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ments involontaires de la chair qui se débat; je vois dans les frémissements d'un homme qu'on opprime les libres protestations d'une âme dont la dignité est méconnue, dont le droit est violé et qui en a le sentiment, parce qu'elle est douée de cette raison dans laquelle l'idée de la dignité et celle du droit ont leur source.
Quant au désir de l'estime, peut-on comparer les indices légers par lesquels il se trahit chez quelques animaux, avec les signes éclatants par lesquels il se manifeste chez l'homme ? « Il est si ancré dans notre cœur, dit Pascal, qu'un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur, se vante et veut avoir ses admirateurs. La douceur de la gloire, ajoute-t-il, est si grande qu'à quelque chose qu'on l'attache, même à la mort, on l'aime. » Aussi ils ne sont pas rares ceux qui ont bravé la mort, pour conquérir l'immortalité, c'est-à-dire pour vivre à jamais dans la mémoire des hommes. — Ce sont là des sentiments qui constituent , comme Platon le remarquait déjà de son temps, l'élévation du cœur et qui viennent puissamment en aide à la raison contre les tendances inférieures et brutales.
L'homme n'est pas moins grand par ses tendances sociales, telles que l'amour delà patrie et les aff-oa tions de famille, que par ses tendances personnelles. La patrie! Quels souvenirs ce seul mot n'éveille-t-il pas*! quels actes de courage et de dévouement n'évoque-t-il pas devant l'imagination émue ? Or tout cela c'est de la grandeur, j'entends de la grandeur
morale ; car il y a de la grandeur morale à s'oublier pour les autres, au mépris de l'amour de soi-même qui crie et réclame, et à sacrifier son bien particulier au bien public. Que l'homme agisse ainsi avec calme ou dans un élan d'enthousiasme, il obéit à la raison, à la raison réfléchie dans un cas, à la raison spontanée dans l'autre. Aussi, il s'élève par là non seulement au-dessus de l'animal, mais encore au-dessus de lui-même : il atteint la sphère de l'héroïsme.
Quant aux sentiments de famille, s'ils ontleurs racines dans l'animalité, ils s'épurent et s'ennoblissent singulièrement au contact des éléments vraiment humains de notre nature. Celui qui rapproche un sexe de l'autre et auquel la famille même doit sa naissance, n'est d'abord qu'un instinct, l'instinct de la reproduction, et pourtant il devient, nous l'avons vu, dans les natures vraiment distinguées, ce sentiment de l'amour qui a tant de grandeur et de délicatesse. Or cette délicatesse et cette grandeur ne lui viennent pas de notre corps, c'est-à-dire de notre animalité, mais de notre esprit, c'est-à-dire de notre humanité ; car, dit finement Pascal, « quand un bomme est délicat en quelque endroit de son esprit, il l'est en amour », et « dans une âme grande tout est grand. Le premier effet de l'amour, ajoute- 1- il, c'est d'inspirer un grand respect; on a de la vénération pour ce qu'on aime... on ne reconnaît rien au monde de grand comme cela. » Non seulement ce sentiment ennoblit sonobjetenidée et par ce qu'on a appelé une sorte de
cristallisation, mais il ennoblit eu réalité le sujet qui l'éprouve. «Il semble, dit encore Pascal, que l'on ait une toutautre âme quand on aime que quand on n'aime pas et on devient toute grandeur. » Que si l'on ne veut voir là que des phénomènes chimériques ou tout au moins exceptionnels, que l'on considère les faluilleslesplus bourgeoises et les plus modestes, celles dont nous avons journellement le spectacle sous les yeux, et on se convaincra que les rapports des sexes y sont au moins relevés par l'affection, la confiance, l'estime, c'est-à-dire par des sentiments qui impliquent l'intervention de la raison. Chez les espèces inférieures, il n'y a (qu'on nous passe l'expression) que des mâles et des femelles ; dans l'espèce humaine seule, il y a des époux et des épouses.
