‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 26 sur 70 · DE LA TEMPÉRANCE ET DE L I NTEM PEU AN C E · texte numérisé non relu

DE LA TEMPÉRANCE ET DE L I NTEM PEU AN C E

Quand un homme a contracté l'habitude de gouverner ses penchants, au lieu de se laisser entraîner par eux ; quand il est parvenu à se régler, à se modérer (sibi temperare, sibi moderari, comme s'exprimaient les Romains), au lieu de céder à toutes les excitations qui le poussent, on dit qu'il est tempérant ou modéré. La tempérance ressemble singulièrement à la force d'âme que nous avons analysée précédemment ; car elle consiste, comme elle, dans l'empire sur soi-même; elle implique, comme elle, l'effort, et dépend comme elle de la volonté. Aussi on les a souvent confondues, et nous n'avons pas nousmêmes la prétention de les distinguer par des caractères bien tranchés, de manière à empêcher qu'on les prenne jamais l'une pour l'autre. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que la force dame consiste plutôt à braver et à supporter les maux de la vie et la tempérance à résister à l'attrait des faux biens.

La tempérance est généralement regardée comme

1 Pascal, Pensées, édition Havet, p. 100

moins glorieuse que la force d'âme. Un peuple ne se vante pas d'être le plus tempérant, mais d'être le plus vaillant de tous ; un prince ne récompense pas le poète qui chante sa tempérance admirable, mais celui qui célèbre son courage invincible. D'où cela peut-il venir? De ce qu'il est plus facile de résister au plaisir qu'à la douleur? Mais il est douteux que cela soitplus facile. De ce que l'amour du plaisir estmoins incompatible que la crainte de la douleur avec une certaine vitalité interne, avec une certaine énergie masculine, sans laquelle l'homme ne compte pas ? Je le croirais plus volontiers. Il semble y avoir dans la tempérance appauvrissement et dans Je courage surabondance de vie; l'une de ces vertus semble avoir quelque chose de plus négatif, l'autre quelque chose de plus positif. Ajoutons que la tempérance ne s'exerce que dans la modeste sphère de la vie privée et ne produit point de ces merveilles qui éblouissent les yeux, tandis que le courage se déploie sur Ja scène éclatante de la vie publique et enfante des prodiges qui s'imposent à l'admiration de tous, tels que le salut d'une ville ou même celui d'une nation. Cependant il ne faut pas trop dédaigner la tempérance entendue comme elle doit l'être, c'est-à-dire comme l'effet, non du tempérament, mais d'une volonté forte, qui retient et qui contient par des efforts vigoureux les passions toujours prêtes à s'échapper. Ainsi com-' prise, elle a sa valeur, même à côté des vertus plus brillantes et plus hautes.

Un des premiers moralistes qui aient traité de cette

vertu, Socrate, est aussi un de ceux qui eu ont parlé avec le plus de bon sens et d'exactitude. 11 la recommande à la fois pour les avantages qu'elle procure et pour son excellence propre, et il condamne l'intempérance comme funeste et dégradante toutensem ble. Qu'un poisson, dit-il, sollicitépar la gourmandise, morde à l'hameçon; qu'une caille, poussée par sa chaleur amoureuse vers un sujet de son espèce, donne dans le piège, cela se comprend, puisque ces animaux n'ont pour se diriger que des instincts aveugles ; mais que des hommes, qui ont une raison pour les éclairer sur les conséquences de leurs passions et une volonté pour maîtriser celles-ci, y cèdent néanmoins et se laissent attrapercomme ces pauvres bètes, c'est une chose vraiment pitoyable. D'ailleurs, que peut faire et à quoi peut être bon l'intempérant? Il ne peut développer son intelligence : les vulgaires objets de sa passion le détournent sans cesse des sublimes contemplations de la science et lui donnent des distractions continuelles. Il ne peut être vraiment libre : chaque passion est pour lui une maîtresse impérieuse à laquelle il faut obéir. Il ne peut rendre aucun service ni à ses amis, nia sa patrie, ni à lui-même : pour gouverner un Etat, une famille, pour se gouverner soi-même, il ne faut pas avoir des passions qui se jettent à la traverse Je tout ce que l'on fait et entravent à chaque instant les fonctions que l'on remplit. Pour couronner des considérations si sensées, le sage Athénien raconte à ses jeunes auditeurs ravis la poétique histoire d'Hercule sollicité, en sens divers, par la Volupté etlaVertu,

et préférant aux vains plaisirs et à l'oisiveté insipide que l'une étale à ses yeux, les honorables travaux et les glorieux combats que lui fait envisager l'autre.

