ordre » . Pour que nous ayons la sérénité, il faut que notre âme ait cette disposition initiale qui fait que tout est dans l'ordre : pensées, sentiments, volonté.
Mais la paix, si douce, si équilibrante qu'elle soit pour l'âme, ne suffit pas à donner cette joie intime et particulière que nous appelons la sérénité. Il faut de plus sentir notre âme établie dans une satisfaction, qui nous cause une sensation de bien-être moral. L'alliance de cette paix et de cet épanouissement intime de l'âme formera la sérénité. Tout conspire â nous l'enlever, travaillons sans cesse à nous la donner.
Quels en seront les moyens, quelle sera la source de cette sérénité si bienfaisante à l'âme?
Le moyen sera de nous maintenir dans une fermeté morale qui écarte la peur des épreuves, du mal que l'on craint, le dépit de n'avoir pas ce qu'on désire, les attentes vaines de quelque chose qui n'arrive jamais.
A ces dispositions négatives, il faut ajouter des efforts positifs pour vouloir le bien, pour vouloir aux autres du bien. Vouloir le bien n'est pas assez, il faut le faire.
Quoi encore? La patience est indispensable pour
supporter les difficultés de notre condition terrestre. A la patience, ajoutons la douceur du fond de Tâme qui exclut toute idée de vengeance ou de violence contre ceux qui nous ont été désagréables.
Vous avez dans ces quelques traits, les conseils à suivre : la sérénité de Tâme est à ce prix.
Pour que cette élévation d'âme subsiste, il faut, en traversant la vie, ne pas se détériorer la conscience par l'habitude de mauvais sentiments : mépris contre le prochain, abus de Tintérêt personnel. On y est exposé par suite des déceptions ou des ingratitudes, il faut se rendre inaccessible à ces blessures.
Veiller aussi à ne pas se défraîchir Fàme dans les boues de ce monde. Elles ne sont que trop près de nous. Nous avons à nous en garder. Ne les recherchons pas. Pensons aux éclaboussures dont l'empreinte reste indélébile.
Ne pas se rapetisser par de petits calculs et de petites passions, fuir la mesquinerie : on se rapetisse en pensant trop petit. C'est l'oiseau qui, au lieu de planer, vole en rasant la terre de son aile.
On craindra peut-être que cet ensemble ne soit de nature à produire une sorte d'indifférence qui amoindrirait l'âme, au lieu de l'agrandir. Il n'en est rien. Celte sérénité n'empêche pas d'être ouvert aux émotions affectueuses ou douloureuses, mais,
comme le disait le Père Lacordaire, grâce à elle, « nous n'abdiquons pas la souveraineté que nous devons garder sur nous-mème, et les flots de la vie, tout en nous atteignant, se brisent en un certain endroit, où rien ne fléchit ».
La manière d'empêcher que cette sérénité ne devienne indifférence et insouciance, ce sera de garder ce que j'appellerai de la fraîcheur d'âme, ce sera de maintenir en soi-même « un coin de verdure et de jeunesse ». C'est une force que la spontanéité, l'élan, l'ardeur de la jeunesse conservés dans l'âge mûr. Cela empêche de tourner à ces aigreurs méchantes, à ces rancœurs malsaines, qui donnent l'idée d'une décrépitude précoce, quand l'âme se montre prématurément sceptique, blasée, découragée de tout. Conservons donc précieusement cette fraîcheur d'âme, doux ressouvenir du printemps de la vie.
Puis, nous rappelant cette gracieuse légende de la vieille Rome, où le peuple croyait qu'il y avait au capitole des clochettes qui tintaient, de leur son argentin, toutes les fois qu'il se produisait un mouvement populaire dans quelque coin du vaste empire romain, nous aussi ayons, dans notre âme, ces clochettes vibrantes qui s'émeuvent et tintent, toutes les fois que nous sommes en présence d'une grande action, d'un beau dévouement, d'un idéal de noblesse, de grandeur, de sainteté.
Qu'elles sonnent donc, ces clochettes bénies, pour faire rendre à nos âmes un son d'infini et d'éternité !
En m'entendant, mes Frères, plusieurs d'entre vous se diront sans doute : « Tout ceci est facile, quand la vie est calme, mais quand on se trouve aux prises avec les difficultés et les épreuves, le bel édifice de la sérénité s'écroule tout entier... » — C'est au contraire dans nos heures de difficultés, que la sérénité de l'âme nous est plus nécessaire. Saint Paul nous indique qu'elle ne doit jamais nous abandonner : Gaudete in Domino semper.
Ayez toujours sérénité et joie dans le Seigneur. C'est quand nous sommes remués par les événements extérieurs ou par des souflrances intimes, que nous avons à ne pas perdre la domination sereine de nous-même, de même que ce n'est pas quand le vent souffle en tempête, que l'on doit abandonner le gouvernail, ou le tenir d'une main molle.
Vous comprenez bien que cette sérénité sera pour nous élever, pourfaire de nos âmes des âmes fortes, qui ne seront pas à la merci de la tentation qui survient, du conseil perfide qu'on nous glisse, de la plaisanterie douteuse que nous entendons, ou des épreuves qui s'abattent sur notre vie.
Avec elle, nos âmes ne seront ni troubles, ni troublées. Elles ne seront pas troubles, comme ces consciences qui voient tout à travers des nuages
d*uQe coloration particulière, lesquels changent et altèrent les objets, en déformant les sentiments, âmes toujours exposées à voir mal, à voir faux, à voir laid .
Elles ne seront pas non plus de ces âmes troublées que tout agite, que tout inquiète, pour lesquelles la vérité parait toujours chanceler, qui s'effraient, et perdent de vue le but, dès que le moindre obstacle surgit.
Si d'ailleurs nous ne cherchons pas à faire Feffort que rétablissement de la sérénité dans nos âmes nécessite, qu'arrivera-t-ilî Nous en serons réduits à Tétat de ces impulsifs, que leurs impressions gouvernent. Assurément, il y a des degrés dans cet état. Nous ne parlons pas des incohérents, ni des détraqués, mais, en deçà, de ces états extrêmes, il reste encore, si Ton ne sait se maintenir, une grande part que Ton peut abandonner aux impressions momentanées et contradictoires qui se succèdent tumultueusement en nous. Et cela empêche la vie d'avoir une belle tenue morale.
Le point d'appui, pour se tenir dans cette sérénité d'âme qui sera de la paix, de la force, de l'épanouissement intérieur, saint Paul nous le montre : Pax et gaudiiim in Domino, Paix et joie dans le Seigneur. C'est Dieu en effet qui sera et qui seul peut être le point d'appui inébranlable de notre sérénité.
Quelles que soient les afflictions qu'on ait, on ne peut jamais se décourager, se désespérer, ni blasphémer contre la vie, quand on pense que Dieu nous y suit avec les sollicitudes d'un père, quand on sait que cette vie finira, quand on croit qu'il y aura une autre vie où celle-ci se prolongera dans la lumière et dans le bonheur.
Ce sont ces convictions appuyées sur la parole de Dieu, sur les promesses de Dieu, qui aideront à prendre la vie avec sérénité, en nous rappelant sans cessse qu'elle est un passage, une préparation, et, pour tout résumer en un mot, la vigile d'une fête, la fête éternelle qui ne finira pas.