HOMICIDE
Le respect de L'homme pour l'homme est tel que nous regardons comme des crimes le meurtre de l'enfant qui vient de naître et celui de l'insensé. Si le premier, en effet, n'est pas encore un homme, c'est déjà un homme commencé et qui arrivera plus tard à son achèvement et à sa perfection. Nous respectons enlui, à défaut delà personne présente, la personne future et la destinée qu'elle doit remplir. Si le second n'est plus un homme, il l'a été et peut encore le redevenir. 11 conserve encore comme un re- • net de sa grandeur et de sa noblesse passées : on dirait un sanctuaire d'où le dieu est récemment sorti et qui imprime encore le respect. C'est pourquoi un attentat dirigé contre lui ne saurait nous laisser indifférents. Le peuple a là-dessus des idées beaucoup plus saines que certains savants. Ceux-ci nous ravalent au rang des bêtes, ce qui nous amènerait, si nous pouvions les croire, k nous conduire entre nous comme nous nous conduisons avec elles, et à n'attacher pas plus d'importance au meurtre d'un enfant ou même à celui d'un homme t'ait qu'à celui d'un animal. Lesgens du peuple, au contraire, continuentà mettre entre eux et les bêtes une immense différence, ce qui est très propre à les maintenir dans le respect d'eux-mêmes et de leurs semblables.
Si l'homicide est toujours un crime, il offre pourtant une multitude de degrés, suivant que la victime touche au meurtrier de plus ou moins près et lui est unie par des liens plus ou moins étroits. Le meurtre commis sur un bienfaiteur est plus grave
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qu'un autre, parce qu'il est compliqué d'ingratitude et renferme plusieurs crimes sous une seule dénomination. Il en est de même, à plus forte raison, du fratricide et du parricide qui impliquent la rupture non seulement des liens de la société, mais encore de ceux de la famille et qui rabaisseraient l'homme, s'ils venaient à se généraliser, non seulement au-dessous de lui-même, mais encore au-dessous de la brute. Aussi l'homme a -t-il, lorsqu'il commet quelqu'un de ces crimes énormes, le sentiment profond de sa scélératesse. Quand Néron a tué sa mère Agrippine, de vils courtisans ont beau composer leur visage et chercher, par leurs flatteries, à rassurer sa conscience troublée, comme la nature ne flatte pas et que la face des lieux ne change pas comme celle des hommes, cette mer, ce rivage, sinistres témoins de son forfait, lui renvoient obstinément l'image de sa victime, et il croit entendre la nuit sortir du tombeau de sa mère de longs et douloureux gémissements. A mesure que l'homme s'éloigne des mœurs des bêtes sauvages, pour prendre celles qui conviennent à son espèce, il respecte davantage la vie de l'homme et se garde avec plus de soin d'y porter atteinte. A Athènes, dans cette république où se développèrent avec tant d'éclat les arts, les lettres, la philosophie, tout ce que les Latins réunissaient sous le beau nom d'humanité (humanitas), les peines étaient très douces non seulement envers les hommes libres, mais encore envers les esclaves. Une fois que Rome eut dépouillé sa férocité primitive et que la rude fille