La tempérance et l'intempérance, qui est son contraire, supposent l'intervention et le consentement de la volonté : c'est par là seulement que l'une est une vertu et l'autre un vice. Un homme qui naîtrait sage, c'est-à-dire qui n'aurait pas besoin de faire effor pour réprimer ses passions et pour régler sa vie, ne serait pas vraiment tempérant ; un homme qui naîtrait frappé d'aliénation mentale, c'est-à-dire dépourvu de cette raison et de ce libre arbitre qui nous servent à constituer et à maintenir notre empire sur nous-mêmes, ne serait pas réellement intempérant. En bien comme en mal, c'est la nature qui ferait tout en eux : la volonté n'y ferait rien.

Pour que la tempérance existe réellement, il faut, en outre, que celui qui la pratique la pratique pour elle-même et pour sa beauté propre, non pour les avantages qu'elle procure : il n'y a de tempérance parfaite qu'à ce prix : « Le vice, dit Ka'nt, ne doit point être jugé d'après le dommage qu'il cause à l'homme, car ce serait alors un principe de bien-être et de commodité qui nous ferait résister à ce vice, et un pareil principe ne peut jamais fonder un devoir. » Cependant l'intempérance pouvant nuire à la conservation de la vie, qui est un devoir, et l'intérêt coïncidant ici avec le devoir lui-même, il doit être permis de recommander la tempérance pour son utilité en même temps que pour sa beauté.

On distingue ordinairement dans la tempérance deux variétés, la sobriété et la chasteté ou continence. L'une règle les appétits qui président à la conservation des individus ; l'autre, celui qui concerne la perpétuité de l'espèce.

Comme notre corps fait des pertes continuelles, il ne tarderait pas à périr, s'il: ne les réparait par une alimentation journalière. Aussi la nature a-t-elle pla ce en nous un appétit qui nous porte à y pourvoir : c'est la faim. Non seulement nous pouvons, mais encore nous devons le satisfaire, puisque sans cela nous perdrions la vie et n'atteindrions pas les grandes fins en vue desquelles nous l'avons reçue. Mais il arrive souvent que nous recherchons le plaisir attaché à cet appétit de préférence à son objet même et que, séduits par l'appât de l'agréable, nous dépassons les limites du nécessaire : c'est ce qu'on nomme la gourmandise ou plutôt la gloutonnerie.

Ce vice a plusieurs conséquences funestes. Par cela seul qu'il consiste à dépasser, en matière d'aliments, la mesure nécessaire au bon état des organes, il y produit les perturbations les plus graves : il est, comme on voit, contraire à nos devoirs envers notre corps. Il n'est pas moins opposé à nos devoirs envers notre âme. Un homme dont l'estomac est surchargé du poids des aliments n'élabore plus ses idées qu'imparfaitement et avec peine : toute savieestconcentrèe dans le travail de la digestion. Les produits de son intelligence perdent, pour la qualité comme uantité ; chez lui, l'animal a pris momenta-

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nément la place de l'homme. Eh bien, il est évident qu'il y a là une violation de cette loi essentielle de notre être, qui veut que l'homme reste constamment homme et se développe constamment comme tel.

Saint Augustin prétend qu'il ne faut prendre les aliments que comme des médicaments, pour conserver le corps et le maintenir en état de remplir ses fonctions, et qu'il n'y faut jamais rechercher aucune délectation sensible 1 . Pascal se reprochait amèrement, dul'antsadernière maladie, les moindres chatouillements agréables que produisaient sur son palais les mets qu'on avait coutume de lui servir. Ce sont là des scrupules exagérés : chaque fonction de notre nature est accompagnée d'un plaisir qui en facilite l'accomplissement et qu'il nous est permis de goûter, à la seule condition de n'en pas faire notre fin principale. Cependant il reste vrai que l'intempérance dans l'usage des aliments n'est pas seulement nuisible à notre être physique, mais encore à notre être moral, puisqu'elle trouble jusqu'à un certain point ses grandes fonctions de volonté et de raison et l'asservit plus ou moins à la sensualité. Il y a là une atteinte plus ou moins grave à la dignité de la personne, c'est-à-dire une vraie dégradation.

L'ivrognerie a les mêmes inconvénients que la gourmandise, et en a d'autres qui lui sont propres : c'est au point qu'on est tenté de se demander si celui qui donna aux hommes la plante qui produit la plus

•Voir notre Psychologie de saint Augustin, page 323

enivrante des liqueurs, ne leur fit pas un don funeste. Milieu de ralentir seulement le mouvement de l'intelligence, comme la gourmandise, l'ivrognerie y jette un trouble profond et la paralyse tout a fait : elle fait descendre l'homme du haut rang où la nature l'avait mis à la condition avilissante de la brute. Dépouillé de cette dignité qui inspirait le respect et qui tenait à son caractère de personne, l'homme plongé dans l'ivresse n'est plus qu'un objet de moquerie et de risée, un jouet. Je ne parle pas des maux de toute sorte qu'engendre cette funeste habitude, particulièrement dans les classes laborieuses : la paresse, la misère, les querelles domestiques, l'abrutisement, le suicideen sontles conséquences les plus ordinaires. D'après un rapport lu.il y a quelques années, à la Société américaine de tempérance, trente ou quarante mille personnes mourraient tous les ans, aux Etats- Unis, victimes de leurs excès bachiques, et deux cent mille seraient atteintes de maladies graves ouréduites à une horrible misère. En Allemagne, les chiffres ne sont ni moins éloquents ni moins lamentables. C'est aussi par trente et quarante mille que se comptent les morts que l'ivrognerie laisse annuellement sur le carreau : c'est un Sadowa périodiquement renouvelé et sans aucune compensation pour personne.

