‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 37 sur 70 · DEVOIRS RELATIFS AU CORPS · texte numérisé non relu

DEVOIRS RELATIFS AU CORPS

Opinions des philosophes sur le suicide. — Ce qu'il faut penser du suicide Remèdes contre le suicide. — De l'instauration de l'homme physique.

Après avoir traité de nos devoirs envers notre sensiblité, notre intelligence et notre volonté, c'est-àdire envers notre âme, qui est le sujet commun de ces facultés diverses, il ne nous reste plus, pour terminer la morale individuelle, qu'à traiter de nos devoirs envers notre corps. La première question qui s'offre à nous, dans cette étude nouvelle, est celle de savoir si l'homme peut, à son gré, conserver son corps ou le détruire : c'est la question du meurtre de soi-même ou suicide.

Le meurtre de soi-même paraît, au premier abord,

un fait si singulier que, si les annales de notre espèce n'en attestaient pas trop éloquemment la réalité, on aurait de la peine à y croire. Comment l'être peut-il se précipiter, d'un mouvement violent et désespéré, vers le non-être? C'est là, à ce qu'il semble, un phénomène monstrueux et qui rentre dans la tératologie morale. Cependant, quand on y réfléchit sérieusement, on n'a pas de peine à s'en rendre compte. L'instinct de la conservation étant un instinct comme un autre, il n'y a rien de bien extraordinaire à ce que, chez certains sujets et dans certaines circonstances, il soit momentanément étouffé par d'autres instincts. N'estil pas surmonté, à la guerre, par l'amour de la patrie et, dans les combats singuliers, par le sentiment de l'honneur? Il n'est donc pas étonnant qu'il soit dominé par d'autres penchants dans les péripéties diverses de la bataille de la vie.

Le suicide a été apprécié fort différemment suivant les temps, les lieux, les croyances religieuses et les doctrines philosophiques. Dans les molles contrées de l'Inde, où l'activité personnelle est une fatigue, la vie individuelle paraît un mal plutôt qu'un bien : la seule vie véritable est le nirvana, c'est-à-dire la vie qu'on vit au sein de l'Être infini, de la substance universelle. Aussi le suicide y a-t-il été en honneur dès la plus haute antiquité. Un des gymnosophistes ou brah mânes que rencontra l'armée d'Alexandro, Calanus, monta, comme on sait, sur un bûcher et se brûla aux yeux du conquérant. Aujourd'hui encore, des milliers d'hommes de ces régions , après s'être

exténués de macérations et de jeûnes, se précipitent sous les roues de l'idole de Djaggernat ou se font couler, en chantant des hymnes, dans des barques poussées, à cet effet, en pleine mer. Chez les Gaulois nos ancêtres, le suicide n'était pas moins commun. C'est qu'à leurs yeux la mort n'était pas la mort, mais un simple changement de résidence, un simple passage dans un autre monde, dans quelqu'un des astres qui brillent sur le fond azuré du firmament. De là leur merveilleux courage dans les combats. Pourquoi, en effet, dit Lucain, auraient-ils ménagé une vie qui devait sitôt leur revenir? Seulement la vie future n'était pas pour eux, comme pour les paisibles habitants de l'Inde, une vie de repos, mais une vie d'activité énergique, comme la vie présente, et où la personnalité conservait toute sa force et tout son ressort.

Quant aux philosophes grecs, ils étaient partagés d'opinion sur le suicide. Les platoniciens et les pèripatéticiens le regardaient comme un crime, tandis que les épicuriens et les stoïciens y voyaient un acte louable ou tout au moins indifférent. Suivant Platon, les dieux nous ont placés dans la vie comme dans un poste qu'il ne nous est pas permis de quitter sans leur permission. En sortir avant d'en avoir reçu l'ordre formel, c'est manquer à tous nos devoirs 1 . Ailleurs il revient sur cette question. Il se demande quelle peine il convient d'infliger à celui qui, par faiblesse et

» Platon, Phëicn,

par lâcheté, a tranché lui-même le fil de ses jours, sans y être poussé ni par un malheur affreux ni par un opprobre de nature à lui rendre la vie odieuse. Il veut qu'eu expiation de son crime, son corps soit enseveli sans honneurs, dans quelque endroit inculte et ignoré, et que nulle colonne, nulle inscription ne désigne le lieu où reposent ses malheureux restes 1 .

Platon, onle voit, considère le suicide comme un crime, tout en se montrant disposé à regarder les douleurs et les craintes qui le déterminent comme autant de circonstances qui en atténuent la gravité. Quant aux raisons qu'il donne a l'appui de son opinion, elles ne manquent pas de solidité, malgré la forme populaire dont il les a revêtues : elles consistent à dire, ce qui est très vrai, que l'homme a une fln et qu'il ne lui est pas permis de s'en écarter.

Les disciples d'Aristippe et ceux d'Epicure croyaient généralement à la légitimité du suicide. L'un d'entre eux, Hégésias, l'enseigna publiquement à Alexandrie, et obtint un tel succès qu'un grand nombre de ses auditeurs se tuèrent en sortant de ses leçons. A Rome, l'hédonisme ne fit pas moins de ravages. Ses adeptes éprouvaient-ils quelque malheur ou seulement quelque mécompte, ils réunissaient leurs amis à table, se faisaient servir les mets les plus délicieux, les vins les plus exquis, et se donnaient tranquillement la mort, après avoir savouré une dernière fois toutes les jouissances de la vie. Cette

1 Platon, Lois, 1. IX.

manière de penser et d'agir était assez conforme aux principes de la secte : quand on considère le plaisir comme la véritable fin de l'homme, on doit trouver fort naturel et fort légitime de sortir de ce monde dès qu'on n'y a plus aucun plaisir.

Les stoïciens se prononcent encore plus formellement que les épicuriens en faveur de la mort volontaire. Sénèque, qui la décrit quelque part comme un mal contre lequel il faut se prémunir, la présente ailleurs comme une suprême ressource à laquelle il est bon de recourir dans certaines circonstances : « Tu te plains d'être esclave? dit-il. Vois cet arbre! la liberté pend à ses branches! » Suivant Marc-Aurèle, c'était une des prérogatives du sage de pouvoir sortir à son gré de la vie, comme on sort d'une chambre pleine de fumée, sans y être poussé par aucun mal, mais uniquement parce qu'il n'était plus bon à rien dans ce monde. « Mais ce courage, dit Kant, cette force d'âme, qui nous fait braver la mort et nous révèle quelque chose que l'homme peut estimer encore plus que la vie, aurait dû être pour lui une raison d'autant plus forte de ne pas détruire en lui un être d'une puissance si grande, si supérieure aux mobiles sensibles les plus puissants, et par conséquent de ne pas se priver de la vie 1 . »

Quand le christianisme s'empara du monde romain, la question du suicide s'imposa à lui comme tant d'autres et il dut songer à la résoudre. Les livres

* Kant, Doctrine de la vertu, trad. de Barni, p. 77.

saints ne lui fournissaient sur ce point que des données insuffisantes. Ils disaient bien : « Tu ne tueras point, non occides »; mais c'était, à ce qu'il semble, faire violence àce simple texte que d'en déduire l'interdiction de la mort volontaire. Cependant le souffle platonicien, qui animait la plupart des Pères, et l'esprit d'une religion qui divinise la douleur et érige l'espérance en vertu, les portèrent bientôt à condamner le meurtre de soi-même. Les conciles d'Auxerre et de Troyes proclamèrent les suicidés passibles des peines les plus graves, et le pape Nicolas Y r défendit aux fidèles de prier pour eux et de leur rendre les derniers honneurs. A partir de ce moment, le suicidedevientplus rare. L'idée de damnation attachée à cet acte, la pensée que l'existence de l'homme a un but sérieux et ne doit pas être légèrement rejetée, la conviction que la souffrance terrestre patiemment supportée est l'infaillible moyen d'acquérir la céleste béatitude, tout contribua à ce résultat salutaire. Ajoutons que les monastères, qui s'établirent en grand nombre à cette époque, offrirent aux cœurs blessés dans le combat de la vie un refuge qu'ils auraient sans cela cherché dansla mort.

Cet état moral subsistait encore au xvif siècle. Aussi le suicide apparaît rarement dans la littérature de ce temps-là, et, quand il s'y montre, c'est moins comme un reflet des mœurs que comme une tradition de l'antiquité. Dans la société, on continue à substituer au meurtre de soi-même cette immolation spirituelle qui se traduit par l'observation plus ou

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moins stricte des vœux monastiques et par les pleurs plus ou moins amers de la pénitence. La mort sanglante du suicidé antique est remplacée par une réclusion perpétuelle dans l'enceinte paisible des cloîtres. C'est le temps où des pécheurs, comme Rancé, vont s'ensevelir vivants dans la solitude de la Trappe, où des péchereses, comme M clle de la Vallière, échangent les pompes de la cour contre l'humble vêtement des carmélites et essayent, à la voix de Bossuet, de donneràDieu un cœur qu'un amour tout profane fait encore palpiter.

