GOUVERNER SA VOLONTE
Mes Frères,
Est-elle vraie cette maxime usitée : « Vouloir c'est pouvoir »? — De fait, l'expérience en vérifie la justesse : nous avons vu des merveilles produites par une volonté puissante, dans les affaires humaines, comme dans le perfectionnement de soi-même. L'expérience aussi, hàtons-nous d'en convenir, la montre parfois en échec.
Malgré ce mélange d'ombre et de lumière, nous avons là un adage précieux : il dénote que la sagesse humaine a toujours attribué un grand prix à la volonté et à sa puissance. De plus, nous voyons qu'on la considère avec une sorte de respect : c'est la volonté qui fait la valeur de l'homme, sa valeur morale.
En face d'un homme ou riche, ou brillant, ou
puissant, ou très intelligent, nous n'hésitons pas ; s'il na pour la vertu qu'une volonté déprimée, nous lui refusons notre estime.
Ce seul trait de l'estime ou de la mésestime montre en même temps combien nous croyons à la liberté humaine, et avec quelle obstination nous persistons à juger que c'est librement qu'on fait le bien ou le mal.
Taine avait donc une conception singulièrement erronée, quand il écrivait : « L'homme est un animal. Sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la nécessité fouette et la bête avance. » Nous n'avons pas besoin d'une démonstration en règle pour établir combien cela est faux. Une démonstration n'ajoutera guère à ce fait de conscience qui atteste notre libre arbitre : que nous soyons maintes fois dominés par des influences, des routines, des nécessités, je le veux bien, mais cette domination n'écrase pas notre liberté ^
Les uns nous parlent de déterminisme physique, les autres de déterminisme moral. Pour les premiers, nous sommes enchaînés par les lois de la nature ; pour les seconds, ce sont les motifs de nos actes qui deviennent des entraves dont nous ne pouvons nous dégager. Quoi qu'on fasse, disent-ils, il faut
t. Ces questions sont traitées plus complètement dans notre Morale dans ses principes.
se déterminer dans le sens des lois, ou dans le sens des mofifs.
Pour secouer ces chaînes apparentes, nous n'avons qu'à regarder ennous-même, le clair regard du bon sens suffira pour nous indiquer que nous avons une volonté libre dont nous pouvons user et abuser.
L'usage et Tabus par lesquels nous allons au bien et au mal suffisent à nous faire comprendre qu'il faut, toute notre vie, former, élever, consolider notre volonté pour qu'elle soit saine.
Comment ferons-nous? Efforçons-nous de l'exercer sans cesse. Nous ferons ainsi notre métier d'homme, de même que le soldat, l'artisan, l'artiste s'exercent continuellement, afin de ne pas « se rouiller », et aussi pour se perfectionner.
Exercer notre volonté, ce sera d'abord ne jamais perdre de vue les principes directeurs de notre vie. Condition indispensable; elle nous épargnera la réponse de ces enfants — grands ou petits — qui, pris en faute, s'excusent en ces termes : « Je n'y ai pas pensé. »
Nous devons penser à nos devoirs, à tous nos devoirs, aux plus petits, qui sont d'ordinaire les plus fréquents, afin que notre intelligence oublieuse ne rende pas inutile notre volonté.
Par contre, voyez donc comme la pensée du devoir à remplir nous saisit, comme elle devient une
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force qui nous pousse à vouloir et à agir. L'idée se transforme en conviction vivante, si profondément entrée, que nous sentons que nous ne pouvons pas transiger avec elle, ni écarter par un geste mauvais ce flambeau qui nous inonde de lumière. La décision vient alors, Texécution suit, il n'y a plus qu'à persévérer dans ce qui est commencé.
Cette puissance de l'idée, cette force de la conviction, nous explique l'âme vaillante de nos grands saints. La singularité de certains d'entre eux, pas plus que leurs miracles, ne sont leur sainteté. Ce qui a été leur sainteté c'est leur conviction réalisée : nonvitœ prœstantioris sed observanlioris. Ils pensaient, ils croyaient, ils agissaient.
Un penseur de nos jours disait : « Si vous voulez mesurer la volonté d'un homme, vous n'avez qu'à demander : de quel effort est-il capable? » La réponse est facile à faire, pour la grande à me de nos saints: conviction puissante, effort héroïque. C'est par cette alliance de la conviction et de l'effort que nous arriverons à être maîtres de nos actes, maîtres de nous-même.
