DROITS DE L'HOMME ET .1. DE MAISTRE
J'ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan; mais quant a l'homme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie 1 . » Or, s'il n'y a point d'homme dans le monde, il est bien clair que les droits de l'homme n'existent pas.
Nous ne voudrions pas soumettre à une discussion en règle une simple boutade. Cependant, comme les ultramontains y voient toute une métaphysique profonde (ce qui montre, pour le dire en passant, qu'en l'ait de métaphysique et de profondeur, ils ne sont pas bien difficiles), nous examinerons en quelques mots la doctrine qui s'y laisse entrevoir.
Nous négligeons le côté politique de la question, touchant lequel de Maistre n'a pas tout a fait tort. Nous lui accordons que les institutions doivent être établies pour des hommes ayant certaines mœurs, certaines croyances, certaines traditions historiques, non pour les hommes en général, et nous avouons que cette vérité a été trop méconnue par la Révolution. — Nous nous renfermons uniquement dans le point de vue moral. Et d'abord, nous nous demandons s'il n'y a réellement point de droits de l'homme, c'est-à-dire si, abstraction faite des droits qui peuvent résulter pour lui de ce qu'il vit dans tel temps, dans tel pays, sous telle législation, il n'y en a pas qui naissent pour lui de sa nature même. Or nous sommes convaincu qu'il y en a de ce dernier genre.
1 De Maistre, Considérations sur la Frantie, page
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S'il n'y avait pas des droits de l'homme, considéré simplement c omme homme, il n'y aurait pas non plus des devoirs de l'homme, puisque droits et devoirs sont corrélatifs: le droit naturel et la morale naturelle seraient entraînés dans la même chute. Nous n'aurions, pour distinguer le bien du mal, d'autre règle que la loi écrite : la loi morale serait non avenue, ou plutôt elle n'existerait pas. Or il est évident qu'elle existe, comme nous l'avons établi ailleurs, c'est-à-dire qu'il y a une loi universelle et absolue d'après laquelle nous jugeons les hommes de tous les temps et de tous les pays et d'après laquelle nous approuvons ou désapprouvons les lois particulières et relatives elles-mêmes.
Non seulement l'opinion de J. de Maistre est fausse, mais encore le principe sur lequel elle repose n'a aucune valeur. Il n'y a point d'homme, dit-il, mais seulement des Français, des Russes, des Italiens. Comment ne voit-il pas qu'en s'exprimant ainsi, il tombe dans un nominalisme absurde qui amènerait, s'il pouvaitprévaloir,l'anéantissementnonseulementde la politique moderne qu'il n'aime pas, mais encore de toute espèce de politique, de toute espèce de morale, de toute espèce de psychologie, disons mieux, de toute espèce descience? La science, en effet, est un ensemble d'idées générales, c'est-à-dire d'idées qui se rapportent aux qualités essentielles et constitutives des êtres d'une certaine catégorie, abstraction faite de leurs qualités accidentelles et particulières. Ces dernières peuvent donner lieu à des remarques plus ou moins ingé-