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CULTURE DES FACULTES INTELLECTUELLES

Les devoirs de l'homme envers lui-même peuvent se diviser en devoirs relatifs à l'âme et en devoirs relatifs au corps. Lors même qu'on n'admettrait pas la distinction de ces deux substances, on devrait encore admettre cette division des devoirs individuels; car il y aurait toujours lieu de distinguer en

nous la vie intérieure et proprement humaine de la vie extérieure et animale. L'âme possédant plusieurs facultés, les devoirs relatifs à l'âme peuvent à leur tour se subdiviser d'après les facultés auxquelles ils se rapportent : de là les devoirs relatifs à l'intelligence, les devoirs relatifs à la volonté et les devoirs relatifs à la sensibilité.

L'intelligence est l'attribut essentiel de l]homme, celui qui le constitue comme une espèce à part au sein du règne animal, et duquel la volonté, la liberté et la responsabilité dérivent. L'homme ayant pour fin de réaliser son idéal en tant qu'homme, c'est-àdire de conserver et de développer son essence, il devra évidemment cultiver son intelligence avec soin et vivre aussi largement qu'il pourra de la vie de la pensée : cela est d'une rigueur mathématique. Il suffirait, du reste, pour s'en convaincre, de se demander sérieusement ce qui fait la valeur de l'homme et de se servir, pour en juger, non de l'échelle de la quantité ou de la grandeur, mais dé celle de la qualité ou de la perfection. Au point de vue de la quantité, l'homme est inférieur à une foule d'animaux, de végétaux et de minéraux; au point de vue de la qualité, il leur est bien supérieur; car, si le minéral est, si le végétal vit, si l'animal sent, l'homme est, vit, sent et pense tout ensemble. Or, l'attribut de la pensée lui confère à l'égard des autres êtres une supériorité immense.

C'est ce qu'un philosophe écossais, William Hamilton, nous fait entendre, quand il dit que dans le monde il n'y a rien de grand que l'homme, et que

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dans l'homme il n'y a rien de grand que l'esprit. C'est ce que Pascal exprime avec sa vigueur ordinaire dans les lignes suivantes : « Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela et soi ; et les corps, rien '. » Il revient là-dessus dans ce passage sublime et justement admiré : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien 2 . » Puis l'illustre écrivain ajoute : « Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est delà qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale \ » Travailler à bien penser, tacher de bien user de notre raison, nous efforcer de découvrir la vérité et d'éviter l'erreur : voilà, en d'autres termes, le premier de nos devoirs, celui dont tous les autres dépendent.

En faisant de la vérité une des grandes fins de notre existence, l'Auteur des choses, qui proportionne toujours les tendances aux destinées, nous a donné

i Pascal, Pensées, page 225, édition Havet.

2 Pascal, Pensées, page 2U.

3 Ibid., page 21.

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i8 NOS DEVOIRS ET NOS DROITS

un indomptable besoin de l'atteindre. C'est déjà elle que recherche l'enfant, quand il prend plaisir à regarder, à toucher, à examiner tous les objets qui frappent ses sens et à questionner toutes les personnes qui l'environnent; c'est elle, à plus forte raison, que recherche le savant, soit qu'il passe ses jours et ses nuits courbé sur ses livres, demandant à leurs pages mystérieuses le secret des âges évanouis, soit qu'il s'entoure d'instruments ingénieux et de machines habilement construites, pour faire subir à la nature une violence salutaire et lui arracher les oracles qu'elle refuse de rendre. Ce qui l'attire, ce ne sont ni les richesses ni les honneurs que la vérité rapporte : c'est la vérité elle-même. C'est elle qu'il poursuit avec une ardeur que rien ne refroidit et une persévérance que rien ne lasse, tant il y a d'affinité entre elle et son intelligence ! C'est elle seule dont la possession peut le payer de ses travaux et le récompenser de ses fatigues. Aristote trouvait tant de charme dans l'exercice de la pensée qu'il le regardait comme l'unique occupation et le souverain bonheur de Dieu même. A une époque plus voisine de nous, Kepler, maître enfin des lois qui président au mouvement des planètes, s'écriait avec ravissement : « Mon livre peut bien attendre cent ans un lecteur, puisque le Créateur des mondes a attendu six mille ans un contemplateur tel que moi. » Un grand historien qui a vécu de nos jours, confiné dans la retraite, privé de la vue, dépourvu de la plupart des biens que les hommes désirent, écrivait, de son côté, avec

