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LE SENTIMENT DU BEAU

Mes Frères,

Bien des siècles avant le christianisme, la Sainte Écriture louait ces hommes qui ont le goût et le sens du beau : pulchriludinis studium habentes (Eccli. , xLiv) . Nous nous souvenons aussi de ces élans de saint Augustin : pulchritudo tam antiquaettam nova^ sero te amavi. C'est de la beauté de Dieu qu*il parlait, de la beauté dans sa source dernière.

Je voudrais vous exhorter à développer en vous le sentiment du beau, à le développer dans Tâme des enfants, avec la conviction qu'il vous porterait en haut, de manière à dominer plus sûrement les vulgarités terrestres.

On pensera peut-être que le sujet est profane, destiné plutôt à un cours de philosophie. Si je le croyais, je ne l'apporterais pas dans celte chaire,

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mais la parole de la Sainte Écriture doit nous rassurer. Ou bien, dira-t-on que ce sont des aperçus bons pour des rêveurs. Non, il ne s'agit pas ici de rêveries. Il 8*agit de faire penser, d'éveiller des idées, et elles s'éveilleront dans toutes les âmes qui ne tombent pas sous le coup de ce jugement d'Ibsen : « Seule, la platitude reste plate à jamais. » Rien ne l'émeut, rien ne la change.

Mes Frères, le sentiment de ce qui est beau, provoque tout d'abord en nous une impression qui est d'ordre moral, c'est l'admiration, cette émotion joyeuse et profonde que nous ressentons en face de ce qui nous charme et nous épanouit.

Notre-Seigneur a éprouvé ce sentiment. L'Évangile nous le rappelle. En entendant le Centenier, la Chananéenne, il fut dans l'admiration, pourquoi? Parce qu'il avait perçu, dans leurs paroles, une grande âme, s'exprimant dans de grands sentiments. La beauté de ces âmes lui était apparue dans sa splendeur. A la manière dont il parle des fleurs des champs, on voit aussi qu'il est rempli de cette admiration qu'excitent les spectacles de la nature, contemplés par une âme attentive.

La vue de ce qui est beau produit donc un sentiment d'admiration, sentiment désintéressé, de grande portée, selon la vision d'où il procède.

Il y a, de notre temps, des esprits qui ne veulent rien admirer, qui regardent l'admiration

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comme une naïveté d'enfant. Ils se plaisent à la confondre avec Tétonnement. Leur analyse est inexacte. L'étonnement disparaît dès la seconde impression, Tadmiration reste, parce que l'objet qu'elle vise a toujours quelque chose de profond, qui se laisse pénétrer davantage. « Ce qui étonne, étonne une fois, disait Joubert, mais ce qu'on admire est toujours admiré. »

Ce serait faire un grand tort à l'enfance et à la jeunesse que de ne pas l'accoutumer à admirer. Il faut tourner son admiration vers ce qui le mérite : grandes pensées, nobles sentiments, belles actions, œuvres d'art saines, spectacles de la nature. Et ainsi, au lieu de l'initier, comme on le fait trop souvent, à des détails de laideur ou de vulgarité morale, à des .petitesses de sentiment ridicules, au lieu de la former à des ironies ou à des moqueries qui l'abaissent, on Félèvera, de manière que le sens du beau soit bien établi, avant que le sens de la laideur et de la vulgarité qui ne vient que trop tôt, ait fait son apparition.

Ces grands sentiments, que nous devons proposer à l'admiration de la jeunesse, comme nous devons les proposer à notre propre admiration, nous pouvons les chercher dans les œuvres d'art dignes de ce nom.

Les mères savent admirablement commenter à leur petit enfant les livres d'images qu'ils ont sous

leurs yeux; pourquoi, plus tard, pour eux grandis comme pour nous, ne pas continuer à chercher le commentaire vivant des grandes choses, dans ces œuvres d'art qui s'ofifrent à notre contemplation? Le tout est de les choisir, mais, dans ces dernières années, les chefs-d'œuvre ont été mis à la portée du public, ce n'est donc pas difficile *.

Que nous présentent les arts plastiques : peinture, sculpture? Ils nous présentent la vie dans ses divers épisodes. Si les peintres anciens se plaisaient tant aux sujets religieux, c'est qu'ils se sentaient là au sommet de la pensée, du sentiment, de la vie, aussi près que possible de Tlnfini.

Quel que soit l'objet d'art que nous ayons sous les yeux, cherchons-en la grande idée. Les plis du vêtement, le mouvement despersonnages n'ontd'importance que dans la mesure où ils concourent à nous donner l'impression élevée que l'artiste a cherchée.

Avec des personnages laids, parce que c'était les types qu'il avait sous les yeux, Rembrandt a fuit des merveilles, dans le petit tableau des « pèlerins d'Emmaûs », qui est au Louvre, et dans « Jésus guérissant les malades », qu'il a traité à

1. On trouvera, dans une brochure de M. Ponsard, professeur à Térole Massillon, des vues très suggestives sur ces questions, avec des indications de livres et de collections de gravures. Elle est intitulée : Formation du sentiment esthétique (62 pages), Librairie des catéchismes.

Teau-forte. La raison est qu'il a tout spiritualisé par une lumière idéale qui baigne ces formes grossières, et fait transparaître les âmes.

