‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 57 sur 70 · OPINION DE MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

OPINION DE MONTESQUIEU

suet, s.e prononcent à peu près dans le même sens. Ce n'est pas chez les théologiens , généralement partisans des doctrines de résignation et d'obéissance passive, c'est chez les philosophes qui portent plus haut le sentiment de la liberté et du droit, qu'il faut chercher la condamnation formelle et éloquente de l'esclavage. Le penseur le plus éminent du dixhuitième siècle, Montesquieu, déclare l'esclavage profondément immoral, parce qu'il déprave à la fois l'esclave et le maître. Il ôte, suivant lui, au premier la faculté d'agir par vertu, il ravale et avilit en lui la nature humaine. Il fait contracter au second des habitudes perverses qu'il porte ensuite dans ses rapports avec ses égaux, l'orgueil, l'irascibilité, la cruauté et le libertinage. Certains auteurs avaient fait dériver l'esclavage de l'un de nos meilleurs sentiments, de la pitié; ils avaient prétendu que c'était par pure bonté d'âme qu'on avait bien voulu se borner à réduire les prisonniers de guerre en esclavage, quand on aurait très bien pu leur donner la mort, car on en avait le droit. Montesquieu fait bonne justice de ce prétendu droit de tuer après le combat, sur lequel d'honnêtes écrivains, un Grotius, un Bossuet, s'étaient appuyés, dans le siècle précédent, pour légitimer l'esclavage. On ne peut tuer, ditil, même en temps de guerre, que quand il y a nécessité de le faire et l'on n'a, à l'égard du vaincu, d'autre droit que celui de l'empêcher de nuire. D'autres ont fondé l'esclavage surun contrat par lequel un homme se serait vendu à un autre. Montesquieu estime avec

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raison qu'une telle vente est impossible et de nulle valeur : « La vente, dit-il, suppose un prix ; l'esclave se vendant, tous ses biens entreraient dansla propriété du maître, le maître ne donnerait rien et l'esclave ne recevrait rien l . »

On allègue en faveur de l'esclavage une troisième raison, la naissance. Mais elle tombe avec les deux autres : si on n'a pas le droit de retenir en esclavage un homme pris àla guerre ou acheté, comment pourrait-on y retenir ses enfants? On ajoute que l'esclavage est utile à l'esclave lui-même, puisque son maître le nourrit. Mais alors qu'on ne retienne comme esclaves que ceux qui sont incapables de pourvoir à leur nourriture. Or, c'est précisément de ceux-là qu'on ne veut pas : ceux qu'on veut, ce sont ceux qui peuvent procurer à leurs maîtres, au prix de leurs sueurs, de bons et beaux bénéfices. On insiste et on dit que l'existence de la société est engagée dans le maintien de l'esclavage. Gela est inexact : l'expérience prouve, suivant Montesquieu, qui devine ici d'avance une des grandes lois de l'économie politique, que le travail servile est moins productif et moins rémunérateur que le travail libre.

Ce qu'on peut dire de plus plausible en faveur de l'esclavage, c'est qu'il est fort agréable d'avoir à soi et à sa discrétion des gens dont on peut faire absolu ment tout ce qu'on veut, au point de disposer à sa fantaisie de leur vie, du produit de leur travail, de

* Esprit des lois, livre XV, chap. n.

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leur honneur, sans que personne ait rien à y voir. Seulement la question n'est pas de savoir si cela nous est agréable, mais si cela vaut mieux pour la société en général et pour ces malheureux eu particulier. Pour connaître la véritable pensée des hommes sur l'esclavage, il n'y aurait qu'à les faire voter sur la question desavoir s'il sera maintenu ou non, mais en spécifiant bien qu'on tirera ensuite au sort pour décider ceux qui seront libres et ceux qui seront esclaves. Les plus malheureux reculeraient certainement devant le maintien de l'esclavage, s'il était soumis à une telle condition et s'ils avaient l' effrayante' per s pective de devenir eux-mêmes esclaves : preuve manifeste que cette institution est mauvaise en soi et foncièrement injuste 1 .

Après avoir combattu l'esclavage par les armes d'une haute raison, Montesquieu dirige contre lui les traits de l'ironie la plus perçante. Cette noble revendication des droits de l'humanité mérite d'être reproduite tout entière « : Si j'avais, dit-il, à sou tenir le droit que nous avons de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres. Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête, et ils ont

Montesquieu, Esprit des lois, 1. .XV, chap. ix.