La scène change au dix-huitième siècle. A cette o-oque, les hardiesses de l'esprit et les entraînements du cœur ne connaissent plus de frein. L'homme, au lieu de se soumettre docilement aux lois da son être, se montre impatient, non seulement de les discuter, mais encore de s'insurger contre elles. Il analyse et dissèque avec une audace inouïe et une ardeur sans exemple ces principes constitutifs sur lesquels on ne peut porter la main sans compromettre les sources mêmes delà vie. Un auteur que la réflexion et l'expérience devaient rendre un jour beaucoup plus réservé et plus circonspect, Montesquieu, donne le signal : « Quandjesuis, dit-il, accablé de douleurs, de misère, de mépris, pourquoi veut- on m'empêcher de mettre fin à mes peines et me priver cruellement d'un remède qui est en mes mains ? Pourquoi veut-on que je travaille pour une société dontje consens à n'être plus, que je tienne malgré moi une convention qui s'est faite sans moi? La société est fondée sur un

avantage mutuel; mais, lorsqu'elle me devient onéreuse, qui m'empêche d'y renoncer? La vie m'a été donnée comme une faveur, je puis donc la rendre, lorsqu'elle ne l'est plus : la cause cesse, l'effet doit donc cesser aussi. Mais, dira-t-on, vous troublez l'ordre de la Providence. Dieu a uni votre âme avec votre corps et vous l'en séparez : vous vous opposez à ses desseins et vous lui résistez. Que veut dire cela? Troublé-je l'ordre de la Providence lorsque je change les modifications de la matière et que je rends carrée une boule que les premières lois du mouvement, c'est-à-dire les lois de la création et de la conservation avaient faite ronde ?... Lorsque mon âme sera séparée de mon corps, y aura-t-il moins d'ordre et moins d'arrangement dans l'univers 1 ? »

Ce sont là, n'en déplaise à Montesquieu, des raisons tout à fait dépourvues de solidité. « Quand je suis accablé de douleurs, de misère, de mépris, pourquoi veut- on m'empècher de mettre fin à mes peines? » — Gela revient à dire que l'homme doit, avant tout, rechercher le plaisir et éviter la douleur et que toué les actes qu'il fait dans cette vue sont légitimes. C'est le principe sensualiste et épicurien que nous avons réfuté tant de fois: nous nous dispenserons de le combattre de nouveau. Remarquons seulement que, si on l'admettait, on serait amené à justifier, non seulement le suicide, mais encore le Vol, l'assassinat et tous les autres crimes ; car c'est

1 Montesquieu, Lettres persanes, lettre LXXVI*

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toujours pour éviter une peine ou pour se procurer un plaisir qu'on se décide à les commettre.

Les raisons qui suivent n'ont pas plus de valeur. Prétendre que nous ne devons rien à la société dès que nous ne voulons plus y rester, c'est supposer, ce qui n'est pas toujours vrai, que nous lui avons déjà rendu toutes les avances qu'elles afaites pour nous, et aussi que nous n'avons à son égard aucun devoir de dévouement. C'est, en outre, nous ériger en juges sur un point où nous sommes en même temps parties, et méconnaître tous les principes qui doivent présider a une saine appréciation des choses. De ce que la vie nous a été donnée comme une faveur, Montesquieu conclut qu'il nous est permis de la rejeter quand il nous plaît. Il pourrait en conclure tout aussi légitimement que nous pouvons en user comme il nous fait plaisir, c'est-à-dire en opposition avec toute morale et toute raison. Quant à l'assimilation qu'il établit entre l'ordre moral et l'ordre physique, elle entraînerait également, si on la prenait au sérieux, les conséquences les plus monstrueuses. De ce que je puis faire d'un corps ce que je veux, il en conclut que je puis faire ce que je veux de moi-même ; mais il devrait en conclure aussi que je puis faire ce que je veux de mes semblables. De ce que je puis séparer les unes des autres les diverses parties d'un objet corporel, il en infère que je puis séparer en moi l'âme du corps ; mais il devrait en inférer également que je puis séparer l'àme du corps en autrui. C'est l'apologie de l'homicide en même temps

que celle du suicide. Si ma destruction propre ne dégrade pas la nature, pourquoi celle de mon semblable la dégraderait-elle? Je puis donc me la permettre sans scrupule.

Montesquieu rétracte en partie son opinion touchant le suicide dans l'Esprit des Lois. Il y déclare, en effet, que l'action de ceux qui se tuent euxmêmes est contraire à la religion naturelle, comme à la religion révélée. Mais ce jugement ne s'applique pas, suivant lui, à la plupart des suicides qui se commettent en Angleterre : « Là, dit-il, une foule de gens se tuent sans sujet et sans que l'on puisse connaître la cause de leur détermination, car ils s'arrachent la vie dans le sein même du bonheur. Cette action est probablement chez eux l'effet d'une maladie; elle tient à l'état physique de la machine et est indépendante de toute autre cause... on ne peut pas plus la punir que les effets de la démence 1 . »

Ces idées de Montesquieu peuvent donner lieu à plusieurs observations. D'abord on ne se tue pas plus en Angleterre qu'ailleurs : c'est un point que les recherches de la statistique moderne ont mis hors de contestation. Il n'y a donc pas lieu de se demander pourquoi le suicide y est plus fréquent que dans les autres pays, puisque cela n'est païs. On s'y tue, suivant Montesquieu, au sein même du bonheur. — C'est s'exprimer d'une manière peu exacte. Qu'on se tue au sein d'un bonheur apparent, au sein du luxe, de l'opu-

1 Montesquieu, Esprit des Lois, lit. XIV, ciiap. xn.

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lence, au sommet de la hiérarchie sociale, c'est-a-dire dans des conditions extérieures que le vulgaire confond volontiers avec le honheur, parce qu'elles semblent devoir le procurer, cela est possible ; mais il est impossible qu'on se tue dans le déploiement régulier et harmonieux des facultés que l'on a et dans la satisfaction qui en résulte, c'est-à-dire dans le bonheur même. Enfin, s'il faut en croire l'illustre publiciste, le suicide produit par le climat n'est pas plus coupable que les effets de la démence. C'est là une assertion trop absolue. Il en est de cette cause de suicide, là où elle existe, comme de toutes les autres, elle agit tantôt avec plus, tantôt avec moins d'intensité. Il en résulte que, si elle est quelquefois irrésistible, quelquefois elle ne l'est pas et qu'on peut lutter contre elle. Le suicide que l'on commet dans ce dernier cas est aussi coupable que ceux qui sont provoqués par d'autres causes non nécessitantes.

Dans sa Grandeur et Décadence des Romains, Montesquieu montre également un certain faible pour la mort volontaire. Il blâme les suicides de Caton. de Brutus et de Cassius, non comme contraires à la moralité, mais comme dépourvus d'opportunité. Il voit dans cette coutume qu'avaient les Romains de se' donner la mort « une espèce de point d'honneur peutêtre plus raisonnable que celui qui nous porte aujourd'hui à égorger notre ami pour un geste ou pour une parole. » Il juge, en outre, « que les hommes sont devenus moins libres, moins courageux, moins portés aux grandes entreprises qu'ils n'étaient lors-

que, par cette puissance qu'on prenait sur soi-même, on pouvait à tous les instants échapper à toute autre puissance 1 . »

Il est difficile de répondre à ces raisons d'une manière précise, car ce ne sont pas des raisons positives, mais de simples insinuations que l'on a de la peine à prendre corps à corps . Que l'usage de se tuer ne soit pas plus déraisonnable que celui d'égorger son ami pour un rien, admetlons-le : s'ensuit-il qu'il ne soit pas déraisonnable ? Que les hommes soient devenus moins libres, moins courageux, moins entreprenants, depuis que le nombre des suicides a diminué, c'est une assertion qui peut ouvrir le champ à des discussions sans fin. D'abord, le nombre des suicides a-t-il diminué? cela est on ne peut plus problématique. Ensuite, les hommes sont-ils devenus moins libres, moins courageux et moins entreprenants qu'autrefois ? encore une proposition qui aurait besoin d'être démontrée. Enfin, le développement de la liberté, du courage et de l'esprit d'entreprise a-t-il toujours été propor tionné à la fréquence des suicides ? cela n'est pas prouvé le moins du monde. L-e suicide fut plus fréquent à Rome du temps des empereurs que du temps de la république ; l'Angleterre et les Etats-Unis, les plus libres et les plus entreprenants de tous les peuples, n'occupent l'un qu'un rang moyen, l'autre qu'un rang inférieur dans l'échelle de la mort volontaire. Cet esprit d'entreprise que Montesquieu semble

1 Montesquieu, Grandeur et Décadence des Romains, cb. xn.

regretter, ce n'est pas le sentiment que l'on a de pouvoir se délivrer des misères de la vie, c'est l'initiative individuelle inhérente à certaines races et aussi les institutions libres qui lui donnent naissance.

