RESPECT DE L'HOMME DANS SA. LIBERTE ESCLAVAGE ET SERVAGE
Je ne suis pas seulement obligé de respecter la vie démon semblable, mais encore sa liberté, et cela uniquement parce qu'il est mon semblable. Je puis enfermer dans mon écurie un cheval plein d'ardeur et qui ne demanderait pas mieux que de bondir librement dans la plaine, je puis l'attacher à un^véhicule et le contraindre | me mener où il me plaît, je puis même le forcer à traîner, d'une étoile jusqu'à l'autre, de lourds fardeaux, sans faire dire au public que j'a gis mal et que je suis un homme injuste. Mais si je séquestrais un de mes voisins, si je l'obligeais, le bâton à la main, à travailler à mon profit, la conscience de tous et la mienne propre s'élèveraient contre moi; je serais regardé et je me regarderais moi-même comme
un malhonnête homme ou plutôt comme un monstre qui s'écarte sciemment et volontairement du type de son espèce. Pourquoi deux jugements si opposés sur deux actes en apparence si analogues? Parce que mon cheval n'est pas une personne et que mon voisin en est une : c'est toujours à ce point pour ainsi dire central de la morale qu'il faut en revenir.
Être une personne, en effet, c'est être doué de vo lonté et de raison, c'est être capable de mériter et de démériter, c'est être un être moral. Or, c'est par sa qualité d'être moral et par elle seule que l'homme s'élève au-dessus des autres êtres de la nature et devient vraiment respectable, c'est-à-dire sujet d'un droit inaliénable et imprescriptible, le droit au respect. Ce respect, nous l'avons vu, ne doit pas seulement s'appliquer à la personne prise en elle-même, laquelle est un simple composé de volonté et de raison, c'est-àdire quelque chose d'invisible et d'intangible, ce que Leibniz appelait un point métaphysique. Il doit s'appliquer au système d'organes par lequel elle agit sur le monde extérieur et en reçoit l'action : de là l'obligation de respecter non seulement la personne humaine mais encore les organes, la vie même de l'homme, Mais si ce respect se rapportait à la personne et aux organes dont elle se sert pouragir, sans s'adresser en même temps aux actions qu'elle produit, la personne ne serait guère plus avancée. Elle serait réduite à une existence purement intérieure et virtuelle : toute libre expansion au dehors lui serait interdite. Elle serait ou empêchée de tendre à ses propres fins, ou
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employée comme simple instrument pour des fins étrangères, ce qui est en opposition complète avec sa nature et sa destinée. De là l'obligation de respecter la personne non seulement en elle-même, non seulement dans les organes par lesquels elle agit, mais encore dans ses actions, c'est-à-dire dans sa liberté extérieure : toutes choses que la raison proclame solidaires et inséparables.
Si la violation de la liberté de l'homme choque notre raison, elle ne froisse pas moins notre sensibilité. Comme la liberté nous paraît un des plus grands biens de la vie, nous nous mettons sympathiquement à la place de ceux qui en sont privés : nous souffrons en quelque sorte de leurs souffrances. Après les assassinats, les massacres, les tueries qui ont trop souvent déshonoré l'histoire de notre espèce, rien ne nous affecte plus profondément que les incarcérations arbitraires, que des mois etdesmois, des années et des années passées par un être humain sur la paille des cachots, dans l'humidité des donjons, dans les ténèbres visibles des oubliettes, sans qu'un rayon de soleil vienne réjouir ses yeux, sans qu'une main amie vienne serrer la sienne. Les annales du moyen âge sont pleines de ces lugubres histoires qui, dans notre enfance, nous faisaient dresser les cheveux et nous donnaient le cauchemar. Celles des temps modernes eux-mêmes nous en offrent plus d'une qui a défrayé l'imagination des poètes ou fait palpiter le cœur de la foule : celle du prisonnier de Chillon que Byron a immortalisé par ses chants ; celle du Masque
de fer dont la seule idée, abstraction faite des détails peu ou mal connus, a si fort remué les âmes sen sibles; celle de Latude et de tant d'autres malheureuses victimes dont le seul souvenir a fait, aux applaudissements du monde entier, sauter la Bastille.
Mais, si le respect de la liberté est si naturel et si bien enharmonie avec les principes de notre raison et les inspirations de notre cœur, comment les hommes ont-ils pu le méconnaître si longtemps? Car enfin l'esclavage, qui en est la complète négation, a existé durant toute l'antiquité et s'est même reproduit dans les âges modernes. C'est que la justice est une chose et que la pratique de la justice en est une autre. Il ne faut donc pas partir des imperfections qu'offre celle-ci pour nier celle-là. Il faut faire précisément le contraire : il faut partir de la loi de justice pour condamner sans appel tous les actes qui ne lui sont pas conformes et qui ont été accomplis en oppositionavec ses prescriptions souveraines. Ce n'estpas àla règle à s'accommoder aux faits : c'est aux faits à se plier à la règle. Par conséquent, nous devons flétrir l'esclavage au même titre que l'homicide sous toutes ses formes, je veux dire comme un fait contraire au respect que l'homme doit à l'homme.
Parmi les philosophes anciens, les uns l'ont admis, les autres l'ont rejeté. Avec son esprit naturellement élevé et amoureux de l'idéal, Platon essaye de s'en passer, dans sa République, et s'il y revient dans son livre des Lois, c'est comme à une institution analogue au servage plutôt que comme à l'esclavage vé-
ritable. Quant à Aristote, qui était ce qu'on appelle aujourd'hui un homme positif et passionné pour l'étude des faits, il ne voit dans l'esclavage qu'un fait curieux qu'il s'agit d'expliquer; puis peu à peu, comme il arrive, son explication se ■ tourne en justification. Suivant l'auteur de la Politique, la société ne peut vivre sans la propriété, et la propriété ne peut être mise en valeur que par des instruments inanimés et desinstruments animés. Gomme la navette ne saurait tisser toute seule, il faut bien qu'un instrument animé la meuve; comme la charrue ne saurait labourer d'elle-même, il faut bien qu'un instrument animé la manie. Ces instruments animés qui se servent des autres, ce sont les esclaves.
Aristote n'a pas seulement l'air de dire que l'esclavage est nécessaire, mais encore qu'il est naturel. La nature, en effet, veut que le plus parfait fasse la loi au moins parfait, et cela dans l'intérêt de celui qui obéit comme de celui qui commande. C'est dans ces conditions que l'âme fait la loi au corps; l'homme à l'animal. Or s'il y a des hommes qui ne sont guère supérieurs aux animaux et qui n'ont que juste assez d'intelligence pour comprendre et exécuter les ordres d'autrui, ceux-là sont faits pour obéir, ils sont esclaves par nature l .
Il est à peine besoin de réfuter cette théorie qu'Aristote n'expose d'ailleurs que sous une forme un peu dubitative. Cette navette qui lui paraît condam-
1 Aristote, Politique, livre I, chap. II.