‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 6 sur 70 · PARADOXE DE .T. -.T. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

PARADOXE DE .T. -.T. ROUSSEAU

PARADOXE DE J.-J. ROUSSEAU ET DE M. H. SPENCER SUR l/lNSTRUCTION EN GÉNÉRAL

Nous avons supposé, dans tout ce qui précède, que l'intelligence est une perfection de l'être humain, etquele développement des lumières est l'ornement et la gloire de la vie. Mais cette opinion, si naturelle et si plausible, n'a pas été professée par tout le monde : quelques-uns ne l'ont admise qu'avec de graves restictions , d'autres l'ont entièrement rejetèe. Socrate, qui élevait si haut la morale, ne faisait pas grand cas de la géométrie, de la physique et de l'astronomie. Cicéron, qui traite silonguementdes devoirs de la vie pratique, se montre singulièrement bref touchant ceux de la vie intellectuelle. Sénèque, qui accorde dans sa philosophie une si grande place à l'art de vivre, n'en fait qu'une bien petite à l'art de penser. Il reproche aux auteurs de son temps de se préoccuper de régler les mots plutôt que les actions et s'écrie douloureusement : « La philosophie n'est plus que de la philologie 1 ! » Saint Augustin luimême, malgré son tour d'esprit platonicien et ses élans spéculatifs, se montre assez prévenu contre certaines sciences, telles que l'astronomie, la phy-

Quse philosophia fuit, factaphilologia est, Sénèque, ép. 108.

sique, l'érudition, et c'est peut-être par là qu'il faut expliquer les boutades qui ont échappé à quelquesuns de ses disciples, particulièrement aux solitaires de Port-Royal et à Malebranche, contre ces divers genres d'études 1 .

De telles condamnations ne sont pas absolues et n'atteignent que certaines sciences déterminées. Il était réservé à un auteur du dix-huitième siècle de se prononcer absolument contre les sciences et les lettres prises dans leur ensemble, et en même temps contre la raison qui en est la source. S'il fallait en croire J.-J. Rousseau, non seulement les lettres et les sciences seraient fatales à la moralité humaine, mais encore l'homme qui pense serait un animal dépravé. Les seuls fruits qu'on puisse se promettre delà culture de l'esprit sont, d'après lui, cette politesse doucereuse qui n'est qu'une vile hypocrisie, et cette philosophie sophistique qui égare et corrompt les peuples et les jette sans vigueur aux pieds du despotisme. La vie sauvage, avec sa rude franchise, est préférable à cette prétendue civilisation.

Il y a un coin de vérité dans la thèse de Rousseau, mais le fond en est tout à fait erroné. Sans doute les époques cultivées sont assez généralement des époques amollies. Mais cet amollissement tient moins au développement des sciences et des lettres qu'à celui de la richesse publique, des plaisirs qu'elle procure et du luxe qu'elle engendre ; car parmi les arts

1 Voir notre Psychologie de saint Augustin, p. 327.

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