Cité par M. Farges, La liberté et le devoir, p
la comprends. Arrière toutes ces chaînes, toutes ces bandelettes de la morale, vétilles imaginées par des cerveaux étroits! Je suis maître de moi... je veux jouir de ce monde jusqu'à la satiété. »
Peut-on croire qu'on ait le droit d'entendre ainsi la vie, et de la mener, sans autre loi que celle de sa volonté propre? Un exemple nous aidera à résoudre la question. Je suppose que l'un de ceux qui pensent ainsi, ait une passion, celle de la gourmandise : il pourrait en avoir d'autres. Prenons celle-ci pour la commodité de l'argumentation.
Voilà donc cet homme préoccupé avant tout de se délecter de mets savamment préparés, avec vins précieux et liqueurs exquises. Il a un estomac de fer, une tête solide, de sorte que ni son cerveau, ni son estomac ne souffrent de ce régime. Malgré cela, croyez-vous que cet homme réalise l'idéal de l'être humain? Croyez-vous que notre nature soit destinée à s'absorber dans de telles jouissances? Fait-il vraiment son métier d'homme? Nous avons une intelligence, une volonté, un cœur : est-ce pour leur donner un tel idéal? Il n'est pas excessif de dire que cet homme ne mène pas la vie humaine, mais la vie animale. Appliquez cet exemple à d'autres formes de la jouissance, et vous arriverez à la même conclusion.
L'homme n'est pas maître d'agir ainsi. Il a des obligations envers lui-même, puisqu'il a en lui un
QUATRIÉMB INSTRUCTION. 37
ordre qui oriente sa nature vers un idéal qui n'est pas celui de Tanimalité.
Puis, celui qui part de ce principe : « Je veux jouir! » et qui le pousse jusqu'au bout, celui-là finira toujours par dire avec Nietzsche, ce grand doctrinaire de la jouissance égoïste : « S'il m'est démontré que la dureté, la cruauté, la ruse, l'audace téméraire, l'humeur batailleuse sont de nature à augmenter la vitalité de l'homme, je dirai : oui, au mal et au péché... Et si je découvre que la vérité et la vertu, le bien en un mot, toutes ces valeurs révérées et respectées jusqu'à présent par les hommes sont nuisibles à la vie, je dirai : non, à la science et à la morale ^ »
De telles conclusions sont inévitables. Disons d'abord que le jouisseur finira par se faire du mal, parce que, dans son appétit de jouissances, il ira forcément au delà des limites que notre nature peut supporter, ce qui est déjà un avertissement qu'elle n'est pas faite pour qu'on use d'elle dans ces conditions. Mais il fera du mal aux autres, dès que les autres entraveront ses désirs. Il est rare qu'en faisant mal, on ne fasse du mal qu'à soi seul, dans un monde, comme le nôtre, où tous les intérêts sont liés par la plus étroite solidarité.
On insistera peut-être en disant : « Mais si j'étais