Quelquefois l'ivrognerie détruit l'intelligence, sans détruire ou avant de détruire l'homme tout entier. Elle produit chez les malheureux qui y sont sujets des hallucinations obstinées, le delirium tremens et la folie. Les hallucinations déterminées par l'ha-

bitude de l'ivresse ont un caractère à part : ce sont des apparitions de reptiles, de bêtes grotesques ou hideuses, de souris, de rats, de grenouilles, de lézards ou d'hommes noirs qui grimpent le long des murs et disparaissent dans des trous. On dirait que le cerveau de tous ces malheureux, ébranlé précisément au même endroit, leur présente à tous précisément les mêmes images. La folie ébrieuse est fréquemment accompagnée non seulement delà tendance au suicide, mais encore de la tendance à l'homicide. On veut se tuer, mais on ne veut pas se tuer seul : on poursuit, le couteau ou le rasoir à la main, son père, sa mère, sa femme, ses enfants, pour leur couper la gorge et se la couper à soi-même après. Ajoutons, pour compléter ce lugubre tableau des maux qu'entraîne l'ivrognerie, que ce vice est de ceux dont le germe se transmet avec le sang. Les enfants nés de parents ivrognes ont besoin de beaucoup d efforts de volonté pour ne pas suivre leurs traces et ne pas avoir la même destinée, de sorte que l'ivrognerie entre pour une large part non seulement dans la dégradation des individus, mais encore dans la dégénérescence de l'espèce *.

L'ivrognerie, comme on le voit, est aussi contraire aux devoirs de l'homme envers ses semblables et à ses devoirs envers sa famille qu'à ses devoirs envers lui-même.

La satisfaction de nos appétits varie, au point de

1 V. Brierre de Boismont, des Hallucinations.

vue de la moralité, suivant les motifs et les circonstances. Les satisfaire solitairement et d'une manière égoïste, uniquement à cause du plaisir qu'on y trouve, c'est se conduire en animal. Les satisfaire avec des amis auxquels on semble se donner soimême tout entier, en leur faisant part avec élan et sans compter des biens que l'on possède, c'est agir en être sociable et sympathique. Mêler à la satisfaction des besoins purement physiques celle des besoins intellectuels et moraux, en se faisant un bonheur d'échanger avec ceux que l'on réunit à sa table des sentiments agréables et des idées délicates, au point que le plaisir de boire et de manger se trouve rejeté sur le second plan, c'est spiritualiser les plaisirs mêmes du corps et les élever presque au niveau de ceux du cœur et de l'esprit. Aussi, le plus grand peintre de la nature humaine, Homère, trouvait qu'il n'y avait rien de plus beau qu'un festin relevé parles charmes de la conversation et les enchantements de la musique ; et le plus spiritualiste des philosophes grecs, Platon, faisait développer ses théories de l'amour pur et du beau idéal par des con vives qui s'épanchaient librement au milieu de la joie d'un banquet.

Il en est de la tendance qui a pour but la perpétuité de l'espèce comme de celles qui sont affectées à la conservation des individus, elle est non seulement légitime, mais encore salutaire et providentielle . Lui obéir, c'est réaliser le vœu de la nature, qui veut que l'humanité se maintienne et se propage sur ce

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globe. Gomme elle proportionne d'ordinaire la force des tendances à l'importance des objets, elle a donné à celle-ci une énergie extraordinaire, afin que son but soit plus sûrement atteint. C'est ce qui a fait dire à Hegel que la nature est extrêmement rusée quand il s'agit d'arriver à ses fins, ou plutôt qu'elle est la ruse absolue. Mais plus cette tendance est forte, plus elle doit être sévèrement réglée et rigoureusement contenue : autrement elle produirait, comme tous les agents un peu énergiques, d'épouvantables désastres. La vertu qui consiste à la régler et à la contenir est, comme le mot l'indique, la continence ou chasteté ; le vice qui y correspond est Yincontinence ou impudicité.

L'incontinence a été regardée de tout temps comme une des maladies les plus funestes qui puissent sévir contré l'espèce humaine. Ce n'est pas sans raison ; car elle étend à la fois ses ravages sur l'âme et sur le corps ; elle appauvrit la vie morale, la vie intellectuelle et la vie physique tout ensemble. Le sujet qui en est atteint tombe d'ordinaire dans un état d'énervement, de ramollissement et d'épuisement que les anciens caractérisaient par les mots de dissolutus, elumbis, fraclus, et que l'on exprime de nos jours par un terme analogue, d'une trivialité énergique.

