LE MONDE
qui les dévorent; car on est toujours porté à imiter le grand nombre et à suivre le torrent 1 .
Le christianisme prêche la fuite du monde avec plus d'ardeur encore. Il fait remarquer que l'esprit en est incompatible avec l'esprit de Dieu, c'est-à-dire avec l'esprit qui préside au développement de la vie vertueuse. C'est sans doute pour s'y soustraire plus sûrement que tant de personnages d'élite, amoureux de la beauté morale, s'arrachèrent, durant les premiers âges de l'ère chrétienne, aux entraînements du siècle, et se mirent à \ ivre seuls ou avec d'autres hommes qui partageaient leurs sentiments et leurs aspirations : c'est l'origine de la vie érémitique et delà vie cénobitique. Il n'entre pas dans notre pensée de recommander ces deux genres de vie, dans un temps comme le nôtre : l'homme doit aujourd'hui se mêler activement à la société de ses semblables et la transformer sur le patron de l'idéal, au lieu de se renfermer dans une contemplation oisive et solitaire. Mais nous croyons pouvoir conseillera tout jeune homme qui tient à son perfectionnement intérieur, de veiller avec le plus grand soin, suivant l'expression de M""' de Staël, au milieu dont il s'entoure immédiatement; car ce milieu exercera sur lui, soit en bien, soit en mal, une profonde influence. C'est seulement quand son caractère, c'est-à-dire son tempérament moral sera formé, qu'il pourra coudoyer des hommes de toute sorte impunément et sans craindre de se laisser entamer.
1 Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre Vil
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La lecture n'a guère moins d'importance que la conversation, et il faut mettre presque autant de soin dans le choix des livres qu'on lit que dans celui des hommes qu'on fréquente. Parmi les livres, en effet, les uns s'adressent aussi à l'élément animal, les autres à l'élément humain de notre nature ; les uns nous abaissent, les autres nous élèvent. Il faut ranger dans la première catégorie les ouvrages obscènes que Rome produisit, à l'époque de sa décadence, et cette multitude de romans licencieux qui étaient si communs au siècle dernier et qui le sont encore trop dans le nôtre. Nés de la corruption des mœurs, ils l'augmentent à leur tour. Les romans qui sont écrits sur un ton plus convenable, ne laissent pas que d'à • voir aussi leurs inconvénients. Ils faussent quelquefois le jugement, en charmant l'imagination; car ils peignent la vie sous des couleurs mensongères, ei substituent aux vrais rapports des choses des rapports chimériques. Ils faussent également la conscience ; car ils lui font envisager comme les premiers des biens les plaisirs des sens, les richesses, le luxe, la mollesse, la plupart des biens imaginaires ou inférieurs. Enfin ils jettent dans le cœur un trouble souvent funeste, à un âge où il n'est déjà que trop disposé à s'émouvoir. Beaucoup de romans d'aujourd'hui sont des compositions d'un ordre élevé; mais ils ne doivent pas être lus" indistinctement par toute sorte de personnes. Il faut avoir une raison formée et une volonté ferme, que les passions ne sauraient entraîner bien loin, pour pouvoir goûter sans