CULTURE DE I.A CONSCIENCE OU FACULTÉ MORALE
L'homme doit perfectionner sa raison; car son devoir essentiel est de réaliser son idéal en tant qu'homme et il le réalise déjà en développant sa nature raisonnable. Mais il doit faire plus, il doit appliquer sa raison ainsi perfectionnée, à la connais sance du bien, but suprême de la vie, de manière à le mettre où il est, dans l'honnêteté, non où il n'est pas, dans le plaisir ou dans l'intérêt. Suivant Platon, en effet, quand l'homme-nefait pas Je bien, c'est qu'il ne le connaît pas; car, s'il le connaissait, il
serait tellement ravi de sa beauté qu'il ne pourrait pas s'empêcher de le faire, de sorte que ceux qu'on appelle des méchants ne sont, eu définitive, que des ignorants. Sans aller aussi loin que le philosophe grec, nous croyons que de saines idées morales sont fort utiles au développement de la moralité; car toute idée tend à se traduire en acte, et de nobles idées déterminent des actes de même nature. Mais la rai son, en tant qu'elle nous révèle l'idée du bien et les autres idées morales, c'est la conscience. De toutes les facultés intellectuelles, la conscience est donc celle que nous devons cultiver avec le plus de soin. Un être eu qui elle resterait inerte, pendant que les autres se développeraient régulièrement, ne mériterait pas véritablement le nom d'être moral.
Si l'homme se moralise ordinairement par cela seul qu'il s'instruit, le mode d'instruction n'est donc pas indifférent à la moralité. Voilà un fils de famille qui a fait des études scientifiques sérieuses, mais qui a négligé de leur donner pour contrepoids de fortes études littéraires et morales. Accoutumé à diriger constamment sa pensée sur les choses qui se voient et qui se touchent, sans se replier jamais sur lui-même pour analyser ses opérations mentales et en saisir le principe immatériel, il finit par croire, en vertu d'une loi psychologique bien connue, qu'il n'y a pas d'autres réalités que les réalités visibles et tangibles, qui sont les objets ordinaires de ses préoccupations, et que les réalités suprasensibles et immatérielles sont tout à fait chimériques : il tombe dans un matérialism e
déplorable. Dès que le monde moral est devenu chimérique à ses yeux, il est nécessairement conduit à en méconnaître les lois et à les ramener à celles du monde physique. Comme il n'j'a plus pour lui de substance spirituelle, il n'y a plus pour lui de liberté, il n'y a plus pour lui de droit ni de devoir : ce sont là des mots qui lui paraissent dénués de sens.
Voilà un enfant du périple qui possède les éléments des connaissances humaines : il sait lire, écrire, compter. Supposez qu'il ne se serve de son instruction que pour lire des ouvrages où l'on peint le vice sous les couleurs les plus séduisantes, et où l'on bat en brèche tous les principes qu'il était accoutumé à respecter. Quels désordres de telles lectures ne produiront-elles pas dans tout son être intelligent etmoral, et quels crimes n'en seront pas, le cas échéant, la triste conséquence! Il abusera delà force intellectuelle qu'il aura acquise et qui n'est plus soumise au frein du devoir, comme d'autres abusent de leur force physique, pour nuire plus sûrement et d'une manière plus désastreuse. Une instruction incomplète et mal dirigée aura été plus funeste à sa moralité qu'une complète ignorance.
Si l'on veut que l'instruction soit utile à la vie morale, il ne faut donc pas la donner au hasard, il faut la rattacher aux grandes lois de la raison pratique et lui assigner pour principal objet l'homme, c'est-à-dire le sujet même de la moralité.
Rien n'est plus propre à développer la vie morale que l'étude des belles œuvres littéraires ; car le bien et
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le beau ont entre eux une telle affinité qu'il est presque impossible de goûter celui-ci sans aimer celui-là. Cela se comprend, puisque le bien n'est quele beau moral et que la morale elle-même n'est, suivant la remarque d'un auteur allemand, qu'une partie de l'esthétique. Que les jeunes gens lisent donc les chefsd'œuvre des grands maîtres. Les héroïques sentiments qui y sont exprimés éveilleront en eux une vive sympathie ; les personnages magnanimes quiy sont dépeints les raviront d'enthousiasme et leur laisseront d'impêrisssables souvenirs. En même temps que de telles lectures élèveront leur âme, elles dévoileront à leur esprit tout un monde que les sciences physiques ne leur révèlent pas, le monde des devoirs et des droits, des idées et des sentiments, des passions et des déterminations par lesquelles s'exprime et se manifeste la nature humaine, en un mot, le monde moral. Ils feront là, dans le sens le plus élevé du mot, leurs humanités.
Mais l'étude spontanée et concrète de l'ordre moral ne suffit pas : il faut en faire l'étude réfléchie et abstraite. Il faut étudier les grandes œuvres où tant de nobles esprits en ont organisé la science et constitué la théorie. La conscience humaine a-t-elle jamais parlé un plus éloquent et plus sublime langage que dans les pages divines de Platon ? S'est-elle jamais analysée elle-même avec plus de netteté et de précision que dans les savants écrits d'Aristote? A-t-elle jamais protesté contre la décadence croissante des mœurs et contre l'abaissement graduel des caractères
avec un accent plus mâle que dans les Pensées de Marc-Aurèle et que dans le Manuel d'Epictète? A-t-elle jamais fondé les grands devoirs de l'homme sur des assises plus inébranlables que dans les mo numents que nous ont laissés Malebranche et Kant? Voilà les ouvrages qu'il faut lire et étudier avec amour, si l'on veut se donner à soi-même une forte éducation morale.