L'amour paternel n'affecte pas non plus le même caractère chez l'homme que chez l'animal. Ce n'est plus la tendance machinale qui porte, à son insu, un être vivant vers un sujet sorti de lui : c'est l'af fection consciente d'elle-même, par laquelle un être moral s'attache à un être moral, au point de se dévouéretde se sacrifier pour lui sans arrière-pensée et sans espoir de retour. Et le bien qu'il recherche pour lui, ce n'est pas seulement le bien physique, mais encore le bien moral ; ce qu'il aime en lui, ce ne sont passes vices, mais ses vertus : aussi se montre-t-il attentif à réprimer les uns et à encourager les autres. Son amour pour lui est ennobli par le sentiment tout rationnel du devoir. Ajoutons qu'il est relevé par le sentiment tout rationnel du droit. Chargé, au moins
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pour un temps, de la destinée de ses enfants, le père sent qu'il est investi à leur égard d'une sorte de magistrature naturelle ; qu'il a droit à leur respect et ne doit pas permettre qu'ils méconnaissent son autorité. Aussi don Diègue ne sépare pas son amour pour Rodrigue du sentiment du devoir et de l'honneur, et (Edipe invoque la justice des dieux contre les fils ingrats qui ont outragé en sa personne la majesté paternelle, lien estdel'amour filial comme de l'amour paternel, il a chez nous quelque chose d'essentiellement moral : aussi peut-on dire qu'il n'y a vraiment des fils, dans la haute acception du mot, qu'au sein de l'espèce humaine. L'instinct qui rapproche, pour un temps, le petit de sa mère, en vue d'un besoin physique à satisfaire, pour les laisser ensuite étrangers l'un à l'autre, ne ressemble guère, en effet, à ce sentiment composé de vénération et de tendresse, analogue à celui qu'on a pour les dieux, qui remplit le cœur d'un enfant bien né pour son père et pour sa mère et auquel on a donné le beau nom de piété filiale. Tant il est vrai que celles mêmes de nos affections sociales qui nous sont communes avec les animaux, prennent en tombant dans le moule de l'humanité, un caractère vraiment humain, et s'imprègnent pour ainsi dire de notre essence !
Les inclinations intellectuelles, par cela seul qu'elles supposent l'intervention delà raison, sontparticulières à l'espèce humaine et étrangères aux autres espèces animales. Les principales sont le sentiment du vrai, celui du beau, celui du bien et le sentiment
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religieux. Nous avons vu quel rôle le premier joue dans l'homme, même à l'âge où son être physique se développe si énergïquement que les tendances qui s'y rapportent sembleraient dévoir absorber toutes les autres. Mais c'est surtout .dans l'âge mûr et chez les natures d'élite que ce sentiment se manifeste avec toute sa puissance. Qu'est-ce qui pousse tant d'esprits supérieurs à rechercher les lois des sociétés humaines, à étudier les révolutions de notre globe, à reconstituer les espèces qui l'ont occupé avant nous, à suivre dans l'espace sans bornes les mouvements de ces corps ou plutôt de ces mondes immenses à coté desquels le nôtre n'est qu'un grain de poussière, sinon l'amour désintéressé de la science? Noble sentiment et qui contribue plus que tous nos sentiments personnels à notre perfection; car il détermine en nous une véritable promotion de la vie, un véritable agrandissement de l'être. En obéissant au désir de la propriété ou à celui de l'estime, nous n'acquérons qu'une grandeur extérieure et apparente ; en cédant au désir de la science, nous acquéronsune grandeur intérieure et réelle, cette grandeur de l'esprit qui échappe non seulement aux animaux, mais encore, suivant la dédaigneuse expression de Pascal, « aux rois, aux princes, aux capitaines, à tous ces grands de chair. »
Le sentiment, du beau n'est pas moins propre à l'homme que celui du vrai. L'enfant dont l'intelligence s'ouvre à peine à la connaissance du monde extérieur, est déjà sensible à l'harmonie des sons, à