Après avoir exposé les raisons qui ont été alléguées en faveur du suicide par différents philosophes tant anciens que modernes, nous ne pouvons omettre celles que J.-J. Rousseau a développées avec tant d'éclat dans la Nouvelle Hêloïse et qui sont, du reste, gravées dans toutes les mémoires: « Plus j'y réfléchis, dit-il, plus je trouve que la question se réduit à cette proposition fondamentale : chercher son bien et fuir son mal en ce qui n'offense point autrui , c'est le droit de la nature. Quand notre vie est un mal pour nous et n'est un bien pour personne, il est donc permis de s'en délivrer.... Que disent là-dessus nos sophistes? Premièrement ils regardent la vie comme une chose qui n'est pas à nous, parce qu'elle nous a été donnée; mais c'est précisément parce qu'elle nous a été donnée qu'elle esta nous ! Dieu ne leur a-t-il pas donné deux bras? Cependant, quand ils craignent la gangrène, ils s'en font couper un et tous les deux s'il le faut. La parité est exacte pour qui croit à l'immortalité de l'âme ; car si je sacrifie mon bras à la conservation d'une chose plus précieuse, qui est mon corps, je sacrifie mon corps à la conservation d'une chose plus précieuse, qui est, mon bien-être'.

Voilà un raisonnement qui parait, au premier

1 J.-J. Rousseau, Nouvelle Héloïse, 3e partie, lettre 21.

abord, extrêmement plausible. Voyons pourtant s'il est bien concluant : «Chercher son bien, dites-vous, et fuir son mal en ce qui n'offense point autrui, c'est le droit de la nature. » Je l'admets : toute la question est de savoir quel est le Vrai bien et le vrai mal de l'homme.

Ramenez vous le bien et le mal au plaisir et à la douleur, vous retombez dans la doctrine épicurienne, au moins en ce qui concerne nos devoirs envers nous-mêmes, puisque vous voulez bien faire une restriction touchant nos devoirs envers les autres ; vous anéantissez, sinon toute morale, au moins toute morale individuelle. L'homme qui se livre avec fureur à tous les excès de la débauche sera irréprochable, aux termes de votre doctrine, car il pourra toujours répondre aux observations que vous lui ferez sur ses débordements : cela me fait plaisir. 11 en sera de même de celui qui s'humilie bassement devant son semblable, de celui qui flatte ou qui mendie : vous ne pourrez pas lui reprocher sa faiblesse, sa lâcheté, son indignité. Il vous répondrait qu'il agit ainsi pour obtenir une chose qui lui plaît et dont il lui serait vraiment pénible d'être privé. Pour vous, une telle réponse n'admettrait pas de réplique. Il faut donc reconnaître que le bien et le mal sont autre chose. Ils ne consistent pas dans le plaisir et la douleur, mais dans la perfection et l'imperfection de l'être humain, c'està-dire dans l'agrandissement ou dans l'amoindrissement de l'homme en tant qu'homme. Or, se détruire quand on souffre, ce n'est pas chercher son bien et

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fuir son mal, dans la haute acception que nous venons de donner à ces deux termes : c'est se mettre dans l'impossibilité d'atteindre l'un et se précipiter tête baissée dans l'autre.

Cette raison fondamentale de Rousseau une fois renversée, les autres tombent d'elles-mêmes. De ce que la vie nous a été donnée, cet écrivain conclut qu'elle est à nous. Veut-il dire qu'elle est à nous inconditionnellement? C'est dire que nous pouvons en faire tout ce qu'il nous plaît ; que nous pouvons non seulement la détruire, mais encore la dégrader, non seulement la dégrader, mais encore nous en servir pour le malheur des autres; c'est absoudre, en même temps que le suicide, la violation de toutes les lois de la morale individuelle et de la morale sociale. Veutil dire que nous avons reçu la vie sous certaines conditions? Mais alors comment l'obligation de ne pas nous en défaire follement ne serait- elle pas une de ces conditions -là?

Rousseau tire de la nécessité où un homme se trouve quelquefois de se faire amputer un bras, pour sauver le reste de l'organisme, un argument qui lui paraît triomphant. Il juge que, si on doit sacrifier un bras pour conserver une chose plus précieuse, qui est le corps, on doit sacrifier le corps pour conserver une chose plus précieuse, qui est le bien-être. Comment ce philosophe, qui fait profession de combattre l'épi curisme, est-il assez peu maître de sa pensée pour s'arrêter ici, comme plus haut, à un principe essentiellement épicurien, c'est-à-dire à la doctrine d'un

bien essentiellement relatif? Comment ne voit-il pas que, pour le réfuter, il suffît de lui dire, en reprenant ses paroles mêmes : si on doit sacrifier le bras pour conserver une chose plus précieuse qui est le corps, on doit sacrifier le bien-être pour conserver une chose plus précieuse qui estle bien moral, c'est-à-dire la perfection de l'homme en tant qu'homme. C'est une vérité que la morale mondaine elle-même reconnaît à sa manière, quand elle proclame que la vie, avec les biens inférieurs qui s'y rattachent, n'est rien au prix de l'honneur.

L'auteur de la Xuucelle Hêloïsc se livre, comme celui des Lettres persanes, à diverses considérations sur la vie et la mort, sur Dieu et l'âme immortelle et s'en autorise, comme lui, pour justifier le suicide : « La grande erreur, dit il, est de donner trop d'importance à la vie, comme si notre être en dépendait et qu'après la mort on ne fût plus rien. Notre vie n'est rien aux yeux de Dieu; elle n'est rien aux yeux de la raison ; elle ne doit rien être aux nôtres , et quand nous laissons noire corps, nous ne faisons que poser un vêtement incommode. Est-ce la peine d'en faire si grand bruit ? »

Ainsi (chosecurieuse!) ces doctrines métaphysiques et transcendantes auxquelles on a ordinarement recours pour étayer l'édifice de la morale, nos deux auteurs s'en serventici pour le battre en brèche. Mais on peut leur répondre que notre vie n'est pas si peu de chose qu'ils le prétendent; qu'elle est, au contraire, d'un prix infini; car elle a un but moral, et la terre

et ses royaumes et tous les corps ensemble, suivant l'expression de Pascal, ne valent pas un seul acte de haute moralité : ce sont des choses d'un autre ordre. On peut ajouter que, sinotre propre vie a si peu de valeur, celle des autres apparemment n'en a pas plus et que, par conséquent, nous ne devons pas la respecter aussi religieusement que nous avons coutume de le faire, comme si leur être en dépendait et qu'après la mort on ne fût plus rien ! Les dépouiller de leur corps, c'est également les dépouiller d'un vêtement incommode, et ce n'est pas la peine d'en/aire si grand bruit. On voit que, si le raisonnement de Rousseau légitimait le suicide, il légitimerait aussi l'assassinat : c'est assez dire qu'il n'a aucune valeur.

ce qu'il faut penser du suicide

Nous avons suffisamment réfuté les raisons qu'on a alléguées, à diverses époques, en faveur du suicide. Nous allons maintenant établir directement que cet acte est contraire à notre destinée et constitue une dérogation à la loi du devoir.

La destinée de l'homme est de réaliser son idéal en tant qu'homme. Cela veut dire qu'il a le devoir de s'élever à la plus haute perfection dont sa nature soit susceptible et d'atteindre ainsi au maximum de sou

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être. Son être se compose" de l'existence, de la vie, de la sensation, de la pensée, delà volonté, et tous ces attributs se déploient dans l'ordre où nous venons de les énumérer. La pensée et la volonté sont les seuls qui soient proprement humains, et ils surpassent de beaucoup les autres en dignité et en excellence ; mais ils supposent les autres et n'existeraient pas sans eux. Ceux-ci, outre leur valeur absolue, ont donc une valeur relative : ils rendent possible réclusion des attributs qui leur sont supérieurs.

Ces principes posés, on voit immédiatement que le suicide n'est ni conforme à notre destinée ni propre à nous conduire à notre fin. En effet, quelle perfection nous donne-t-il? Parlons mieux, quelle perfection ne nousôte-t-il pas? Il ne se borne pas, comme certains actes d'intempérance, à diminuer notre intelligence et notre volonté : il les anéantit, autant qu'il est possible de le faire, en même temps qu'il anéantit notre sensibilité et notre vie physique. C'est assez dire qu'il coupe court à notre destinée et qu'il intercepte, avec notre vie physique, notre vie morale à laquelle elle sert de support. Or, s'il est mal de manquer à a un de nos devoirs en particulier, que penser de l'acte qui nous met hors d'état d'accomplir nos devoirs en général ? S'il est mal d'attenter sur un point donné à la moralité, que dire de l'action qui consiste à détruire en soi le sujet même de la moralité et à extirper, suivant l'expression d'un grand philosophe, la moralité du sein de l'univers?