L'incontinence est un vice, parce qu'elle assujettit la volonté aux sens, le moral au physique, l'homme à la bête: c'est une déchéance de la personne. Plus on lui donne, plus elle demande ; il en est des exci-

tations qu'elle pi'ocure comme de celles que donne l'ivrognerie : elles laissent après elles un besoin toujours croissant de les renouveler. L'être humain se trouve ainsi peu à peu enlacé dans les anneaux d'une chaîne qu'il a forgée lui-même, mais qu'il ne peut plus rompre; il est entraîné par une habitude qu'il était maître de ne pas contracter, mais qui finit par être -invincible. Il a échangé l'empire de lui-même contre le joug des organes ; il s'est laissé retomber du règne de la liberté dans celui de la fatalité.

L'incontinence détend les ressorts de l'intelligence comme ceux de la volonté. Constamment assotté à un objet vulgaire, l'esprit de l'incontinent perd l'habitude de s'intèresseraux grandes choses qui peuplent le monde de la science et qui méritaient si bien tle le captiver. Veut-il étudier plus tard, il n'en est plus capable. 11 a dépensé stérilement cette sève de la jeunesse, qui n'est pas moins nécessaire à la tension du cerveau qu'à celle des muscles : il a perdu sa virilité. Le peDseur doit donc se garder, non moins que l'athlète antique, de l'abus des plaisirs ; il faut qu'on puisse dire de l'un comme de l'autre, au moins en une certaine mesure : Abstinuit venere et vino.

La beauté et l'importance de la continence ont été reconnues par les auteurs les plus profanes et les moins suspects de préjugés religieux . J . -J . Rousseau, qui n'était pas un saint, en fait la première vertu de son Emile, celle qui doit, suivant lui, donner naissance à toutes les autres. Cabanis, qui était médecin en même temps

que philosophe et qui était plus versé dans la lecture de l'Encyclopédie que dans celle de l'Ecriture, fait dériver de la continence la santé de l'àme en même temps que celle du corps : il est persuadé que sur un système nerveux usé et épuisé ne peut se greffer qu'un caractère sans consistance. Proudhon, qui n'aimait ni le christianisme ni ses enseignements, célèbre cette vertu plus monacale en apparence que séculière, avec l'accent convaincu d'un Père de l'Église. Il attribue à l'impudicité moderne l'appauvrissement de la vie morale, intellectuelle et physique qu'il croit remarquer dans notre pays et ajoute, dans son langage violent, que c'est de là que nous sont venues « la lâcheté bourgeoise et l'imbécillité populaire... et la dépravation de la littérature et le despotisme du gouvernement. » Cette vertu a surtout une haute valeur pour la femme, qui perd, en la perdant, toutes ses autres qualités morales : elle est pour elle ce que la force d'âme est pour l'homme, la vertu essentielle. Elle est, suivant l'expression d'un contemporain, l'honneur féminin, de même que l'honneur proprement, dit est la pudeur virile 1 . Si la continence a la même dignité que la force d'âme, c'est qu'elle suppose, comme elle, la victoire de l'humanité sur l'animalité. « La femme libre, dit noblement Proudhon, n'est pas celle que les saint-simoniens avaient imaginée dans leurs rêves lubriques, la femme libre, c'est la femme chaste... Pourquoi la jeune vierge paraît-elle

* Alfred de Vig-n)-, Grandeur et servitude militaires

si désirable, si digne? C'est qu'elle est l'image vivante

de la liberté 1 . »

Les peuples comprennent si bien l'importance de la continence qu'ils ont de tout temps élevé jusqu'au ciel la vertu qui en est le degré le plus haut, je veux dire la virginité. Non seulementle christianisme l'impose à ceux de ses enfants auxquels il demande une pureté exceptionnelle, mais le paganisme lui-même l'exigeait déjà de ses vestales et de quelques-uns de ses prêtres. Il serait difficile d'établir rationnellement et en faisant abstraction de toute considération théologique, l'importance de cette vertu ; car elle semble aller contre le but de la nature, qui est la conservation de l'espèce. Cependant on ne saurait s'empêcher d'admirer ceux qui la pratiquent et l'empire qu'ils exercent sur eux-mêmes. On est tenté de croire qu'ils agrandissent, par leur conduite, l'écart qui existe entre la nature humaine et la nature animale, et comblent en partie la distance qui la sépare delà nature divine.

Dans tout ce qui précède nous avons considéré le penchant qui attire un sexe vers l'autre par son côté organique ; mais il a aussi un côté moral. 11 peut, en effet, être provoqué soit parla beauté et la grâce que les sens ne connaissent pas et dont la conception est un fait intellectuel au premier chef, soit par les qua lités de l'esprit et du cœur. Il prend alors un rare

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1 La justice dan$ la Re'oolution et dans l'Église, tome III, page 33 i.

