‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 48 sur 70 · RESPECT DE LHOMME DANS SA VIE ) HOMICIDE ET DUEL · texte numérisé non relu

RESPECT DE LHOMME DANS SA VIE ) HOMICIDE ET DUEL

Nous avons assez étudié la justice considérée en elle -même, c'est-à-dire le droit en soi et le devoir que nous avons de le respecter. Il nous reste maintenant à l'étudier par le détail, c'est-à-dire à traiter de chaque droit et de chaque devoir de justice d'une manière spéciale. C'est ce que les Allemands appellent passer de la forme de la justice à sa matière, et ce que nous appellerons plus simplement passer delà justice en général à ses principalesxlivisions.

Notre premier droit est de vivre et notre premier

devoir de justice est de respecter la vie de notre semblable : «Tu ne tueras point! » Ce précepte n'est pas seulement consigné dans les livres du peuple hébreu : il est inscrit dans la législation soit civile, soit religieuse, de tous les peuples de la terre. Toujours et partout l'homme a été proclamé sacré pour l'homme. Chercher la raison de ce précepte, ce serait, à ce qu'il semble, chercher la raison de la raison même; car il en paraît un des éléments constitutifs et essentiels. Osons dire pourtant qu'il se ramène, comme toutes les vérités de la inorale, à notre principe fondamental, à savoir, que nous devons respecter la personne humaine, c'est-à-dire l'homme en tant qu'homme. Si je ne dois point porter la main sur le corps de mon semblable, ce n'est pas parce que c'esl un corps organisé et vivant : la plante est organisée et vivante et je ne me gêne pas pour l'arracher, quand j'en ai besoin. Ce n'est pas non plus parce qu'il éprouve des sensations : l'animal sent, et pourtant le meurtre de l'animal ne me semble pas un crime. Si j'ai le devoir de respecter le corps de mon semblable, c'est que celui-ci est mon semblable, c'est qu'il est un homme, c'est qu'il partage avec moi le privilège de la raison et de la volonté et que son corps m'apparaît non seulement comme le siège de sa vie physique, mais encore comme l'organe de sa vie intellectuelle et morale. Cen'est pas lui, à proprement parler, que je respecte : c'est l'humanité, c'estla personnalité dont il porte l'empreinte. Je ne veux pas attenter, en le frappant, à une nature raisonnable et

libre comme la mienne, ni intercepter le développement de sa destinée.

On comprend maintenant comment et pourquoi l'homicide est un crime. Ajoutons qu'il est un des crimes les plus graves qu'on puisse imaginer. Au lieu, en effet, de s'opposer, sur un point donné, à l'accomplissement de la destinée d'un homme, il l'arrête sur tous les points, il la supprime tout entière ; car, dans les conditions actuelles de notre existence, le physique est, sinon le principe, au moins la condition du moral : détruire l'un, c'est trancher l'autre dans sa racine.

L'homicide ne choque pas seulement notre raison, il froisse encore notre sensibilité dans une de ses inclinations les plusénergiques, dansla sympathie qui nous identifie avec nos semblables et nous fait jouir de leurs joies, souffrir de leurs souffrances, en un mot, vivre de leur vie, comme si nous n'étions les uns et les autres que les membres d'un même corps. Or ce sentiment ne se distingue pas seulement par son énergie : son énergie toute seule ne le rendrait pas digne d'être obéi. Il se distingue aussi par sa bonté, c'est-à-dire par sa conformité au bien, et a de tout temps été considéré comme l'un des attributs distinctifs de l'homme. C'est pourquoi on l'a nommé indifféremment la bonté et l'humanité. Or quoi de plus opposé à ce sentiment, quoi de plus féroce et de plus inhumain, dans le sens étymologique de ces deux mots, que le meurtre d'un de nos semblables !

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