Pour apprécier une telle manière d'agir, il suffit

de la rapprocher du critei'ium moral de Kant : « Agis, dit-il, de telle façon que la maxime d'après laquelle tu agis, puisse être appliquée à tous les êtres raisonnables et érigée en principe de législation universelle. » Supposons que tout le monde admette et pratique la maxime qu'il est loisible à chacun do se tuer, quand il lui en prend envie, qu'est-ce qui en résultera? un bien ou un mal? Un mal indubitablement, et le plus grand qu'il soit possible d'imaginer. Si le suicide se généralisait sur ce globe, l'anéantissement de tous les êtres moraux en serait la conséquence. Bientôtnotre planète roulerait tristement dans l'espace, pleurant, suivant l'expression du poète, l'homme détruit, veuve de l'être supérieur qui la fécondait par son activité et la transformait par son intelli gence. Bientôt les forêts immenses, impénétrables, refoulées avec tant de peine par les générations passées, reprendraient possession de la terre ; bientôt les animaux sauvages que le bras de l'homme tientmaintenant à distance, viendraient remplir de leurs hurlements les décombres de nos villes, etles reptilesdresseraient leurs têtes sur les monuments à demi ruinés de nos sciences et de nos arts. Plus une seule pensée, plus un seul acte de liberté, plus un seul sentiment de dignité sur toute la face de ce globe ! La vie mo raie y serait éteinte : la vie sensitive et la vie végétative s'y développeraient seules. Le suicide est donc contraire à la destinée de l'homme, puisqu'iln'est pas possible que ce dernier ait été fait pour se détruire, et pour découronner ainsi la création.

Sans doute la grande et lugubre castrophe que nous venons de décrire n'est pas à craindre. On ne verra jamais, quoi que puissent dire et faire Schopenhauer et ses pareils, le genre humain, enivré de la fureur du suicide, se précipiter tout entier dans le gouffre du néant. Mais il n'en reste pas moins vrai que cette catastrophe, envisagée hvpothétiquement, nous apparaît comme un mal. Or, d'où cela peut-il venir, sinon de ce que chacun des actes qui la composerait, si elle avait lieu, serait un mal lui-même ? Preuve manifeste que le suicide est contraire à notre destinée et que c'est pour nous un devoir de nous en abstenir.

Si, au lieu d'envisager le suicide en lui- même et dans les maximes qu'il suppose, nous le considérons dans les mobiles qui le déterminent, nous aboutirons aux mêmes conséquences. Qu'on élimine, en effet, les suicides déterminés par des causes'purement phy siqueset onverra que les autres sont presque tous déterminés par la passion ou par l'ennui de la vie, le tsedium vitx. Or qu'est-ce que la passion? C'est, comme nous l'avons déjà dit et comme le mot l'indique, un état où le sujet pâtit au lieu d'agir, où il reçoit l'impulsion au lieu de la donner ; c'est la prédominance accidentelle de l'élément passif et aveugle sur l'élément actif et éclairé de notre nature. Y céder, c'est méconnaître notre principe fondamental, qui veut que l'homme reste homme ; c'est déchoir et se dégrader.

Présentons la question sous une autre face. Les causes les plus ordinaires du suicide sont les revers

de fortune, les humiliations et les chagrins d'amour, ce qui revient à dire qu'il est déterminé le plus souvent par la peine attachée à la cupidité, à l'orgueil et à l'amour blessés, ou, d'une manière plus générale, par la peine. La question de savoir si le suicide est digne ou indigne de l'homme peut donc se traduire en celle de savoir s'il y a de la force d'àme à supporter la peine et si la constance est, oui ou non, une vertu. Or, à une telle question la réponse, à ce qu'il semble, ne saurait être douteuse. S'ôter la vie par amour est généralement un acte touchant, mais qui suppose, dans celui qui l'accomplit, une surexcitation durant laquelle il perd en partie le gouvernement de luimême et le libre usage de ses facultés. Se tuer par suite des revers de fortune qu'on a essuyés est aussi un acte peu compatible avec l'idéal humain : il suppose, en effet, un attachement immodéré aux choses qui servent à l'entretien de la vie physique et, par conséquent, l'interversion des vrais rapports qui doivent exister entre l'élément animal et l'élément ra tionneldont notre être se compose.

Le fait de se donner la mort pour ne pas survivre à son honneur a quelque chose de plus noble ; car l'opinion publique est comme une conscience extérieure qui nous avertit de ce que nous devons faire, et nous devons tenir grand compte de ses indications. Il faut songer cependant qu'elle n'est pas infaillible et que le témoignage des autres ne vaut pas, en définitive, celui que nous nous rendons à nous-mêmes. Vous croyez votre honneur perdu quand le public

vous apprécie défavorablement et vous retire son estime? Mais de deux choses l'une, ou vous avez mérité ou vous n'avez pas mérité d'être jugé de la sorte. Dans le premier cas, vous n'avez qu'à vous incliner devant le verdict de l'opinion, puisqu'il est conforme à la justice : vous devez accepter le chagrin qu'une telle appréciation vous cause à la fois comme une expiation de votre conduite passée et comme un moyen de vous réhabiliter pour l'avenir. Dans le second, nous n'avez pas à vous en inquiéter outre mesure : le public ne tardera pas vraisemblablement à revenir de son erreur et à vous rendre la justice que vous méritez- D'ailleurs, vous avez pour vous le témoignage de votre conscience et il doit vous suffire : vous n'êtes pas fait pour paraître honnête homme, mais pour l'être réellement. C'est en cela et en cela seulementque consiste l'accomplissement denotredestinée. Nous admirons autant que personne le suicide de Caton, qui se tue pour ne pas subir la clémence humiliante de son vainqueur : nous y voyons la saillie d'une grande àme. Cependant nous ne saurions l'approuver de tout point ; car il suppose une conception d^e l'honneur des plus sujettes à contestation. Celui qui fait son devoir conserve, à ce qu'il semble, son hou neur intact ; car le véritable honneur est dans le sentiment du devoir accompli. Il ne dépend ni des caprices d'un tyran ni de ceux de la multitude de le lui ravir. C'est à celui qui a manqué à son devoir à être humilié et a rougir : celui qui a fait le sien ne connaît ni l'humiliation ni la honte. Que le sort des armes

trahisse ou favorise sou courage; qu'un ennemi le tue ou l'épargne, il ne daigne pas s'en préoccuper et conserve, au sein des plus grandes disgrâces, la fière attitude qui convient à la vertu. D'ailleurs, ses devoirs de citoyen remplis, il restait à Caton ses devoirs d'homme auxquels il ne lui était pas permis de se soustraire. Ses devoirs de citoyen mêmes, qui l'assurait qu'il n'aurait pas à les remplir de nouveau? C'est ce que Napoléon a remarqué après Montesquieu : « Caton, s'écrie-t-il, si vous aviez pu prévoir l'avenir, si vous aviez vu par la pensée César percé, dans le sénat, de vingt-trois coups de poignard et le drapeau de l'ancienne république relevé sur toute la face du monde romain, vous seriez -vous donné la mort? »

Un genre de suicide plus étrange et plus répréhensible, c'est celui qui a son principe dans l'oisiveté, l'ennui, l'imagination et les rêveries malsaines dont elle aime à se bercer. Dans cet état mental, l'homme, atteint d'une débilité et d'une mollesse incurables, ne peut pas se décider à prendre virilement en main la direction de ses facultés : il laisse ses pensées, ses sentiments et ses actes se produire au hasard et flotter à l'aventure ; il rêve au lieu de méditer; il imagine au lieu d'observer; il spécule au lieu d'agir. Les suicides de cette espèce se produisent surtout aux époques où les vérités morales et religieuses, qui avaient éclairé les générations précédentes , venant à pâlir, les âmes s'agitent au hasard, au sein d'une nuit funèbre, sans savoir vers quel but elle doivent se diriger ni

à quel bienelles doivent seprendre. C'est pourquoi certains hommes se créent alors par la pensée un monde imaginaire qu'ils préfèrent au monde réel et du sein duquel ils dédaignent le vil troupeau des humains, jusqu'à ce qu'un beau jour ils s'aperçoivent qu'ils vivent dans le vide, parmi des fantômes sans réalité, en dehors de toutes les conditions ordinaires de l'existence. Ils n'ont plus alors qu'à mourir ou qu'à faire effort pour revenir à la véritable vie. Tels sont le Sérénus de Sénèque et le Stagyre de saint Jean - Chrysostome, le Werther de Gœthe et le René de Chateaubriand l . Or, chez les hommes de ce carac tère, le suicide est également déterminé par l'oubli de la morale et du principe fondamental sur lequel elle repose. Chez eux, en effet, le pouvoir personnel a cessé de tenir les rênes, de sorte que leurs énergies diverses se déploient avec une puissance plus ou moins grande, mais sans aucune direction fixe. C'est un retour à l'activité instinctive par laquelle chacun de nous a commencé et une abdication de la volonté et de la raison. Ici encore, c'est la nature qui envahit et opprime l'humanité dans l'homme même; car le propre caractère de ce dernier, c'est d'avoir la haute main sur sa vie et d'en diriger les mouvements vers le but que son œil a marqué. Dans ce cas comme dans les précédents, la culpabilité du suicide est évidente: l'homme se tue, parce qu'il s'est amoindri

1 V. sur ces personnages, Saint-Mai-c-G'irardin (Cours de littérature) ; M. Martha (les Moralistes sous l'empire romain), et M. Cai-o (Nouvelles études morales sur le temps présent).

moralement, parce qu'il n'est plus vraiment et complètement homme.