L'effort sera toujours nécessaire, pour bien penser comme pour bien vouloir, parce que nous portons en nous ces deux tendances qui se disputent notre âme, l'une par laquelle nous descendons, l'autre avec laquelle nous montons. Il y a
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un choix à faire; ce choix est souvent difficile, parfois même douloureux, voilà pourquoi Notre- Seigneur, en parlant de la béatitude céleste, nous a avertis que violenti rapiunt illud, ceux-là seuls qui savent se faire violence y arriveront. Le bonheur éternel sera le prix de nos efforts.
Nous avons un moyen de rendre plus faciles nos efforts, d'assouplir notre volonté, c'est de nous donner des habitudes morales.
Les habitudes nous entraînent, quand elles sont bonnes vers le bien, quand elles sont mauvaises vers le mal; quand elles sont flottantes, elles nous laissent indécis, avec une mollesse qui nous portera de droite et de gauche, au gré du vent.
Nous avons donc à les rendre bonnes, mais surtout à les rendre solides. Chaque jour on recommence, chaque jour on reprend sa tâche, et ces habitudes une fois entrées dans le mouvement de notre nature nous rendront tout plus facile.
On dira peut-être que, de cette façon, nous faisons le bien, par routine, sans que cela nous coûte. Laissons dire : avec l'habitude du bien, on agit plus facilement, nul ne le conteste ; mais nous savons, par expérience personnelle, qu'il y a toujours une impulsion à donner, un instinct de mollesse à dominer. Aux yeux de Dieu qui voit tout, notre volonté est là vivante et agissante.
Ces habitudes, cette seconde nature, on les a
appelées des habitudes libératrices. « Libératrices de quoi ? » demandait un moraliste, et il répondait : « Libératrices, de Tanimalité, du tempérament physique, de rinstinct de Thumeur, de l'égoïsme grossier. Telles sont les habitudes de sobriété, d'ordre, de méditation. »
Dans cette formation de notre volonté par des habitudes, ne dédaignons rien. Nous ne sommes pas appelés à faire, tous les jours, de grandes choses. Appliquons-nous à faire bien les petites choses qui composent notre vie, ce sera mettre au point notre volonté et lui donner de la vigueur.
Savez-vous comment s'y prit Franklin, lorsque, vers la vingt-cinquième année, il voulut se réformer sérieusement ? Il inscrivit dans un cahier les vertus qu'il voulait acquérir. Tous les jours, il notait ses manquements, et, chaque semaine, il se fixait une vertu particulière à pratiquer.
Quand on voit ces méthodes conseillées par les maîtres de la vie spirituelle, ou par des prédicateurs, il y a des chrétiens qui haussent les épaules, crient à la minutie, avec le grand et commode argument : « Dieu ne demande pas de pareilles choses! »
Aussi est-ce à dessein que j'ai choisi l'exemple de cet homme qui, dans une vie de conception toute laïque, voulant se faire des habitudes morales, a pris les moyens que nous recommandons»
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Avec une rare clairvoyance, il avait compris que c'est par cette suite et cet ordre qu'on assure la stabilité de ses résolutions. Dieu ne nous demande pas de prendre le cahier de Franklin, mais il nous demande de prendre, sous cette forme ou sous une autre, et toujours avec méthode, des moyens de vertu.
Du même coup que nous nous formerons à de bonnes habitudes, nous neutraliserons les mauvaises qui nous sollicitent. Et là Tintelligence revient à notre secours, par les motifs qu'elle nous fournit et la lumière qu'elle nous apporte, pour nous aider à renverser les idoles de notre imagination et de notre cœur.
Le résultat de ces opérations sera que nous nous formerons un caractère, c'est-à-dire une physionomie morale qui, tout en nous conservant notre individualité, sera le fruit d'une volonté complètement façonnée.
On peut trouver un caractère solide, ferme, noble, élevé, dans des natures fort différentes, nature vive ou nature calme, tempérament de poète ou d'homme d'affaires. Le P. Lacordaire en a donné une belle définition : « Le caractère est l'énergie sourde et constante de la volonté, je ne sais quoi d'inébranlable dans les desseins, de plus inébranlable encore dans la fidélité à soi-même, à ses convictions, à ses amitiés, à ses vertus, une force in-
time qui jaillit de la personne et inspire à tous cette certitude que nous appelons la sécurité. »
C'est avec cette volonté fortement trempée, avec un caractère formé sur ce modèle, que nous ferons la dignité de notre vie.