On a beau dire, en effet, pour pratiquer le bien, il faut y croire, et on le pratique d'autant plus vaillamment qu'on y croit plus fortement. Il faut croire non seulement à son existence dans les choses, mais encore à son existence à l'origine et au terme des choses, et pouvoir dire avec les anciens : Jovis omnia plena. Il faut croire non pas à son existence seulement, mais encore à l'obligation qu'il nous impose de le réaliser, dans notre sphère individuelle, et au pouvoir qu'il nous confère de l'accomplir. Que ces croyances fassent plus ou moins défaut en nous, et la pratique du bien y fera plus ou moins défaut parla même; car la pratique esta la croyance ce que l'effet esta la cause. Aussi le pessimisme de Schopenhauer et d'Hartmann, dont on parle tant aujourd'hui, a-t-il pour dernière conséquence le nihilisme. Si, en effet, la foi au bien implique l'aspiration à l'être, la foi au mal entraîne l'aspiration au nonêtre : l'une est un principe de vie, l'autre un principe de mort pour les individus et pour les nations.
Mais pour se faire des croyances élevées, la lecture ne suffit pas ; il faut y ajouter la méditation person-
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nelle. Descartes recommande à ceux qui veulent arriver à des connaissances vraiment scientifiques, de suspendre leur jugement jusqu'à ce que la lumière leur apparaisse avec évidence. Si cette règle est applicable à l'ordre intellectuel, elle l'est également à l'ordre moral proprement dit : l'ordre moral, en effet, dépend de l'ordre intellectuel, puisque, pour bien agir, il faut commencer par bien penser. Il est dominé par un ensemble d'idées qui doivent être soumises au même contrôle que toutes les autres, et même à un contrôle plus sévère ; car l'erreur en matière morale n'est pas seulement un mal en soi, mais elle entraîne avec elle les plus funestes conséquences. Nous ne devons donc pas plus nous en rapporter aveuglément à autrui sur les règles de la vie que sur celles de la pensée pure ; nous devons, là aussi, interroger notre raison avec calme et sincérité, et accepter pour vrai et tenir pour certain ce qui lui paraîtra évidemment tel. Nous ne sommes vraiment des êtres intelligents que du moment où notre raison agit par elle-même et n'a pas besoin d'être à chaque instant secondée et comme remontée par une raison étrangère ; nous ne sommes vraiment des hommes degoûtque du moment où nous pouvons dire en lisant un ouvrage : — Voilà qui est beau! voilà qui est laid ! sans que personne nous suggère notre appréciation. De même nous ue sommes vraiment des êtres moraux que du jour où notre conscience prononce par elle-même sur le bien et sur le mal, sans avoir besoin de s'éclairer des lumières d'autrui et de recourir à une direction étran-
gère. En morale, comme en tout, la première qualité d'un homme, c'est d'être homme, c'est-à-dire d'avoir une personnalité.
Les autres préceptes que nous pourrions donner sur la discipline de la pensée, dans ses rapports avec la morale, reviennent pour la plupart à celui de nous prémunir contre l'influence que les passions exercent sur nos jugements. Combien, parexemple, ne devonsnous pas nous tenir en garde contre l'amour-propre, qui, suivant l'expression de Pascal, nous crève les yeux si agréablement ! Il nous aveugle sur nos qualités et sur nos défauts et nous fait croire que nous avons raison, alors même que nous soutenons la plus mauvaise cause. Combien ne devons-nous pas nous défier soit de l'amour, soit de la haine que nous éprouvons à l'égard des autres hommes ! Sans rien changer au fond de leur être, ces sentiments nous les font voir sous un jour tout différent. L'homme que l'on déteste est toujours fourbe, injuste, pervers ; la personne que l'on aime est toujours douée de toutes les perfections imaginables, jusqu'à ce que, la passion se retirant, on voie la réalité telle qu'elle est, dépouillée des couleurs soit hideuses soitbrillantesdontsabaguettemagiquel'avait revêtue. Nos sentiments déteignent sur nos opinionspolitiques comme sur nos opinions ordinaires. Sije suis du parti populaire, je croirai volontiers que c'est uniquement par élévation d'âme, par amour pour le peuple, par attachement à l'intérêt général que je me suis rangé de ce côté, et il est possible, en effet quecesmotifs aient été pour quelque chose dans
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l'attitude que j'ai prise. Cependant, à la réflexion, je m'apercevrai-peut être que l'envie à l'égard des grands, qui m'écrasent de leur faste, et lesourd espoir de m' élever personnellement, àla faveur d'un changement de système, n'ont pas été sans influence sur ma manière de voir. Si je suis conservateur, je m'imaginerai d'abord que c'est le désir tout chevaleresque de sauver la religion, la famille, la propriété, et de préserver ces grandes institutions de toute atteinte, qui m'a rendu tel. Cependant, en m'interrogeant avec l'intention sincère de m'éclairer, j'arriverai peut-être à me convaincre que je suis devenu conservateur par le désir secret de conserver la position que j'occupe, et que c'est principalement pour cela que j'oppose une résistance désespérée aux innovations les plus naturelles et les plus légitimes.
Le meilleur moyen de triompher de ces influences, nées de la chair et du sang, est, comme on voit, de nous replier sur nous-mêmes et de nous ressaisir dans notre pure essence par des actes répétés de réflexion. Si nous descendons souvent en nous-mêmes, si nous portons souvent le flambeau dans les ténèbres et les replis dj cet obscur et inextricable labyrinthe, nous nous en trouverons bien. Nos opinions, se dégageant peu a peu de tout élément passionné et animal, deviendront par là même moins exclusives et moins intolérantes) au grand avantage de notre vie morale et de la chose publique;