Nous nous sommes appuyé, on l'a vu, pour combattre le suicide, sur le principe de la perfection spécifique de l'homme, qui est notre principe fondamental et essentiel. Suivant nous, l'homme doit tendre à la perfection, non au bonheur, bien que celui-ci soit l'ordinaire conséquence de celle-là ; il doit constamment augmenter son être, sans trop se préoccuper de savoir s'il en résultera pour lui une augmentation de bien-être. Mais l'être de l'homme se compose d'un élément anima] et d'un élément humain, de la vie et de la sensation d'une part, de la raison et de la volonté de l'autre. Or c'est l'élément humain qu'il doit développer de préférence, s'il veut réaliser toute la perfection que sa nature comporte et atteindre en même temps au vrai bonheur, qui n'est que la perfection sentie et goûtée. Si pendant qu'il goûte ce bonheur intérieur et essentiel, qui découle de l'accomplissement de sa destinée, des peines extérieures et accidentelles viennent l'assaillir, il s'en inquiète médiocrement ; si, pendant que l'homme se dilate en lui dans la joie d'être et de s'agrandir, l'animal crie et se débat sous les vives pointes de la souffrance, il le laisse se débattre et crier. Semblable à ce martyr du christianisme naissant, qui ne sentait pas la douleur de la lapidation, parce qu'il voyait le ciel ouvert sur sa tète et s'y délectait déjà en espérance, l'homme véritable est peu sensible aux 'blessures du corps, parce qu'il vit par la raison

dans le ciel de l'idéal. 11 peut s'attrister des perturbations qui surviennent dans sa vie sensitive; mais s'en désespérer et surtout se tuer pour cela, il n'y songe pas. Ce serait supprimer l'essentiel à cause des maux attachés à l'accessoire; ce serait sacrifier la moralité; qui est une fin rationnelle et suprême, au plaisir, qui n'est qu'une fin sensible et subordonnée.

Le suicide n'est pas seulement une dérogation à nos devoirs envers nous-mêmes, mais encore à nos devoirs envers nos semblables. Un homme qui se tue à la fleur de la jeunesse ou dans la force de l'âge, ce qui est le cas le plus ordinaire, frustre la société, qui a étendu sur lui son égide et lui a avancé les secours dont il avait besoin, des services qu'elle était en droit d'attendre de lui ; il prive les parents, qui l'ont nourriet élevé, d'un appui sur lequel ils devaient compter dans leur vieillesse ; quelquefois il abandonne une femme et des enfants à toutes les horreurs de la misère. Ce sontlàautant de circonstances qui aggravent singulièrement la culpabilité du meurtre de soimême. Ajoutons qu'il est une dérogation à nos devoirs envers Dieu : en nous assignant une fin, l'Etre suprême nous impose l'obligation d'y tendre et de ne pas quitter la carrière de la vie avant de l'avoir parcourue. G'estdonc là un acte également condamné par la morale individuelle, par la morale sociale et par la morale religieuse.

S'il fallait en croire un de nos philosophes les plus éminents, non seulement le suicide serait criminel, mais il le serait au même degré que l'homicide. La

raison, suivant lui, en est bien simple. Pourquoi sommes-nous tenus de respecter la vie de nos semblables? parce qu'elle a un but moral vers lequel ils sont obligés de se diriger, à savoir, leur amélioration intérieure, leur perfectionnement spirituel : sans cela, nous pourrions disposer de leur vie aussi légitimement que de celle des animaux. Mais notre vie, à nous, a exactement le même but que la leur : donc nous lui devons exactement le même respect et sommes exactement aussi coupables, en attentant à l'une qu'en attentant à l'autre l .

J'en demande pardon à M. Franck, mais je ne saurais être de son avis sur ce point. En m'ôtant la vie, je dispose d'une chose qui m'appartient, tandis qu'en l'ôtant à autrui, je porte la main sur un b'ien qui n'est pas à moi. Sans doute ma vie ne m'appartient que conditionnellement, c'est-à-dire à la charge d'en user d'une manière convenable et de ne pas la détruire sans nécessité : c'est pourquoi l'action de me l'arracher à moi-même est criminelle. Mais toujours est-il qu'elle m'appartient, tandis que celle de mon semblable ne m'appartient pas. En la lui ôtant, je lui vole ce qui est à lui et ce qui lui est le plus précieux : il y a, par conséquent, dans l'homicide la culpabilité du suicide et celle du vol le plus grave réunies et accumulées. Voilà une première raison qui me fait regarder l'homicide comme plus immoral que le simple suicide.

i M. Franck, Dictionnaire des sciences philosophiques, article Suicide.

En voici une seconde.

Ces deux actes ne diffèrent pas seulement en euxmêmes, mais encore par les sentiments qui les dèterminentetpar les dispositions morales qu'ils supposent dans leurs auteurs. Le suicidé peut être un homme honorable, à beaucoup d'égards, qui, par passion ou par faiblesse, en est venu à se donner la mort, tandis que l'assassin, surtout s'il a agi avec préméditation, est presque toujours un être perverti, qui tue sous l'influence d'une passion indigne de notre sympathie. Celui qui met fin à ses jours se porte souvent à cette terrible extrémité, parce qu'il se repent des fautes qu'il a commises et qu'il appréhende d'en commettre encore. Tantôt c'est un ivrogne endurci, mais honnête, qui regrette amèrement les mauvais traitements qu'il a fait subir à sa femme et à ses enfants et qui, pour s'en punir et les en préserver désormais, s'ôte la vie; tantôt c'est une jeune fille qui, craignant de faillir, se suicide pour rester pure ; tantôt c'est un père qui, ayant perdu au jeu la moitié de sa fortune et f:e jugeant incapable de résister à sa funeste passion, se brûle la cervelle pour sauver l'avenir de sa famille 1 . Sans doute ces infortunés sont coupables, parce qu'on peut presque toujours lutter contre la passion et que, dans tous les cas, ils ont eu primitivement le tort de s'en rendre les esclaves ; mais enfin ils sont animés de bons et généreux sentiments : les assimiler aux assassins, c'est s'exposer à être démenti par le cri delà conscience humaine.

1 V. Brierre de Boismont, Du Suicide, }:assim.

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D'un autre côté, la statistique constate qu'il seproduit moins de suicides parmi les forçats et les filles perdues que dans les autres classes de la société. D'où cela peut-il venir ? N'est-ce pas de ce que ces misérables sont descendus à un tel degré d'abjection qu'ils n'en ont plus le sentiment et y croupissent comme dans leur état naturel, tandis que la seule idée d'être ravalés si bas ferait bondir des cœurs plus nobles et les exalterait jusqu'au suicide. Prenez deux hommes qui sont inégalement dépravés, mais qui ont également à se plaindre des rigueurs du sort et dont la situation est également intolérable. L'un ne trouvera rien de mieux à faire, pour l'adoucir, que de s'approprier le bien d'autrui et, s'il le faut, d'assassiner pour s'en mettre en possession; l'autre, au contraire, aimera mieux se délivrer de sa propre vie que de porter la main sur la vie ou sur la propriété de son semblable. Une prostituée, qui a toute honte bue etquin'a plus rien à perdre, n'hésitera pas à se livrer au vol ou à la mendicité, tandis qu'une personne qui se respecte, mettra fin à ses jours plutôt que de se dégrader à ce point. L'assimilation qu'on a voulu établir entre le suicide et l'homicide ne nous paraît donc pas admissible : il nous a suffi d'en analyser les deux termes pour en montrer l'inexactitude.

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Bien que le suicide soit moins criminel que l'homicide, il ne laisse pas d'être profondément regrettable : c'est un des fruits les plus amers de la civilisation, c'est-à-dire de la réflexion et des passions que l'état social développe.

L'être vivant qui suit la pente de sa nature et obéit aux lois qui le régissent, ne songe guère à se donner la mort. C'est à tort qu'on a prétendu que le suicide était connu et pratiqué par certains animaux. Il en est, à la vérité, qui se laissent mourir, quand ils sont privés de leur liberté ou qu'ils ont perdu soit leur maître soit leur compagnon ; mais cela ne veut pas dire qu'ils aient eu le dessein de mettre fin à leurs jours. Ce fait s'explique simplement par le regret qu'ils éprouvent, regret qui étouffe en eux la sensation de la faim et les. empêche de prendre les aliments nécessaires à leur subsistance.