une émotion délicieuse : « Il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même : c'est le dévouement à la science l . » Tant il est vrai que la culture de la pensée est à la fois un bien et un plaisir ; carie plaisir, suivant la poétique remarque d'un grand philosophe, suit le bien comme la beauté suit la jeunesse, et en est pour ainsi dire la fleur.

Le principal effet de ce puissant essor que le désir de connaître donne à l'intelligencepure est de spiritualiser l'homme, en faisant prédominer en lui la vie morale sur la vie physique, en étouffant et en noyant, pour ainsi dire, ses penchants sensuels sous le riche développement de ses tendances suprasensibles. Le même cœur, en effet, ne peut guère nourrir à la fois plusieurs grandes passions diamétralement contraires. Aussi les anciens avaient dis représenté les gracieuses divinités qui présidaient aux beaux arts, sous les traits de neuf chastes jeunes filles, et avaient-ils fait de la déesse de la science, Minerve, une vierge pure et sans tache. Un autre effet de la haute culture intellectuelle, c'est de rendre l'homme doux et équitable envers les autres, en le désintéressant plus ou moins des biens matériels, qui pro voquent tant de haines et de compétitions entre ceux qui les aiment, parce que ces biens ne peuvent se partager sans décroître, tandis que la vérité et les autres biens de l'àme se communiquent sans que la

1 Augustin Thierry, Dix ans d'études, préface.

part de celui qui les possède en devienne moins grande. Ces hautes études ont encore pour résultat d'élever le cœur de celui qui s'y livre, par la contemplation des lois qui président soit au mouvement de l'univers physique, soit à l'évolution des sociétés humaines. En présence de ces grands objets, tous les buts qui sollicitent la tourbe des humains, lui paraissent petits et presque ridicules. Du haut de cet Olympe calme et radieux que sa pensée habite, du sein de ces tranquilles demeures des sages, il aperçoit à ses pieds les riches, les grands, les princes, les rois, et ils lui paraissent bien peu de chose. Il ne voit dans leurs batailles, comme dans leurs fêtes, que des jeux d'enfants : « Tout l'éclat des grandeurs, dit Pascal, n'a point de lustre pour les. gens qui sont dans les recherches de l'esprit 1 . »

Tempérance, justice, modération, magnanimité, il n'est, on le voit, aucune vertu qui ne dérive de ce large développement de la vie intellectuelle, c'est-àdire de cette vertu essentielle et primordiale que les anciens appelaient sagesse. J'ose même dire que la piété, dans ce qu'elle a de plus noble et de plus élevé, en dérive également. Se plonger dans la méditation) c'est s'affranchir du corps autant que possible, c'est faire, suivant l'expression de Platon, l'apprentissage de la mort, c'est-à-dire vivre d'avance de la vraie vie, de la vie divine. C'est tout au moins se rapprocher de Dieu, car on se rapproche de lui en lui deve-

i Pascal, Pensées, p. 223;

nant semblable ; c'est l'honorer du culte le plus pur, car c'est l'aimer par dessus tout, puisque c'est aimer par dessus tout la vérité, et que la vérité, considérée à sa source et dans sa substance, c'est Dieu lui même, veritas, dit saint Augustin, Deus est. La vie scientifique est donc un élément important non seulement de la vie morale, mais encore de la vie reli gieuse, puisqu'elle dégage l'àme des choses relatives et périssables et la fait vivre, par anticipation, au sein de l'éternel et de l'absolu. Aussi la science, cette religion de l'esprit pur, a-t~-elle eu, comme la religion proprement dite, ses apôtres qui l'ont ré pandue dans tout l'univers, ses confesseurs qui l'ont défendue contre les préjugés et l'erreur, ses marlyrs qui ont enduré toutes les privations et bravé lous les supplices plutôt que de renoncer à elle : « Athéniens, disait Socrate à ses juges, je vous estime et je vous aime; mais si vous me proposiez ou de ne plus philosopher ou de mourir, je vous répondrais : « J'aime mieux mourir l . »