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caractère d'élévation et de délicatesse : il se compose de tendresse, d'estime, d'admiration, c'est un véritable culte. En cédant à un tel sentiment, on n'agit pas en animal, mais en homme ; car on s'attache au beau, au bien, au parfait dans l'une de ses réalisations les plus charmantes : la dignité de la personne reste sauve. S'il faut en croire des penseurs éminents, tels que Platon et Pascal, l'amour ainsi considéré est même un principe de perfectionnement. Suivant le premier, l'homme qui aime est incapable de commettre un acte de bassesse en présence de l'objet aimé ; suivant le second, il a comme une surabondance de vie qui fait qu'il est toute grandeur. Telle était aussi l'opinion des héroïques paladins du moyen âge. Ils regardaient l'amour comme le meilleur des maîtres et voulaient que le chevalier eût toujours présente à l'esprit la pensée de sa dame, en même temps que celle de son Dieu et de son'roi.

Quoi qu'il en soit, on voit quelle doit être la conduite de l'homme relativement aux diverses espèces de plaisirs corporels. Il nedoit pas se les interdireabsolument, puisque les tendances dont ils dérivent sont non seulement naturelles, mais encore salutaires et providentielles ; mais il doit les restreindre sévèrement, s'il tient à conserver sa vigueur physique, intellectuelle et morale et à ne pas abdiquer sa dignité et sa personnalité.

Pour satisfaire plus sûrement ses tendances soit sensitives soit spirituelles, l'homme se procure et met en réserve un certain nombre d'objets qui sont pour lui comme autant de moyens d'arriver à toute sorte de fins : il acquiert des propriétés. Le sentiment de la propriété est éminemment utile et salutaire; mais il a besoin, comme tous les autres principes sensibles, d'être coordonné avec l'ensemble de notre constitution et réglé conformément aux exigences de l'idéal humain. Or il peut être déréglé de deux manières, par défaut et par excès. Dans le premier cas, il se nomme prodigalité; dans le second, cupidité ouavarice, suivant qu'il excède comme tendance à acquérir ou comme tendance à conserver. Chacun de ces trois vices a sa laideur propre et ses inconvénients particuliers. La prodigalité semble plus aimable que les deux autres. Elle suppose une nature plus sociable et plus généreuse, mais elle entraîne souvent l'oubli de la dignité personnelle et même celui de la justice. Le prodigue, après avoir follement dépensé les biens que de sages et honnêtes aïeux avaient lentement amassés, finit ordinairement par recourir aux plus misérables expédients pour continuer son genre de

■vie. Il fait des dettes et ne les acquitte pas ; il puise sans scrupule dans la bourse de ses amis, tant qu'elle lui reste ouverte, et ne rend pas : il les croit aussi dégagés que lui-même de toute préoccupation intéressée, ou plutôt il est incapable de vaincre une habitude envieillie et par conséquent tyrannique. Non seulement il se dégrade et devient à charge à tout ce qui l'entoure, mais il nuit à la société en général, tandis que l'homme rangé et économe la sert. « Un homme économe, dit Adam Smith, est comme le fondateur d'un atelier public ; il établit en quelque sorte un fonds pour l'entretien perpétuel d'un certain nombre de salariés industrieux... Le prodigue, au contraire, distribue à la fainéantise, qui ne les rétablit pas, des fonds que la frugalité de ses pères avait consacrés à l'entretien de l'industrie, et entre les mains de laquelle ils renaissaient sans cesse. Il voue à un usage profane les deniers d'une fondation pieuse... Tout prodigue est un ennemi public qui diminue les profits du travail intelligent, et tout homme économe doit être regardé comme un bienfaiteur delà société. »

La cupidité qui pousse l'homme à acquérir sans cesse de nouvelles richesses est généralement répréhensible ; car il est bien rare qu'elle respecte les intérêts d'autrui et qu'elle s'astreigne aux règles de la justice. Cependant elle n'est pas dépourvue de toute grandeur. Quant à l'avarice, comme elle consiste à conserver les richesses acquises en s'imposant toute sorte de privations plutôt que d'y toucher, elle suppose une soumission aveugle aux biens de la fortune, qui

est peu compatible avec la noblesse et la libéralité de sentiments que l'homme doit avoir. L'homme doit, en effet, être maître de lui, non esclave des choses ; il doit s'en servir, non s'y asservir. C'est pourquoi l'avarice a toujours été regardée, abstraction faite du dommage qu'elle peut causer à autrui, comme l'indice d'une âme basse et mercenaire : « Rien, dit Cicéron, ne décèle une âme étroite et petite comme d'aimer les richesses ; rien n'est plus beau et plus magnifique que de mépriser l'argent si l'on n'en possède pas, et, si l'on en possède, de le consacrer à la bienl'aisance et à la libéralité. » Au moyen âge, les nobles estimaient que thésauriser était le fait d'un vilain, et que le gentilhomme devait se distinguer par sa libéralité et sa magnificence. De nos jours, maigre la décadence de l'esprit chevaleresque et la prédominance de l'esprit industriel, on ne fait guère plusde cas de la lésinerie. C'est ce que prouvent surabondamment les termes méprisants dont on se sert pour caractériser ceux qui s'y livrent : on les traite de vieux ladres, de vieux grigoux, de pince-maille et defesse-mathieux.