Le suicide est très rare chez les peuples barbares et chez les habitants des campagnes, parce que, si leur être est moins développé, il est mieux équilibré. D'abord, l'équilibre qui doit exister dans tout homme sain et bien organisé entre la pensée et l'action, n'est pas rompu chez eux en faveur de la première. On n'y trouve guère de ces sujets mous, contemplatifs et

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rêveurs, dans le mauvais sens du mot, qui sont si communs dans les grandes villes et auxquels seuls s'applique le mot de Rousseau : « L'homme qui pense est un animal dépravé. » — Ensuite l'équilibre qui doit exister entre la raison et la sensibilité n'est pas non plus rompu chez eux en faveur de celle-ci, comme cela a lieu trop souvent chez ceux qui vivent au sein de nos sociétés raffinées et maladives. L'homme primitif, n'ayant pas sous les yeux le spectacle corrupteur de l'extrême misère et de l'extrême opulence, n'est pas emporté vers celle-ci par une de ces passions dévorantes, qui ne connaissent pas de frein. Il ignore les combats acharnés qui se livrent dans la sphère de l'industrie, les vastes spéculations qui tantôt élèvent ceux qui les font au faite des grandeurs, tantôt les replongent dans une obscurité qui leur semble pire que le néant. Vivant dansle calme des champs, livré à des travaux utiles, qui n'excitent dans son cœur ni des espérances sans limites ni des craintes immodérées, il voit arriver la mort sans effroi, mais rien ne le porte ;i hâter sa venue.

On s'est souvent demandé s'il n'y aurait pas moyen de guérir cette maladie du suicide qui semble sévir contre le genre humain avec d'autant plus d'intensité qu'il se civilise davantage. Ce serait sans doute un dessein chimérique que celui d'extirper le mal dans sa racine; mais il n'y a rien d'absurde à essayer d'en diminuer la violence. Il en est de ce fléau comme du vol, de l'homicide, de l'ivrognerie, de l'incontinence, en un mot, comme de la plupart des crimes

et des vices qui éclatent parmi les hommes et qui ont leur principe dans notre constitution: on peut l'atténuer, bien qu'on ne puisse pas le détruire.

Indiquer les causes du suicide, c'est indiquer indirectement les remèdes à employer soit pour le prévenir, soit pour le guérir; car, les causes une fois connues, on peut espérer de les supprimer et de supprimer leurs effets par cela même. C'est une tâche qui incombe aux moralistes et aux législateurs, c'està-dire à ceux qui étudient les sciences morales et sociales. Ou ces sciences, en effet, ne servent à rien, ou elles servent à lutter contre les maux qui viennent de l'homme et de la société, comme les sciences physiques et naturelles servent à lutter contre ceux qui viennent de la nature.

Parmi les causes du suicide, il faut placer en première ligne la folie. D'après les calculs des auteurs qui se sont occupés de ces matières, le tiers environ des suicides s'explique par cette cause. D'autres sont déterminés par des maladies fort proches parentes de l'aliénation mentale, telles que le délire aigu et l'hypocondrie. Dans cette dernière, l'état des orga - ' nés enfante des idées noires, et ces idées noires, a leur tour, réagissent de la manière la plus fâcheuse sur l'état des organes. Il y a là comme une action et une réaction du physique sur le moral et du moral sur le physique, qui poussent quelquefois le sujet à se donner la mort pour mettre fin aux souffrances qu'il endure. Rien ne prouve d'ailleurs qu'il ne puisse, en redoublant d'efforts, résister au mal et sortir vain*

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queur de la lutte. Des suicides moins fréquents, mais assez analogues, sont ceux qui sont dus à l'influence de la température. D'après les meilleurs observateurs, ces faits sont d'autant plus communs que le froid ou la chaleur sont plus intenses. IL y eut beaucoup de suicides durant l'expédition d'Egypte ; beaucoup aussi durant celle de Russie, et les accidents de ce genre se sont souvent renouvelés depuis dans nos possessions africaines.

Un genre de suicide qui se rapproche fort des précédents est celui qui se produit par imitation et d'une manière contagieuse. Qu'un homme ait mis fin à ses jours en se précipitant du haut de la colonne Vendôme et que les journaux aient raconté le fait avec quelque détail, on peut être sûr que plusieurs suicides s'accompliront de la même façon durant les semaines suivantes. On sait l'histoire de ce soldat qui s'était tué dans une guérite sous le premier Empire : plusieurs autres soldats se tuèrent successivement dans la même guérite. On brûla la guérite : aussitôt les suicides cessèrent. S'il y a, du reste, dans le suicide par imitation quelque chose de machinal, il ne s'ensuit pas qu'il échappe complètement à l'empire de la volonté : il en est, en effet, de l'instinct de l'imitation comme des autres tendances de notre nature ; il nous sollicite, mais il ne nous contraint pas, de sorte que les actes qu'il détermine nous sont plus ou moins imputables. Il faut en dire autant des suicides produits par une tendance héréditaire. Falret parle d'une famille dont le chef, homme fort

taciturne, avait eu six enfants. Le premier se précipita, à quarante ans, d'un troisième étage ; le second s'étrangla à trente-cinq ans; le troisième se jeta par une fenêtre et le quatrième se tira un coup de pistolet. Sans doute il faut tenir compte, dans l'appréciation de ces actes, de la violence exceptionnelle du penchant qui a pu incliner leurs auteurs à les accomplir ; mais il n'est pas sûr qu'ils aient été entraînés irrésistiblement à les commettre et qu'ils n'en soient nullement responsables. Autrement il faudrait aussi déclarer irresponsable un voleur, dès qu'Userait bien constaté qu'il y a déjà eu des voleurs dans sa famille.

Une chose triste à dire, c'est que dans l'état actuel de notre civilisation, beaucoup de suicides ont encore pour cause la misère: « Quel terrible tableau, dit un médecin contemporain, que celui de ces malheureux qui avaient successivement engagé tous leurs effets et vendu même leurs reconnaissances du Mont-de- Piété, pour prolonger de quelques heures leur lente agonie ! En entrant dans les mansardes où s'était accompli le dernier acte de cette tragédie, les officiers ministériels dont nous n'avons qu'à copier les déclarations, ont souvent constaté qu'il ne restait plus ni meubles ni vêtements et que la paillasse même avait servi à alimenter le feu . »

Outre ces causes, les unes physiques, les autres mixtes, du meurtre de soi-même, il y en a qui ont un caractère plus particulièrement moral : l'orgueil, la vanité, l'aniour-propre, c'est-à-dire les diverses for-

mes du désir de l'estime surexcité ; l'avarice, qui nous attache plus qu'il ne convient aux biens de fortune et nous fait prendre la vie en aversion dès que nous venons à en être privés ; l'amour proprement dit, qui nous fait vivre dans un autre être et nous fait trouver insupportable une existence passée sans lui et loin de lui ; la paresse, qui engendre le suicide en engendrant la misère et aussi en faisant éclore dans l'esprit des rêveries malsaines ; l'amour du jeu, que l'inaction produit le plus souvent et que le besoin d'émotions transforme quelquefois en une sorte de vertige. Il faut avoir vu, dans les villes d'eaux d'Allemagne, les joueurs et lesjoueuses avides, rangés, leur râteau à la main, autour du tapis vert, ne connaissant plus ni parents ni amis et n'ayant des yeux que pour les lueurs fauves de l'or, pour comprendre la force de cette sombre passion. En France même, où elle est plus surveillée, elle n'en sévit pas moins avec violence. Combien de cercles ne sont aujourd'hui que des maisons de jeux baptisées d'un nom honnête ! Combien de spéculations financières ne sont que des jeux à peine déguisés, qui dévorent la fortune et l'honneur des familles et dont le suicide est la conséquence la plus ordinaire !

Parmi les causes du suicide, il en est qui sont du ressort de la médecine et contre lesquelles elle n'est pas tout à fait désarmée et impuissante. Si elle guérit rarement la folie, une fois qu'elle est nettement déclarée, elle la prévient, dans un grand nombre de cas, par un régime approprié. Si elle ne guérit pas

toujours l'hypocondrie et la lièvre chaude, elle peut en empêcher l'éclosion et le développement par des mesures hygiéniques hien prises et dont une longue expérience a constaté l'efficacité. Si elle ne peut pas s'opposer directement aux effets du climat et de la température, elle peut les signaler d'avance au sujet et l'empêcher de se placer dansdes conditions funestes et meurtrières. Elle trouve même, dans cet ordre de faits, un utile auxiliaire dans la morale. Cette dernière, en effet, prévient la folie, en prévenant les vices qui l'engendrent, et l'hypocondrie en donnant à l'homme assez d'empire sur lui-même pour repousser lesidées noires qui lui servent d'aliment. Elle peut même le prémunir contre les effets désastreux de la température, en lui inspirant cette prudence qui ne lui permet pas de s'exposer inconsidérément au péril et qui est, comme on sait, une des vertus queprescrit la morale individuelle.