On voit combien la vie intellectuelle élève l'homme au-dessus des autres animaux qui passent sur la terre sans penser ni réfléchir, uniquement occupés des objets propres à satisfaire leurs appétits grossiers* On voit aussi combien elle met le penseur au-dessus des hommes qui vivent d'une vie tout animale et dont l'esprit, appesanti et comme étouffé sous le poids des organes corporels, ne prend jamais son essor

1 Platon, Apologie.

vers les hautes cimes. C'est en vainque bon nombre de ces derniers font effort pour pratiquer machinalement une honnêteté relative, comme ils laissent à leur pensée toute sa bassesse, ils ne réalisent qu'imparfaitement l'idéal humain, il leur manque quelque chose pour être vraiment hommes.

L'homme doit développer en lui-même non seulement la science ou la sagesse, qui est une vertu éminemment spéculative, mais encore le jugement et la prudence, qui sont (la dernière surtout) des vertus essentiellement, pratiques. C'est en effet pour lui un devoir de cultiver la partie vraiment humaine de sa nature, qui est la raison, et le jugement et la prudence ne sont, comme la science, que la raison même considérée dans tel ou tel de ses modes d'action. L'importance du jugement ou bon .sens a été supérieure ment comprise par les esprits éminents de tous les grandssiècles.mais surtout par ceux du dix-septième siècle. Bossuet l'appelle le maître de la vie humaine, et Nicole, qui lui donne le nom de sens commun, re grette qu'il ne soit pas aussi commun qu'on pense. Quant à la prudence, elle offre généralement un caractère intéressé qui peut faire douter qu'elle soit un devoir véritable. Mais ou ne s'arrêtera pas à celte considération, si on réfléchit que, faute de la posséder, un homme peut être réduit à un état misérable, qui lui interdira de faire du bien à personne, qui le mettra même a la cbarge d'autrui et l'exposera à commettre, pour vivre, mille bassesses. D'ailleurs, il est des circonstances où la prudence est mise par

celui qui la possède au service de ses semblables : un chef d'État, un ministre, un général dignes de leurs fonctions, ne pratiquent pas seulement cette vertu eu vue de leur intérêt propre, mais encore en vue de l'intérêt public.

Une des questions les plus délicates qu'on puisse se poser touchant le développement intellectuel, est celle de'savoir s'ilestbon en lui-même et absolument, ou s'il est bon dans telle condition et ne l'est pas dans telle autre. Tout le monde a lu le beau morceau du poète anglais Graysurun cimetière de village. L'auteur, errant dans ce lien solitaire, songe mélancoliquement que sous ces tertres obscurs reposent peutêtre des mains qui, mieux instruites, eussent été capables de décrire à la perfection les mouvements des corps célestes dans leurs orbites, ou de faire vibrer, avec une harmonie divine, les cordes de la lyre : là gît peut-être, s'éerie-t-il , quelque Newton inconnu, quelque Milton ignoré. Il en conclut qu'il faut faire pénétrer la lumière jusqu'aux dernières couches sociales, pour y éveiller les germes de talent qui y sommeillent encore. Notre siècle semble s'être inspiré tout entier de cette pensée généreuse; car il prêche, sans se lasser, la diffusion de l'instruction et s'efforce d'élever chaque homme à toute la perfection que comporte sa nature, sans se demander ce qu'il deviendra après. Il semble avoir pris pour devise le principe de l'économiste Blanqui, ainsi formulé par Proudhon : Fais des hommes, et advienne que pourra.