Pour bien se rendre compte des règles auxquelles doit être soumis le sentiment de la propriété, il faut faire ce qu'on ne fait pas ordinairement, il faut remonter aux principes. Quand on recherche la richesse, on se propose nécessairement l'une de ces deux choses, ou de la posséder pour la posséder ou de la posséder pour s'en servir et en jouir; en d'autres termes, on l'envisage comme une fin ou

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comme un moyen. Rechercher la richesse uniquement pour la posséder, paraît une vraie déviation du sentiment de la propriété, et dénote autant de petitesse d'esprit que de bassesse de cœur : c'est une manie et un vice tout ensemble. Il n'est donc permis de rechercher les richesses que'pour s'en servir et en jouir.

Mais toutes les manières de s'en servir et d'en jouir sont-elles également bonnes et légitimes ? Il est évident que non. Quel usage faudra-t-il donc en faire et quelles jouissances faudra-t-il se procurer par leur moyen? C'est ce qu'il est facile de déterminer en partant du principe fondamental de notre morale. La vraie fin de l'homme est de réaliser son idéal en tant qu'homme, c'est-à-dire de cultiver soigneusement en lui les qualités qui constituent sa nature propre, et de subordonner sévèrement en lui la vie animale à la vie purement humaine. Il suit de là que l'homme devra se servir de ses richesses, comme des autres moyens dont il dispose, $our atteindre sa vraie fin, qui est le développement non de son animalité, mais de son humanité; non de ses facultés sensitives, mais de ses qualités spirituelles.

Aussi nous n'approuvons point l'homme qui ne voit dans sa richesse qu'un moyen de vivre d'une vie matérielle plus intense, de satisfaire plus largement sa gourmandise, d'arroser les aliments qu'il consomme de vins plus généreux, de mieux assouvir, en un mot, toutes ses passions sensuelles : il est en

opposition avec sa loi, qui veut que l'homme s'humanise, non qu'il s'animalise.

Nous n'approuvons pas non plus celui qui ne se sert de son opulence que pour vivre dans l'oisiveté, c'est-à-dire que pour laisser ses facultés intellectuelles et morales inactives et devenir de moins en moins homme. En accumulant pour lui tant de trésors, ses parents se figuraient travailler à son agrandissement et ils se sont trouvés n'avoir travaillé qu'à son amoindrissement, si toutefois, comme on n'en saurait douter, la vraie grandeur et la vraie petitesse sont dans l'homme et non dans les choses. C'est à tort qu'ils ont cru lui laisser du bien : ce bien prétendu a été pour lui un véritable mal, qui l'a empêché de déployer sa valeur et de réaliser son idéal en tant qu'homme.

Nous n'approuvons pas davantage celui qui n'use de sa fortune que pour éblouir la foule, en étalant sous ses yeux de magnifiques futilités, qui lui ont coûté bien cher. Sa conduite n'est déterminée que par la vanité et ne peut exciter que l'envie ; elle est immorale et antisociale tout ensemble. D'ailleurs, le travail employé à se procurer des objets de luxe est un travail stérile, puisqu'il ne sert à la satisfaction d'aucun besoin rationnel : il n'y a de travaux féconds que ceux qui ont pour but de satisfaire les besoins les plus généraux et de produire des choses utiles à la vie du plus grand nombre. Tout travail artificiellement détourné par le riche de ce but essentiel est, à ce qu'il semble, perdu pour la communauté : c'est

un impôt levé par l'orgueil d'un individu sur les subsistances des autres ; c'est un vol fait par un seul à la masse du genre humain. Tant qu'il n'y a pas, dans un pays, des aliments, des vêtements, des logements pour tout le monde, il n'est pas permis, aux termes d'une morale un peu austère, d'occuper les bras des travailleurs à produire des riens brillants, . de fastueuses bagatelles. C'est parce que le riche est si exposé par sa richesse à se corrompre et à mal faire, qu'il a été, dans toutes les religions, l'objet de tant d'anathèmes, et que l'Evangile lui-même a dit qu'il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. Substituez au langage du théologien celui du philosophe, au. lieu du royaume des cieux, mettez la vraie vie, la vie morale, et ces paroles auront encore pour les profanes toute leur vérité 1 . Mais s'il est des riches que nous blâmons, il en est que nous louons volontiers. Nous louons le riche propriétaire qui, en exploitant activement ses domaines, nourrit un grand nombre de travailleurs et augmente en même temps la somme des produits utiles qui constituent la vraie richesse de^a nation. Nous louons l'homme opulent qui, au lieu de transmettre en entier à ses eDiants une fortune excessive et uniquement bonne aies corrompre, en distrait une partie pour fonder des établissements où les en-