Quant a la misère, qui est une des causes les plus fréquentes et les plus déplorables de la mort volontaire, cen'estpas à la médecine, mais à la législation, ou plutôt à la politique, qu'il appartient d'y porter remède. La politique doit, autant que l'incurable imperfection des choses humaines le permet, organiser la société de manière que le pain n'y manque à personne et tacher de fermer enfin cette plaie toujours béante du paupérisme que les progrès de l'industrie semblent élargir sans cesse, au lieu de la cicatriser. La morale n'est pas plus compétente, à la vérité, pour guérir le paupérisme que pour guérir la folie, mais

elle peut exercer ici encore une influence salutaire. Quelles sont, en effet, les causes qui produisent le plus souvent cette misère, qui produit, à son tour, le suicide? C'est la paresse, l'ivrognerie, la débauche, l'amour du jeu, c'est-à- dire la passion sous toutes ses formes. Par cela seul que la morale combat la passion, elle combat donc la misère elle-même.

La politique doit-elle intervenir autrement encore dans la médication de cette maladie morale qu'on nomme le suicide? C'est là une question difficile et délicate. A certaines époques, les peuples et les gouvernements ont, comme on sait, promulgué des lois pénales contre la mort volontaire. Chez lesTbèbains, la mémoire du suicidé était solennellement flétrie; chez les Athéniens, on lui coupait la main et on la laissait sans sépulture ; le reste du corps était enseveli sans honneur. Sous l'ancienne législation française, le cadavre du malheureux était traîné dans les rues, sur une claie, et ses biens étaient confisqués : « Aujourd'hui, dit Dangeau dans ses Mémoires, le roi a donné à M'" e la Dauphine un homme qui s'est tué lui-même : elle espère en tirer beaucoup d'argent. » Les dauphines recevaient alors de singuliers cadeaux !

De nos jours, la loi française n'inflige plus à celui qui s'e^t donné la mort aucun châtiment et il semble qu'elie a raison. Punir les suicidés, ce serait s'exposer à frapper les innocents en même temps que les coupables ; car la folie détermine, nous l'avons vu, au moins le tiers des suicides, et on n'est jamais bien sûr que les autres n'aient pas été provoqués par

cette cause, puisqu'elle peut agir instantanément et ne se manifester que par l'acte même. En outre, le châtiment infligé au suicidé, au lieu de restreindre le nombre des suicides, pourrait très bien les multiplier. On ne s'étonnera pas de cette assertion, si l'on songe au caractère contagieux de cette action et à la liaison qu'elle a avec le système nerveux. Enfin, la peine frapperait la famille du coupable plutôt que le coupable lui-même. Or, n'est-elle pas déjà assez malheureuse d'avoir perdu un de ses membres d'une manière aussi tragique et sans qu'il y ait de sa faute? Faut-il que la loi intervienne pour ajouter encore à son infortune imméritée?

Cependant il semble que l'homme, qui a tant fait pour modifier les phénomènes de la nature, doit pouvoir faire quelque chose pour modifier ce phénomène social qu'on appelle le suicide. En privant le suicidé de la sépulture chrétienne, l'Eglise avait établi entre l'idée du meurtre de soi-même et celle de la damnation éternelle une association si forte qu'elle subsiste encore aujourd'hui et qu'elle a plus d'une fois retenu le bras d'un malheureux prêt à se frapper. L'État, n'ayantpasà sa disposition une sanction aussi terrible, ne peut rien faire de semblable. Mais ce qu'il pourrait peut-être faire, ce serait de mettre l'apologie du suicide sur le même rang que celle des faits qualifiés crimes et de la punir de la même peine. 11 pourrait aussi interdire aux feuilles publiques le récit détaillé et la peinture émouvante des suicides qui se commettent journellement, à cause de leur caractère contagieux.

Le bruit que fait un crime donne, en effet, l'idée, le désir, la volonté de le commettre à beaucoup d'hommes qui y étaient certainement prédisposés, mais qui n'y songeaient pas et qui sans cette circonstance ne l'eussent jamais commis. Mais quelles que soient les mesures que prendra le législateur, il doit songer, en les prenant, que le suicide est moins une infraction aux devoirs sociaux qu'aux devoirs individuels, qu'il relève moins du Code que de la conscience, de la politique que de la morale, et que, par conséquent, il ne saurait y toucher qu'avec une extrême discrétion. Quel remède la morale peut- elle donc proposer pour guérir les hommes de la maladie du suicide? Un remède à la fois très général et très simple, je veux dire la pratique de la morale elle-même. Par cela seul qu'elle donne à l'homme la santé de l'âme, elle empêche que la pensée du suicide puisse même l'effleurer. Dès qu'il remplit régulièrement les grandes fonctions de son être et trouve, comme cela arrive nécessairement, son bonheur à les remplir, il ne peut pas songer à quitter une vie qui est aussi heureuse que vertueuse. Si l'homme conçoit la pensée du suicide, c'est qu'il n'est pas dans l'ordre, c'est qu'il s'est produit en lui quelque perturbation, c'est qu'il a commis quelque infraction manifeste ou cachée aux lois qui doivent le régir. Or, ces lois, qui sont précisément celles de la morale, se résument toutes dans une seule, c'est que l'homme doit vivre en homme, c'est-à-dire prévenir ou détruire les passions, qui attaquent sa vie morale, et fortifier sa raison et sa

volonté, qui constituent sa vie morale elle-même.

Ce qui rend les passions si envahissantes et si dangereuses, c'est que l'imagination met à leur service tous ses prestiges, en même temps qu'elle reçoit d'elles toute sa vivacité. A peine un objet a-t-il remué notre sensibilité que notre imagination émue nous le représente tout autre qu'il n'est et lui prête des cou leurs en harmonie avec nos dispositions affectives. Est-il beau, elle le fait encore plus beau ; est-il laid, elle le fait encore plus laid ; en un mot, elle l'idéalise soit en bien soit en mal et le rend ainsi beaucoup plus propre à ébranler de nouveau notre sensibilité. Mais il nous suffit de connaître ce mécanisme pour ne pas nous laisser prendre à un engrenage d'où nous ne pourrions plus sortir. Ce qui fortifie encore nos passions, c'est l'habitude. Les impressions qu'elles produisent sur nous, quand nous leur donnons satisfaction, laissent en nous des traces profondes et nous font éprouver chaque fois un besoin plus vif de les satisfaire encore. C'est ainsi qu'un goût passager devient une inclination modérée mais durable, qu'une inclination modérée devient une passion impérieuse et tyrannique qui, après avoir étouffé notre vie morale, finit souvent par détruire notre vie physique elle-même. Mais, dès que nous connaissons cette loi de la passion, il nous est facile de nous y soustraire : nous n'avons qu'à lui opposer, dès le début, une résistance invincible.

Pour prévenir le suicide, il ne suffit pas d'affaiblir la passion, il faut encore fortifier la raison et la volon-

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té. Fortifier la raison ! cette prescription semble, au premier abord, en opposition avec l'observation que nous avons faite, que le développement de la réflexion est souvent une cause de suicide. Il n'en est rien. Si la réflexion détermine quelquefois un tel acte, c'est parce qu'elle s'isole de l'action et dégénère en rêverie ; c'est aussi parce que, si elle est est assez développée pour discuter les lois essentielles de la vie, elle ne l'est pas encore assez pour en découvrir, dans les profondeurs de l'âme, la raison d'être et l'excellence. C'est à ce point qu'il faut l'amener par un enseignement solide et par une culture morale sérieuse. Quant à la volonté, c'est déjà la fortifier que de la soustraire à l'empire de la passion et de la soumettre à celui de la raison. Cependant cela ne suffit pas. Il en est d'elle comme des autres facultés de l'être humain : on ne lui donne toute la vigueur dont elle est susceptible qu'en l'exerçant. De là la nécessité de nous livrer dans une large mesure à la pratique de la vie, au lieu de nous endormir dans les molles langueurs de la rêverie et de la contemplation. C'est par là que nous arriverons à avoir du caractère, c'est-à-dire une véritable énergie morale, au lieu d'avoir seulement des passions, c'est-à-dire une énergie apparente, aussi différente de l'énergie réelle que la surexcitation fébrile d'un malade l'est de la force réglée d'un homme sain et bien portant.

