‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 52 sur 70 · DUEL · texte numérisé non relu

DUEL

des invasions germaniques. Plus habitués à se battre qu'à raisonner, les chefs francs, encore à demi barbares, aimaient mieux vider leurs querelles par les armes que par la discussion. Il leur paraissait plus simple de décider leurs différends en faisant appel à leur épée, dont ils savaient si bien se servir, qu'en discutant des articles de loi auxquels ils n'entendaient rien. Le duel se transmit ainsi de père en fils dans la classe noble ou militah'e, mais sans jamais en sortir, jusqu'au milieu du dix-huitième siècle. Aussi il est à croire que, si de simples enfants de la bour geoisie, comme Boileau et Racine, s'étaient avisés de croiser le fer avec Perrault et Pradon, ils auraient singulièrement égayé toute la gentilhommerie de l'époque. Mais enfin un moment arriva, grâce à la fusion graduelle des classes, où des fils de bons bourgeois, qui avaient, comme les parents de M. Jourdain, gagné de l'argent enaunant du drap dans le quartier Saint -Denis, se mirent à singer les grands seigneurs. Ils eurent, comme eux, des chevaux, des maîtresses, des chiens, des dettes et, par surcroît, des duels : ce fut pour eux une affaire de gloriole plutôt que d'honneur. Malgré cela, le duel n'est pas près de se répandre parmi les commerçants, les cultivateurs, les gens du peuple : entre deux gentilshommes qui se battent à coups d'êpée et deux artisans qui se battent à coups de couteau, ils ne mettent guère de différence. On voit par là que le duel est un usage accidentel et local, qui n'a jamais existé et qui n'existe encore que chez une minorité imperceptible :1a masse

du genre humain ou ne l'a pas connu ou l'a repoussé. Cependant le duel a, comme la plupart des choses humaines, son bon en même temps que son mauvais côté : il développe dans les âmes ce sentiment de l'honneur qui n'est que celui de la dignité personnelle élevé à son plus haut degré d'exaltation ; il entretient parmi les hommes, surtout parmi ceux qui sont voués au métier des armes, cette fierté et cette vaillance qui leur font regarder la mort sans sourciller et les portent à faire bon marché de leur vie. Aussi les chefs militaires ne l'ont jamais vu de trop mauvais œil et l'ont même, en certaines circonstances, imposé à leurs subordonnés avec l'assentiment exprès ou tacite de l'opinion. C'est pourquoi il est quelquefois difficile à un soldat de ne pas descendre en champ clos : cela fait en quelque sorte partie des exigences de sa profession. D'un autre côté, il y a dans la vie ordinaire des offenses pour lesquelles on ne peut obtenir des tribunaux qu'une satisfaction incomplète, pour ne pas dire dérisoire, offenses qui nous sont d'autant plus sensibles que c'est un père, une mère, une épouse ou une sœur qui en a été l'objet, de sorte que le duel semble alors indiqué commele seul moyen de réparation possible. On conçoit difficilement Rodrigue instituant une procédure dans les formes contre l'insolent qui a souffleté son père et laissant, malgré les appels réitérés du vieillard, dormir son épée dans le fourreau. Aussi un de nos historiens et de nos moralistes les plus graves, M. Guizot, hésite— t-il à condamner le duel : il lui

Bi

Page 1