‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 40 sur 70 · NOS DEVOIRS SOCIAUX · texte numérisé non relu

NOS DEVOIRS SOCIAUX

sions et de notre amour-propre et de nous mettre, pour bien juger, à la place d'autrui, ce qui est en effet le meilleur moyen de porter des jugements équitables.

Ainsi, du premier contact de l'homme avec l'homme se dégagent deux vertus nouvelles que la vie solitaire ne pouvait pas faire éclore, la justice et la charité. Du moment que j'entre en rapport avec mon semblable , je remarque en effet qu'il a la même nature que moi, puisqu'il est doué comme moi de volonté et de raison, et je juge qu'il ala même destinée, puisqu'il a comme moi le devoir de conserver et de développer en lui ces deux facultés supérieures, c'est-à-dire de se conserver et de se développer en tant qu'homme. Mais, en même temps que le maintien et le développement de l'humanité en lui est pour lui un devoir, c'est un droit, ce qui implique pour autrui le devoir de n'y point mettre obstacle. Y mettre obstacle, l'identité de nature et de destinée une fois posée, ce serait dire à la fois que l'homme est homme et qu'il ne l'est pas, qu'il a et qu'il n'a pas une destinée, qu'il a et qu'il n'a pas de droits, ce serait tomber dans une contradiction flagrante. Donc l'homme doit respecter l'humanité dans autrui : c'est ce qu'on appelle indiffé remment l'équité ou la justice.

Si l'homme pouvait remplir seul sa destinée, il n'y aurait pas d'autres devoirs sociaux que les devoirs de justice; mais il ne le peut pas. Il a constamment besoin du secours des autres pour vivre et se déve-

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lopper. Il ne peut pas vouloir se passer de leurs services ; car ce serait vouloir se passer d'accomplir ses devoirs et de remplir sa destinée. Il ne peut donc pas vouloir non plus qu'ils se passent des siens, puisqu'ils ont la même nature et la même destinée que lui : ce serait, ici encore, dire oui et non sur la même chose ; ce serait tomber dans l'absurde . Donc l'homme doit aider l'humanité dans autrui: c'est ce qu'on nomme indifféremment la charité, la bonté ou la bienfaisance.

On voit par là la connexité des. différentes parties de la morale et leur dépendance d'un seul et même principe. Respecte et développe l'humanité en toi : voilà toute la morale individuelle., Respecte l'humanité et aide à son développement en autrui : voilà toute la morale sociale. Réalise ton idéal en tant qu'homme : voilà la morale tout entière.

La justice n'est que le respect de nous-mêmes, de notre personnalité, de notre dignité, de notre droit (toutes formules identiques) chez notre semblable. C'est pourquoi nous ne nous sentons astreints à aucun devoir de justice et de respect à l'égard des êtres qui ne sont pas de la même espèce que nous et ne partagent pas avec nous ces grands attributs de notre nature. Quels sentiments m'inspire le végétal ou l'animal? De la sympathie, de l'admiration, .de la terreur peut-être, mais non du respect. Je ne puis respecter que les êtres qui sont doués, comme moi, de volonté et d'intelligence : de même qu'ils ont seuls des devoirs, ils ont seuls des droits. Dieu lui-

même, si je le concevais, à l'exemple de certains philosophes, comme un principe aveugle et fatal, qui a tiré de son sein, sans le savoir et sans le vouloir, la multitude des choses existantes, Dieu n'aurait droit ni à mon respect ni à ma vénération. Que pourraitil en effet y avoir, dans cet être sans intelligence et sans initiative, de si lîoble et de si auguste? L'homme serait plus grand que son dieu, puisqu'il pense et que celui-ci ne penserait pas.

Ainsi, on le voit, le droit c'est la dignité personnelle. Mais l'homme, par cela seul qu'il est homme, est digne : c'est un attribut inhérent à son être et qui dérive directement de sa raison et de sa liberté, c'està-dire de sa personnalité. Digne de quoi? Digne de respect. Or, le respect qu'on lui porte a un nom particulier : c'estla justice. Le droit et le devoir de justice sont inséparables et résultent tous deux de notre qualité d'homme ! C'est donc poser une question oiseuse et frivole que de se demander lequel du droit et du devoir de justice précède l'autre. Ils sont non seulement contemporains, mais encore identiques au fond et ne différent que par leur rapport aux personnes. Ma dignité personnelle est inviolable et cette inviolabilité est à la fois un droit pour moi et un devoir pour vous. Mon droit, c'est ce qui m'est dû ; votre devoir, c'est ce que vous me devez. Or, ce qui m'est dû par vous et ce que vous me devez, c'est-à-dire ma créance et votre dette, c'est exactement là même chose.

La justice et le droit ne s'appliquent pas seulement

à l'humanité en nous, c'est-à-dire à la personne, mais encore à toutes ses conditions d'existence, à tous ses instruments, à toutes les choses qu'elle a, pour ainsi dire, marquées à son empreinte et frappées de son sceau : au corps, sans lequel la personne humaine n'existerait pas et qui devient ainsi sacré comme elle ; aux ohjets extérieurs, qu'elle s'est appropriés par le déploiement de son activité physique et sans lesquels le corps lui-même ne pourrait subsister ; à la famille et aux affections avouées par la raison et vraiment dignes de l'homme, qui lui ont donné naissance ; au développement et à la manifestation de sa pensée, sans lesquels il ne serait ni un animal raisonnable ni un animal sociable, et offrirait le triste spectacle d'un être incomplet et mutilé. Ces droits, ce n'est pas la loi civile qui les lui donne, elle ne fait que les lui reconnaître ; ce n'est pas la loi religieuse qui les lui confère, elle ne fait que les sanctionner; ils nous sont révélés par notre conscience et ont leur source au fond même de notre nature : ce sont les droits naturels. Toute loi civile. ou religieuse qui les méconnaît est nulle de soi, puisqu'elle est contraire à ces grandes lois que Montesquieu nommait si bien les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses.

Mais ces droits fondamentaux que tous les hommes possèdent également et qu'on appelle pour cela les droits de l'homme, si quelqu'un les méconnaît et les viole indignement en nous, que devrons-nous faire? devrons-nous nous résigner bassement et courber la

tète sous l'outrage? Non. Nous devrons protester hautement contre l'injure faite à la dignité humaine dans notre personne et en réclamer énergiquement la réparation. Si les réclamations verbales ne suffi sent pas, nous serons fondés à recourir a la contrainte pour obtenir justice. L'accomplissement de notre destinée étant juste, tout acte qui y met obstacle est injuste, et tout acte de résistance à ce dernier est juste par cela même, puisqu'il tend simplement à remettre les choses au point où elles doivent être. Ainsi chacun de nous avant droit de vivre, de se mouvoir, de posséder le fruit de son travail, toutes choses non seulement conformes, mais encore nécessaires à l'accomplissement de sa destinée, il sera bien fondé à repousser, même parla force, un acte*qui aurait pour but de porter atteinte soit à sa vie, soit à la liberté de ses mouvements, soit a sa propriété. Ce nouveau droit qu'on nomme le droit de contrainte, est aussi naturel que tous les autres et leur sert en quelque sorte de sanction. Seulement il est à remarquer que si chacun denous l'exerçait en toute circonstance, il eu résulterait de grands inconvénients. C'est pourquoi il a été remis aux mains de la société, qui se substitue ainsi à l'individu pour faire respecter ses droits.

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