Il n'est pas nécessaire que le rêveur se précipite, pour se guérir de son mal, au milieu des tempêtes de l'Océan ou du tumulte de la guerre. Il suffit qu'il

fasse choix d'une profession, qu'il mène une conduite régulière et qu'il trouve dans la vie de famille un emploi convenable de ses affections, de ses pensées et de son activité elle-même. Que si ces conditions lui paraissent difficiles à remplir, la carrière du dévouementluiest ouverte et lui offrira d'amples dédommagements à ce qui pourrait lui manquer d'ailleurs. 11 n'est pas besoin d'entrer dans un cloître pour se dévouer au bien de ses semblables. On peut le faire en restant' dans le siècle, en pratiquant la bienfaisance et la philanthropie et en défendant les intérêts généraux contre des ambitions individuelles trop entreprenantes. Celui qui identifie ainsi sa vie particulière à la vie sociale, trouve dans le bonheur public l'oubli de ses malheurs propres et ne songe plus à s'arracher une existence qu'il a su rendre si large et si féconde. Que sera-ce si, par de là cette vie d'un jour, sa raison lui en fait entrevoir une autre qui ne finira pas, où toutes les douleurs seront calmées, où toutes les plaies seront guéries, où tous les actes de patience et de courage seront comptés et où l'auteur de son être le récompensera de l'avoir agrandi par la pratique de la vertu, au lieu de l'avoir amoindri et perdu par sa faute? La vie vertueuse, déjà si belle par ellemême, resplendira à ses yeux d'un nouvel éclat aux rayons consolateurs de cette ineffable espérance, et il s'y attachera davantage, au lieu de songer à la quitter.

Non seulement l'homme ne doit pas détruire son corps pris dans son ensemble, mais il ne doit détruire aucune des parties dont il se compose : outre le suicide total, il y a un suicide partiel dont la culpabilité varie avec celle de l'organe détruit et de la fonction supprimée. L'ablation des organes génitaux, telle qu'elle a été pratiquée à certaines époques, dans le but de donner à la voix des modulations plus douces; la mutilation du pouce ou de l'index opérée en vue de s'exempter du service militaire ; l'extraction de dents saines, opérée pour une raison ou pour une autre, sont autant d'actes qui rentrent, avec des degrés de culpabilité très inégaux, dans la catégorie des suicides partiels. Non seulement l'homme ne doit pas détruire son organisme par action, mais il ne doit pas le détruire par omission. L'avare qui se prive des aliments nécessaires à l'entretien de sa sauté ; l'insouciant qui, faute de recourir aux hommes de l'art, laisse sa maladie s'aggraver au point de devenir mortelle ; le superstitieux qui, par ses jeûnes et ses macérations, porte le trouble dans son organisme physique et en altère les ressorts, sont, chacun à leur manière, coupables de suicide.

Non seulement nous ne devons pas détruire notre corps, mais nous devons le maintenir en bon état et le perfectionner : nous avons a son égard des devoirs positifs en même temps que des devoirs négatifs. C'est ce que nous allons tâcher de faire comprendre.

Notre àme n'est pas une monade isolée au sein de l'univers et sans rapports avec l'ensemble des choses. Elle est en communication avec le monde, où elle est plongée, par deux systèmes d'organes, par les organes des sens et par ceux du mouvement. Au moyen des premiers, elle subit l'action des objets environnants ; au moyen des seconds, elle leur fait subir la sienne. Or il est clair que c'est pour nous un devoir positif de les conserver et de les développer les uns et les autres. Nous devons faire l'éducation de nos sens avec le même soin que celle de nos facultés les plus hautes; car nous devrons toute notre vierecouriràleur témoignage et, s'ils témoignent mal, ce sera à notre grand préjudice. Mais, si nous devons perfectionner nos organes des sens, nous ne devons pas négliger nos organes locomoteurs. Les premiers sont les instruments de la science; les seconds, ceux de l'industrie, de l'art et de la morale elle-même. Sans eux et sans -les instruments artificiels qu'ils façonnent, c'en se rait fait de l'empire de l'homme sur le monde matériel, ainsi que des créations que le génie artistique accumule autour de nous; sans eux, les actes les plus nobles et les plus héroïques, les actes de justice, de courage^ de dévouement, ne pourraient s'accomplir; car ils demandent, pour se produire, non seulement

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une volonté droite, mais encore des muscles vigoureux. Un homme se débat dans les eaux d'un fleuve, qui menacent de l'engloutir ; vous voulez l'arracher à la mort : à quoi votre bonne volonté servira-t-elle; si vous ne savez pas nager? Vous brûlez de défendre la patrie contre ses envahisseurs ; la liberté contre les tyrans : à quoi aboutiront vos beaux sentiments, si vous ne pouvez mettre à leur service qu'un corps efféminé et sans vigueur? Nous devons donc développer et les organes qui nous fournissent les matériaux de nos connaissances et ceux qui nous permettent d'exécuter nos volontés : si nous ne le faisons pas, nous compromettons à la fois notre vie intellec ■ tuelle et notre vie morale , nous ne réalisons pas notre idéal en tant qu'hommes.

Le perfectionnement de l'organisme est encore un devoir pour nous à un autre point de vue. L'àme n'est point dans le corps comme le pilote dans le navire, comme le contenu dans le contenant : elle lui est unie par des liens si étroits qu'elle forme avec lui un tout naturel et qu'il y a entre elle et lui communauté de vie. Par suite de la corrélation ou plutôt de la solidarité qui existe entre ces deux substances, le bon état de l'une détermine celui de l'autre, et les per turbationsqui se produisent dans l'une ont dans l'autre leur contre-coup et leur retentissement. Il faut donc soigner le corps, non seulement pour mieux se porter, mais encore pour mieux penser et pour mieux vivre. Les médecins constatent qu'une vie trop exclusivement spéculative développe les nerfs aux dépens

des muscles, et qu'il en résulte les désordres les plus graves, non seulement au point de vue physiologique, mais encore au pointde vue intellectuel et moral. Cette rupture d'équilibre entre le système nerveux et le système musculaire se traduit, non seulement par les névralgies et par les paralysies, mais encore par la surexcitation de la sensibilité physique et de l'imagi nation, et a pour dernier terme, en même temps que ladébilitation du corps, celle de la raison et de la volonté. C'est pourquoi à certaines époques la littérature, image trop fidèle de la société, produit tant de livres où les sensations et les images abondent et où le bon sens et la virilité ne brilleDt que par leur absence. On se souvient encore des tirades véhémentes de Proudhon contre ceux qu'il appelle, dans son langage franc-comtois, les femmelins de la littérature, contre Bernardin de Saint-Pierre, contre Lamartine, contre Georges Sand, contre tous ceux qui, suivant lui, combinent des images, au lieu de lier des idées, et énervent ainsi l'esprit public. Un autre écrivain éminent, M. deLaprade, ne se borne pas à signaler le mal, il en donne la formule et en indique le remède. Pour lui, l'état d'énervement de l'esprit français est incontestable et il en voit la cause dans la prédominance du système nerveux sur le système musculaire, en un mot, dans l'affaiblissement du physique. Pour y remédier, il appelle de tous ses vœux un système d'éducation qui ait pour but l'instauration de l'homme complet, c'est-à-dire de homme physique, de l'homme intellectuel et de l'homme moral tout ensemble.

Sans partager les préventions de ces deux écrivains contre la littérature contemporaine, 7ious estimons avec eux (et c'est même là notre principe fondamental) que la raison et la volonté doivent primer en nous la sensibilité et l'imagination, et que c'est en cela que la vertu consiste. Nous croyons également avecM.de Laprade que la vertu, cet équilibre de l'âme, n'est sûre et solide que si elle repose sur la santé, cet équilibre du corps, C'est pourquoi nous pensons que l'bomme doit alterner entre la vie méditative et la vie active, entre les exercices de l'esprit et ceux du corps, et cela dans l'intérêt de l'esprit ; car remplir nos devoirs envers nos organes, c'est encore remplir nos devoirs envers notre âme elle-même. Les Grecs, nos maîtres en toutes choses, dans la morale comme dans l'art et la littérature, l'avaient parfaitement compris. Chez eux, les exercices de la palestre se combinaient avec ceux de l'étude, etleursplusgrands philosophes ramenaient toute l'éducation de la jeunesse à la musique, dans le sens large du mot, et à la gymnastique. Nous ne voudrions pas accorder à cette dernière autant que les Grecs; mais nous verrions avec plaisir se généraliser parmi nous certaines institutions et certaines coutumes éminemment favorables à l'instauration de l'homme physique et de l'homme moral : les clubs alpins, qui arrachent notre brillante jeunesse aux mœurs molles etàratmosphère étouffée des villes pour la transporter sur d'âpres montagnes et au sein d'un air pur; les exercices de tir, qui lui donnent à la fois l'adresse de la main et la

sûreté du coup d'oeil; la chasse, qui n'est pas seulement l'image de laguerre, mais qui y prépare admirablement. C'est par là et aussi par Féquitation, la na tation, les manœuvres militaires,devenues partie in tégrantede l'éducation nationale, que nous formerons une génération vaillante qui saura réparer les fautes de celle qui l'a précédée.

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