‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 24 sur 70 · GOUVERNEMENT DE NOS INCLINATIONS · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT DE NOS INCLINATIONS

l'échelle de la qualité ou de .la perfection. Or, c'est cette hiérarchie qu'il faut toujours avoir présente à l'esprit. Comme la pensée, qui caractérise l'homme, est hiérarchiquement supérieure à la sensation, qui lui est commune avec l'animal, le besoin de sentir devra toujours être subordonné, chez lui, à celui de penser, et toute interversion de ce bel ordre sera ré préhensible. Aussi les excès de table qui entraînent une incapacité, même momentanée, de réfléchir, et, h plus forte raison, ceux qui amènent à leur suite la dégradation définitive du sujet, sont-ils condamnés par une saine morale. Sans doute la vie est un bien, et l'amour de la vie est en soi parfaitement naturel et légitime; mais si je ne puis conserver ma vie que par un crime ou une infamie, je serai tenu de la sacrifier; car, entre le sacrifice de ma vie et celui de mes devoirs les plus sacrés, l'hésitation ne m'est pas permise : elle est flétrie chez tous les peuples du monde, c'est la lâcheté. La nature a mis en moi l'amour de la propriété. C'est là une tendance on ne peutplus légitime et qu'on serait mal venu à blâmer ; mais si elle se donne trop largement carrière et ne connaît plus de frein ; si elle devient une soif de l'or que rien ne peut éteindre, une avarice ou une cupi dite que tous les trésors du monde ne rassasieraient pas, c'est une disposition morbide et délétère, ce n'est plus un attribut de l'homme sain et bien ordonné.

Nos tendances naturelles, en effet, sont sujettes à être perverties et corrompues par les excitations de

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l'imagination et par les écarts du libre arbitre. Elles troublent alors le jugement et enchaînent la volonté. C'est pourquoi les anciens les appelaient les uns des perturbations, les autres des passions. Si les tendances primitives sont un don de la nature, les passions sont l'œuvre de l'homme. Nous ne devons pas leur obéir sous prétexte qu'elles sont naturelles, car elles ne le sont pas. Nous devons, au contraire, faire tous nos efforts soit pour prévenir leur naissance, soit pour les vaincre une fois qu'elles sont nées; car de traiter avec elles, c'est ce qui est manifestement impossible : elles sont en effet, suivant la remarque de M me de Staël, comme les tyrans, ou sur le trône ou dans les fers }.

Ce que nous venons de dire s'applique surtout aux tendances inférieures ; mais il est des tendances élevées dont le développement mérite aussi d'être surveillé avec soin. Il n'y a rien de plus beau que les affections de famille. Néanmoins elles peuvent, dans telle circonstance donnée, altérer l'intégrité de notre jugement et nous rendre injustes envers les autres hommes. Il faut dire la même chose de la sympathie, qui nous ôte si souvent l'impartialité que nous devrions avoir. L'amour de la science et celui de l'art, de leur côté, deviennent quelquefois si exclusifs et si absorbants qu'ils ne nous permettent plus de penser à autre chose et nous font négliger et le soin de no-

i V. le bel article de M. Franck sur les Passions. Dictionnaire

philosophique.

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