C'est là un mouvement admirable et contre lequel

nous nous garderons bien de protester ; car il est bon et conforme aux lois de la morale que chacun réalise l'idéal qu'il porte en lui et que la société l'aide jusqu'à un certain point à le réaliser. La question est seulement de savoir dans quelle mesure et dans quel sens chacun doit le faire et la société l'y aider. Tous les hommes n'étant pas destinés à remplir les mêmes fonctions, ils ne devront pas tous se donner à euxmêmes ou recevoir d'autruiune éducation identique, puisque l'éducation ne doit être pour chacun que l'apprentissage des fonctions qu'il aura à remplir. Ce serait rendre un assez mauvais service à nos laboureurs et à la société que de leur enseigner à tous les langues savantes; car ce serait les dégoûter de leur métier, sans profit pour la science elle-même. Chacun doit apprendre seulement ce qui est nécessaire à sa destinée générale, à sa destinée en tant qu'homme, et ce qui est nécessaire à sa destinée spéciale, à sa vocation particulière au sein de la société dont il est membre : il doit recevoir seulement, suivant l'expression d'une école moderne, une éducation morale et une éducation professionnelle.

Mais parmi les professions, il en est qui sont bien plus favorables que d'autres à l'accomplissement de ce devoir envers soi-même qu'on appelle la culture de l'intelligence. Quelle différence n'y a-t-il pas, sous ce rapport, enlre les fonctions de l'homme d'Etat, qui embrasse par la pensée tout l'ensemble d'une vaste administration, et celles du petit employé, voué à l'exécution machinale d'un détail unique ; entre les.

travaux du savant et ceux du simple manœuvre ! Si Kant a reconnu des antinomies métaphysiques et Proudhon des antinomies économiques, nous pourrions, à ce qu'il semble, reconnaître à aussi bon droit des antinomies éthiques. Il y a, en effet, des professions nécessaires à l'existence et au progrès de la société et àla subsistance de certains individus, qui ne peuvent être exercées qu'à la condition que ces individus laissent leur intelligence inculte et stationnaire, pour ne rien dire de plus (car le travail parcellaire est en général un principe d'abrutissement), et à la condition, par conséquent, que la société subisse un déchet intellectuel dans la personne de quelques-uns de ses membres.

Le mal est réel; mais il est plus restreint qu'on ne serait tenté de le croire au premier abord. Ce ne sont pas seulement, en effet, les carrières savantes, comme on se l'imagine quelquefois, qui demandent un certain développement de l'esprit : il en est de même de la plupart des carrières purement commerciales et industrielles. L'agriculture elle-même suppose une intelligence active, compréhensive et capable d'embrasser des objets assez divers. Labourer et semer dans les meilleures conditions, tailler la vigne et greffer les arbres, élever et soigner le bétail, faire des ventes et des achats avantageux, tout cela exige, comme l'auteur des Géorgiques l'avait compris il y a deux mille ans, une certaine dose de réflexion. Il est permis de dire, par conséquent, que, dans presque tous les états, l'homme peut cultiver l'intelligence

que la nature lui a donnée, de manière à réaliser jusqu'à un certain point son idéal en tant qu'homme. On en restera plus convaincu encore, si l'on songe que le développement intellectuel ne consiste, après tout, ni dans le développement de la mémoire ou de l'imagination, ni dans l'acquisition de certaines connaissances de pure curiosité et tout à fait spéciales, mais dans la vigueur d'une intelligence qui s'applique indifféremment à la spéculation scientifique ou à l'appréciation des affaires humaines et au gouvernement de la vie. Or. une telle vigueur s'acquiert dans la pratique des choses aussi bien pour le moins que dans l'étude des livres, et cela se comprend très bien. Dans l'étude des livres, l'esprit est souvent passif, parce qu'il est plus occupé à recevoir des opinions toutes faites qu'à s'en faire lui-même. Dans la pratique, au contraire, il est presque toujours éminemment actif, parce que là il s'agit pour l'homme, sous peine des dommages les plus graves, de savoir se retourner et se tirer d'affaire. Aussi le savoir acquis dans la vie est -il généralement de meilleur aloi que le savoir acquis dans le cabinet. C'est ainsi qu'en jugeaient Montaigne et Molière, Descartes et Malebranche, qui mettaient l'esprit des gens du monde bien au-dessus de la vaine érudition des

pédants.

