PARADOXE DE J. DE MAISTRE
vouloir être un homme que de vouloir être savant .. Permis à une femme de ne pas ignorer que Pékin n'est pas en Europe, et qu'Alexandre le Grand ne demanda pas en mariage une nièce de Louis XIV. » Il faut bien admettre qu'il y a une certaine différence entre la nature morale de la femme et celle de l'homme et qu'il doit y avoir, par conséquent, quelque différence dans leur destinée ; mais cela ne suffit peut-être pas pour justifier les limites que de Maistre semble vouloir assigner aux connaissances géographiques et historiques du beau sexe.
« Les femmes, ajoute- t-il, ne doivent pas s'adon ner à des connaissances quicontrarient leurs devoirs ; le mérite de la femme est de rendre son mari heureux et de faire des hommes... d'ailleurs une coquette est plus facile à marier qu'une savante 1 . » Nous convenons de tout cela ; mais la question est de savoir si, pour rendre son mari heureux, une femme ne doit pas précisément être capable de le comprendre et de partager ses idées , au lieu d'être à son égard dans un état d'infériorité intellectuelle, qui fait d'elle non son épouse, mais sa servante. Reste à savoir aussi si, pour élever ses enfants et en faire des hommes, elle ne doit pas avoir une ferme et haute raison, de grands et nobles sentiments, et si de telles qualités peuvent avoir été développées en elle par une éducation vulgaire et machinale, d'où la littérature, l'histoire, la morale,
De Maistre, Lettres et opuscules inédits, t. I.
toutes v les grandes et belles connaissances, auraient été bannies. De Maistre ajoute qu'une coquette est bien plus facile à marier qu'une savante. Cette dernière raison aurait pu le dispenser des autres. Aux yeux de cet excellent père de famille, fort préoccupé de l'avenir de ses filles, elle est évidemment la principale. En d'autres termes, ses boutades contre le savoir des femmes, sont moins l'expression d'une opinion philosophique et désintéressée qu'une concession aux préjugés du temps, dans un but d'intérêt personnel. Aussi, quand il n'écoute que sa raison, émet- il sur ce point des vues beaucoup plus larges et plus libérales. Il veut que ni les grands écrivains, ni les grands orateurs, ni les moralistes éminents ne soient étrangers à une femme. Nous n'en demandons pas davantage, et serions fâché, comme de Maistre, que l'esprit de la femme eût été formé par des procédés trop didactiques, qui lui donneraient quelque chose de raide et de compassé et lui ôteraient ses caprices et sa grâce.
Quant à Proudhon, on sait quelles sont ses idées sur cette question importante. Suivant le célèbre réformateur, la force physique n'est pas moins nécessaire au travail de l'esprit qu'à celui des muscles. Or, la femme n'étant pas aussi forte que l'homme, ne peut pas soutenir aussi longtemps que lui la tension cérébrale. Il en résulte qu'elle lui est et lui sera toujours très inférieure, au point de vue intellectuel. Cette infirmité de la femme ne diminue pas seulement la quantité des produits, elle en altère la qualité :