1 Voir surce sujet un remarquable article de M. Laveleye, Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1880,

fants du pauvre apprennent un métier, qui leur permettra de gagner leur vie sans tendre la main, et qui aura pour eux tous les avantages d'une propriété véritable. Nous louons également celui qui, aulieu d'user de sa fortune d'une. manière vulgaire, prend plaisir à se procurer les chefs-d'œuvre de la littérature et de l'art, soit pour s'en enchanter lui-même, soit pour les étaler aux yeux de ses concitoyens ravis, et qui, en établissant des bibliothèques, des musées, des écoles, contribue puissamment à la civilisation générale et à la prospérité publique 1 .

Un autre usage qu'on peut faire de sa fortune et qui n'est ni le moins noble ni le moins relevé, c'est de s'en servir pour sauvegarder sa volonté, sa personnalité et sa dignité d'homme. Dès que je suis assez riche pour satisfaire mes besoins et ceux de ma famille, je ne suis pas dans la nécessité de faire ma cour au gouvernement, au public, aux particuliers et de me soumettre à toutes leurs fantaisies. J'ai pour eux le respect qui leur est dû, mais je ne suis assujetti qu'à la loi. Dans les limites qu'elle me trace, je jouis de toute ma liberté de pensée, de toute mon indépendance d'action, je suis vraiment un homme. Je ne suis pas réduit, pour ne pas déplaire à un chef de service ou pour ne pas blesser des clients, à taire mes convictions et à déserter la cause du droit. Grâce à ma fortune* je puis tendre au vrai et au juste, ces

1 Voir le grand et bel ouvrage de M. Baudrillart, Histoire du luxe privé et public, 4 vol. Paris, 1878-1880; Hachette. J

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deux grandes fins de la vie, la tète haute et à ciel découvert. Si je suis amené à m'occuperdes intérêts généraux, je ne serai pas enclin à les sacrifier aux miens propres : je n'ai pas besoin, pour vivre, de commettre une infamie. Si le souverain m'appelle dans ses conseils, je n'aurai d'autre souci que celui du bien public, et, le jour où ma voix ne sera plus écoutée, je me hâterai de quitter le pouvoir plutôt que de m'associer à des mesures que je crois funestes et que ma conscience réprouve.

Ainsi, on doit rechercher la richesse non pour lu posséder, mais pour en jouir, non pour en jouir en brute, mais pour en jouir en homme ; car les tendances purement humaines ont leurs jouissances comme les tendances purement animales, avec cette différence qu'elles sont d'un ordre infiniment plus élevé et qu'elles ont pour effet la promotion de l'être et non sa déchéance.

Les anciens rattachaient à la vertu que nous venons d'analyser, je veux dire à la tempérance, à la modération en toutes choses, ce qu'ils appelaient le décorum et ce que nous pourrions nommer le sentiment des bienséances. Le bienséant, disaient-ils, est inséparable du bien et se rapporte à toutes les variétés que ce dernier comprend. Ainsi il n'est pas seulement bien, mais encore bienséant de s'instruire; il n'est pas seulement mal, mais encore malséant de croupir dans une ignorance grossière. Il n'est pas seulement bien, mais encore bienséant de montrer du courage, de la fermeté, du caractère : il n'est pas seulement mal,

SENTIMENT DES BIENSEANCES

niais encore malséant et honteux d'en manquer. Un sot qui dit une balourdise, un mari faible et qui se laisse mener par sa femme, un poltron qui s'enfuit, quand il s'agit de se battre, font toujours rire. Il est difficile de distinguer le bienséant du bien : il semble qu'il en est la beauté, l'épanouissement, et qu'il résulte de l'harmonie de l'âme, comme la beauté du corps est l'épanouissement de la santé et résulte de l'harmonie des organes.

Outre cette bienséance générale, qui est comme le reflet de la ver tu prise dans son ensemble, il y en a une autre plus spéciale, qui est le reflet de la tempérance , de la modération en particulier. Il esta la fois bien et bienséant de maîtriser ses passions, mal et malséant de leur lâcher la bride. Il y a des bienséances à observer dans l'usage du boire, du manger et de tous les plaisirs du corps. Le glouton, l'ivrogne, le cynique, ne manquent pas seulement aux lois de la morale, mais encore à celles des convena-nces. Il y a également des bienséances à observer dans l'emploi des richesses : l'avare est un type comique, de même que l'ivrogne et le glouton. Quant à l'abus des voluptés proprement dites, Cicéron nous montre ce qu'il a d'inconvenant dans ces lignes qu'ondirait sorties d'une plume chrétienne : « Les bêtes ne sentent que le plaisir et elles s'y portent avec une impétuosité aveugle. L'esprit de l'homme, au contraire, se nourrit de connaissances; sa pensée est toujours curieuse, toujours agissante ; son bonheur est de voir et d'entendre. Bien plus, s'il est un homme un peu enclin aux voluptés. . .