Ceci nous amène à une question que nous n'avons pas encore suffisamment étudiée dans nos méditations sur la vie intellectuelle, et qui mérite pourtant d'être étudiée entre toutes, à celle de savoir comment

il faut s'y prendre pour développer en nous une telle vie. C'est ce que j'appellerai, avec Bacon, la question de la géorgique de l'esprit ou de l'hygiène intellectuelle. Cette hygiène, nous l'avons vu, ne peut pas être exactement la même pour tous, puisque tous ne suivent pas la même carrière et ne remplissent pas des fonctions identiques. Cependant, dans la diversité de culture qu'il convient de donner aux divers esprits, se détache un point commun. Il faut cultiver en eux, avant tout, non lamémoire, non l'imagination, non les sens, c'est-à-dire les facultés qui leur sont communes avec les bêtes, mais la réflexion, qui leur est propre et qui constitue ■ le privilège de notre humanité. M mB Périer nous raconte que soir frère Pascal avaitcoutume, dans sonenfance, de demander la raison de tout, et que, quand on lui donnait des raisons fausses, il en cherchait par lui-même de véritables. Ehbien, nous devons tous être.àcetégard, de petits Pascals ; nous devons repousser, comme le feu, tout ce qui sent le mécauisme et la routine, et tombe dans le domaine delà passivité, et nous habituer à penser par nous-mêmes et à nous servir de notre esprit, au lieu de celui des autres, c'est-à-dire nous élever et nous maintenir dans la sphère du l'activité.

C'est la méthode si hautement recommandée par Descartes et plus encore par Malebr anche, qui ne se lasse pas de la préconiser, et c'est aussi celle qu'a suivie de nos jours Maine de Biran. Et qu'on ne dise pas que cette méthode est difficile à suivre et bonne

seulement pour les philosophes. Elle est à la portée de tout le monde, et tout esprit qui n'a pas été gâté par les pratiques vicieuses de l'école, la suit spontanément et en tire le plus grand profit. Le paysan sensé, comme Rousseau le remarquait déjà de son temps, n'en suit pas d'autre. Aussi, s'il n'a pas heaucoup d'idées, il possède très bien celles qu'il a ; s'il ne juge pas de beaucoup de choses, les jugements qu'il porle sur elles sont plus sûrs dans leur genre que ceux du bel esprit qui, enflé d'un savoir reçu passivement du dehors, parle de tout et tranche sur tout, sans avoir jamais réfléchi activement sur rien.

Ainsi, la partie essentielle de l'homme, l'activité intellectuelle, la réflexion, la raison, peut être développée dans tous les hommes à peu près indistinctement. Pouvant l'être, elle doit l'être :1a culture de l'intelligence est un devoir. Ajoutons qu'ainsi comprise, elle aurait pour nous, dans les circonstances actuelles, d'inappréciables avantages ; car elle donnerait à nos concitoyens ce qui leur manque le plus, l'habitude de méditer, qui serait un salutaire contrepoids à notre légèreté traditionnelle. Le système pédagogique de Pestalozzi, si hautement apprécié aujourd'hui, n'est pas autre chose que l'application de cette doctrine, et il dépend de chacun de nous de se l'appliquer à lui-même, en se donnant une éducation rationnelle.

Lors même que l'idéal intellectuel que nous venons de tracer ne serait pas à la portée de tous, à cause de l'inégalité des aptitudes et de la diversité des des-

tinées, tous néanmoins devraient y tendre dans la mesure de leurs forces et autant que le permettent les circonstances. Les miracles de la charité et les prodiges du courage ne sont guère possibles aux hommes d'un tempérament froid et d'une humeur tranquille : la sainteté et l'héroïsme n'en demeurent pas moins des idéaux auxquels tous les hommes doivent aspirer. Il en est de même de la sagesse, qui n'est que la raison portée à sa perfection : tous doivent y tendre avec ardeur, malgré la résistance des choses et les difficultés de la vie. Le mérite (et c'est ici que l'esprit le plus humble est au niveau du plus grand), le mérite ne se mesure pas sur le degré où on en approche, mais sur les efforts qu'on fait pour y arriver.

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