Croyez-vous, mes Frères, que des pères et des mères qui s'appliqueraient à développer, par des œuvres d'art ainsi comprises, le sentiment du beau dans Tàme de leur enfant, n'élèveraient pas très haut cette âme, en s'élevant eux-mêmes? Ce serait lutter contre la platitude et la vulgarité. Ce serait fréquenter les sentiments les plus grands de l'âme humaine : héroïsme, générosité, bonté, piété, exprimés par le pinceau ou le crayon de l'artiste. Ce serait lui donner l'habitude de s'y plaire, car, selon la pensée de Plotin : « La beauté est quelque chose que l'àme reconnaît comme intime et sympathique à sa propre essence, c'est l'essence supérieure de l'âme. »

Cette impression d'attirance a été bien exprimée par un philosophe contemporain, Guyau, quand il disait : « L'art est de la tendresse. » Le mot parait étrange, il n'est que juste : il y a un attrait, par conséquent quelque chose qui est de l'affection, de la tendresse, si l'émoiion est vive.

Vous n'en jugerez que mieux, par cette parole, combien il faut se prémunir contre certaines formes d'art *. Si nous laissons aller notre tendresse

1. Voir cettequestion de l'art malsain, dans notre 16« instruction : Les Arts.

à des objets vils et grossiers, ce sera pour y salir notre cœar. C^ cœur ne sera vraiment luimême, dans sa dignité et dans sa pureté, que s'il s*élève à de; contemplations où les fanges humaines ne viennent pas l'éclabousser. Or cet éclaboussement se produit toujours, quand l'artiste accentue la forme au détriment de Tidée, la matière au détriment de Vidéal. Puisque Tart, comme Ta dit un penseur, est « de l'émotion consolidée », il faut que cette émotion qui vient retentir dans notre cœur, soit avouable et saine.

L'un des moyens les meilleurs, les plus faciles aussi d'élargir en nous le sentiment du beau, c'est la nature. Un Père de l'Église l'appelait « la littérature de Dieu » parce que Dieu semble y avoir écrit ses attributs divins : grandeur, douceur, bonté. Elle est pour nous une occasion de penser à Dieu qui l'a faite. Notre-Seigneur y conviait ses disciples en leur parlant du lis des champs pour ajouter que si Dieu qui lui a donné tant de beauté, il applique bien plus encore sa sollicitude aux intérêts de l'homme.

C'est à nous de rattacher de belles pensées à de beaux paysages, d'y lire la grandeur, la douceur, la bonté de Dieu, comme celui dont on disait :

Pour lui, chaque herbe était un rayon d'évidence, Un signe du grand mot, où luit la Providence, De ce signe divin par la sagesse écrit Je contemplais la lettre, et lui lisait l'esprit.

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Lisons-en Tesprit. Ne craignons pas d'admirer, de nous enthousiasmer pour la mer, les montagnes, la forêt ou la plaine.

La plaino est là, immense, déroulant Les grands plis lumineux de son manteau brûlant. O splendeur dos moissons, lumière, force et joie!

Dès lors que nous croyons en Dieu, nous sentons bien que tout vient de Lui et nous savons que s'il a mis sur cette terre quelque poésie et quelque charme, c'est bien comme le père et la mère qui ornent la chambre de leur enfant, pour la lui rendre plus agréable.

Nous aimons à trouver ces impressions dans un rude voyageur comme Stanley, qui écrivait dans son journal de route : u Jamais l'homme ne se sent fait pour le ciel, comme aux heures bénies où, tout violent et dédaigneux qu'il soit dans la vie quotidienne, il redevient enfant, rempli d'admiration et de crainte, devant ces spectacles qui lui révèlent le sublime et le divin. »

C'est qu'en effet, dans les spectacles les plus grandioses, comme dans une humble fleur, aussi bien que dans cette lumière du ciel que les Grecs appelaient « la lumière chérie », nous sentons quelque chose qui dépasse l'humanité. Par cette splendeur et cette harmonie, qui est le beau, nous atteignons au divin. Il y a de ces spectacles qui nous épanouissent, d'autres tellement grands et

prenants qu'ils sont beaux jusqu'à nous faire souffrir, parce que nous y sentons Tinfini que nous ne pouvons ni étreinJre, ni atteindre, de là notre souffrance. Ce philosophe avait raison qui nous montrait dans la beauté « la finalité sans fin », nous n'atteindrons jamais à la satisfaction complète de ce besoin d'infini dans la beauté qui nous travaille, comme nous travaille le besoin de l'infini dans la vérité et dans le bien.

Mes Frères, nous avons, dans notre foi chrétienne, toutes les puissances surnaturelles pour monter vers Dieu. Ne négligeons pas cependant cet utile auxiliaire que sera pour nous le culte du beau.

Par lui, nous assainirons notre âme, en la détachant de la laideur et de la bassesse. Nous lui donnerons en même temps le frisson de la Beauté suprême. Nous nous apprendrons à sentir Dieu, le Dieu grand, le Dieu bon, le Dieu beau, à travers toute la création. Nous toucherons à son infinie beauté par toutes les voies où elle se montre. Nous nous baignerons à ses rayons, nous nous réchaufferons à sa chaleur. Les saints l'ont fait et c'est à cause de cela que leur âme a grandi de telle sorte qu'ils sont arrivés à la sainteté. Si notre faiblesse ne nous permet pas de les suivre jusqu'au bout, du moins prenons le même chemin et marchons-y avec vigueur.

Surtout, ne soyons jamais des ironistes, deslblasés qui ricanent et ne connaissent ici-bas que les tares et les horreurs. Si quelqu'un vient nous dire que nous sommes des imaginatifs ou des rêveurs, rappelons à cet homme pratique et vulgaire le beau mot que Pasteur répétait souvent, et qu'on a gravé sur sa tombe : « Heureux qui porte en soi un Dieu, un idéal de Beauté et qui lui obéit... » Portons en nous cet idéal sacré : Voir beau, voir grand, pour ennoblir nos pensées, pour agrandir notre âme et lui donner ainsi quelque reflet de la beauté de Dieu.

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