il cache son penchant et le dissimule par pudeur, preuve manifeste que les plaisirs des sens ne sont pas dignes de l'excellence de l'homme... N'écoutons pas les cyniques, ni quelques stoïciens presque cyniques aussi, qui nous reprochent avec moquerie d'attacher aux noms et aux paroles une honte qui n'est pas dans les choses. Pour nous, suivons la nature et fuyons tout ce qui peut blesser les yeux et les oreilles. Que notre maintien, notre démarche, notre attitude, assis ou à table, que notre visage, nos regards, le mouvement de nos mains, soient toujours conformes à cette loi de bienséance ' . »

On voit que les devoirs de bienséance et même de politesse se rattachent aux devoirs moraux proprement dits par les liens les plus étroits. Ils ne reposent pas seulement, comme on est quelquefois tente de le croire, sur des rapports purement accidentels, mais sur des rapports essentiels, Ils supposent, en effet, et le respect d'autrui et le respect de soi-même, qui comprennent la morale tout entière. La conscience universelle en a eu partout le sentiment ; c'est pourquoi on a rapproché dans toutes les langues, comme dans la nôtre, l'homme honnête de l'honnête homme. Généralement, en effet, l'honnêteté extérieure exprime rhonnêtetèintérieure et contribue à lui donner plus de fixité et de consistance ; car l'expression réagit toujours sur la chose exprimée. Il y a tant d'union, tant de pénétration réciproque entre l'àme et le

1 De Oficiis, liv. I; chap. ixx etxxxV, traduction de Burnouf.

SENTIMENT DES BIENSEANCES

corps que celui-ci ne peut longtemps exprimer un sentiment sans que celle-là l'éprouve.

On dit ordinairement qu'il appartient à la volonté de maîtriser les passions, c'est-à-dire de prévenir et de réprimer les écarts dont la sensibilité est susceptible. Mais pour qu'elle s'efforce de les maîtriser, il faut qu'elle y soitportée par certains principes d'action, qui ne peuvent être que des motifs ou des mobiles, que des conceptions rationnelles ou des stimulants sensibles. C'est dire qu'elle a besoin, pour discipliner la sensibilité, et de la raison et de la sensibilité elle-même : de la raison, qui lui offre l'idée du bien, c'est-à-dire l'idéal de l'homme en tant qu'homme, et de cette partie de la sensibilité qui s'attache à cetie idée, comme au but suprême de la vie, et qui nous pousse à tout braver et à tout souffrir plutôt que de nous en écarter dans notre conduite. C'est cette partie de l'àme que Platon appelait tantôt le cœur, tantôt l'amour, et qu'il opposait à l'appétit et aux au très tendances vulgaires. C'est celle qu'Arlstote nommait l'appétit raisonnable et qu'il opposait à l'appétit sensitif et à l'appétit irascible. C'est celle enfin que le christianisme oppose, sous le nom de charité ou amour du vrai bien, à la concupiscence ou amour

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des faux biens, et qu'il met infiniment au-dessus delà science elle-même, comme le prouvent ces maximes bien connues : A quoi sert la science qui ne se tourne pas à aimer? — ■ La science enfle, la charité vivifie, — et comme le prouve encore mieux le morceau célèbre où le plus grand apôtre de l'Église naissante proclame avec tant de sublimité morale que, quand un homme parlerait toutes les langues du monde et posséderait à la perfection toutes les sciences humaines, s'il n'a la charité, il n'est qu'un airain sonnant, qu'une cymbale retentissante.

Le meilleur moyen de réprimer nos passions, c'està-dire nos sentiments bas, est donc de développer nos sentiments élevés; car nous ne pouvons affaiblir notre vie sensible et animale qu'en fortifiant notre vie rationnelle et vraiment humaine. Or, parmi nos sentiments élevés, figurent, à des degrés divers, nos tendances personnelles, nos tendances sociales et nos tendances intellectuelles.

Les plus remarquables et les plus vraiment humaines de nos tendances personnelles sont l'amour do la liberté et le désir de l'estime. Sans doute beaucoup d'animaux ont un goût instinctif pour l'indépendance et regimbent avec force contre toute espèce d'assujettissement. Mais quelle différence n'y a-t-il pas entre le goût machinal qu'ils ont pour une liberté toute physique, et le noble sentiment que l'homme éprouve pour la liberté civile et politique, dans tous les pays civilisés ! Je ne vois dans les tressaillements d'un animal qu'on dompte que les mouve-

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