‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 13 sur 70 · PARADOXE DE PROUDHON · texte numérisé non relu

PARADOXE DE PROUDHON

d'observer les faits et d'étudier la vie, au lieu do raisonner à perte de vue, en s'appuyant sur des prémisses inacceptables, il n'aurait pas abouti à de pareilles conséquences. Combien ne voyons-nous pas de mères de famille très intelligentes et très sensées, qui donnent à leurs maris d'excellents conseils et qui les remplacent avantageusement, quand les circonstances l'exigent, dans l'administration de leur maison et dans la gestion de leurs affaires ! Combien l'histoire ne cite-t-elle pas de femmes qui se sont distinguées non seulement dans le gouvernement d'une famille, mais encore dans celui de tout un royaume !

Proudhon prétend que les femmes sont moins ca pables que nous de suivre de longues chaînes d'idées, et qu'elles procèdent moins par raisonnement que par intuition ou divination. Cela est vrai; mais combien d'hommes sont femmes sur ce point, et ne s'en estiment que davantage! C'est le cas de tous les esprits vifs/et légers comparés aux esprits lents et solides ; c'est le cas des Français comparés aux Allemands ; c'est celui des lettrés purs comparés aux savants de profession. Il y a là une diversité naturelle plutôt qu'une inégalité véritable. Ces deux sortes d'esprits ne diffèrent pas, comme Proudhon a l'air de le croire, par l'absence ou la présence de la raison, mais par son mode d'action. Les uns sont, pour parler le langage de Pascal, des esprits fins; les autres, des esprits géométriques. Les premiers embrassent d'un coup d'œil rapide une multitude de rapports délicats et compliqués, et jugent d'après des principes

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réels, mais presque imperceptibles ; les autres opèrent sur des rapports plus simples, en partant de principes moins nombreux, d'une évidence complète et en quelque sorte grossière. Ce qui domine chez les uns, c est la raison spontanée; ce qui domine chez les autres, c'est la raison réfléchie. Dire que le tact, l'intuition, la divination, est le caractère propre de la femme, ce n'est donc pas dire qu'elle manque de raison, mais qu'elle possède une raison d'un certain genre; c'est dire qu'elle a l'esprit de flînesse à plus forle dose que l'esprit géométrique. Or, si ces deux esprits ne sont pas identiques, ils sont à peu près équivalents : d'où on pourrait peut-être tirer cette conséquence, que l'esprit de la femme est équivalent à celui de l'homme. « Les femmes, dit un écrivain célèbre, par des voies à elles connues, arrivent à tout comprendre, non selon les principes de l'école, mais selon un tact fin et sûr. J'ai toujours remarqué qu'une certaine philosophie raffinée est mieux comprise par les femmes que par les hommes, et si j'avais à choisir un auditoire pour exposer ce que je regarde comme le résultat le plus élevé de la science et de la réflexion, je l'aimerais mieux composé de femmes que d'hommes élevés selon la méthode de Rollin ou de Port-Rojal 1 . »

Mais admettons qu'il y ait entre l'homme et la femme une certaine inégalité, il n'eu reste pas moins vrai que, la femme ayant une intelligence, et que

J M. Ernest Renan, Essais de morale et de critique.

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