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le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout, une âme bonne, dans un corps noir... H est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes des chrétiens. De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains. Car si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié l ? »

Sans traiter la question de l'esclavage d'une manière aussi complète que Montesquieu, un autre auteur du dix-huitième siècle, J.-J. Rousseau, l'a résolue par des raisons peut-être plus philosophiques et plus profondes. Il sefonde sur notre essence même pour déclarer notre liberté non seulement inviolable, mais encore inaliénable : « Renoncer à sa liberté,dit il, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs. Il n'y a nui dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme ; et c'est ôter toute moralité à ses actions que d'ôter toute liberté à sa volonté 2 . »

1 Montesquieu, Esprit des lois, 1. XV, chap. v. * J.-J. Rousseau, Contrat social, ch. iv.

Rousseau condamne ici la vente de soi-même pour la même raison que nous avons condamné le meurtre de soi-même. Le premier de ces actes offre, en effet, le même genre de culpabilité que le second : il consiste également à couper court à la destinée de l'homme en tant qu'homme et à supprimer, en un certain sens, suivant l'expression dont le grand disciple de Rousseau, Kant, se servira un jour, la personne humaine, c'est-à-dire le sujet même de la moralité.

Aujourd'hui la question de l'esclavage parait à peu près vidée. Cependant comme cette institution a encore donné lieu, il y a quelques années, à des discussions ardentes, il ne sera pas hors de propos d'examiner les raisons de ses derniers défenseurs. Ces raisons (chose singulière !) sont encore celles d'Aristote ; seulement elles ont reçu des circonstances une force nouvelle. Quand le philosophe grec fondait l'esclavage, non sans hésitation, du reste, sur l'inégalité naturelle des maîtres et des esclaves, on pouvait lui répondre que cette inégalité était chimérique et qu'on n'avait aucun moyen de la constater. Mais on ne peut pas, à ce qu'il semble, faire la même réponse aux défenseurs de l'esclavage des noirs. Leur infériorité intellectuelle et morale est assez généralement reconnue, et la couleur et la conformation de ces malheureux sont là pour les distinguer du reste des hommes. Lorsqu'on demandait à Aristote où étaient ces hommes voisins de la brute que la nature avait, suivant lui, destinés à se livrer aux seuls travaux du corps et à servir d'instruments vivants aux hommes

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libres, occupés des nobles travaux de la politique, de la guerre et da la philosophie, il pouvait, être embarrassé pour répondre, puisque les esclaves de son temps appartenaient à toutes les races et à toutes les nations. Mais il est plus aisé aux avocats des planteurs de se tirer d'affaire. Ils n'ont, à ce qu'il semble, qu'à nous montrer les pauvres naturels du continent africain, avec leurs cheveux crépus, leur nez épaté, leurs lèvres épaisses, leur face simienne et à nous demander s'ils ne portent pas sur leurs traits les stigmates de leur dégradation ; d'où il résulterait qu'ils sont naturellement faits pour obéir aux hommes de la race blanche, à la charge par ceuxci de les nourrir, de' les instruire et de les moraliser. Cette raison est spécieuse ; mais il suffit d'une observation bien simple pour en démontrerle peu de valeur. Quoique le nègre soit généralement inférieur au blanc pour l'intelligence, il a une intelligence et cette intelligence est pourvue des mêmes catégories ou idées fondamentales que la nôtre et fonctionne d'après les mêmes lois. Il a, comme nous, une volonté libre; il est capable, comme nous, non seulement de science, mais encore de moralité : en d'autres termes, il est doué de raison et de liberté, c'est-à-dire des attributs constitutifs de la personne humaine. Cela suffit pour lui conférer des droits. Par conséquent, lors même qu'il se rapprocherait encore davantage par son extérieur de certaines espèces du règne animal, lors même qu'il serait au physique un véritable singe, il ne serait pas permis de le réduire en escla-

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vage; car au moral il est lui homme et il doit être respecté en tant qu'homme. Outrager en lui l'humanité dont il porte le sacré caractère, ce serait commettre une injustice, ce serait violer le droit.

« Ne repoussons-nous pas avec indignation, avec horreur, dit un auteur américain, l'idée d'être réduits à l'état d'outils, de choses dans la main de quelqu'un de nos semblables? Est-il une vérité morale plus profondément enracinée dans nos cœurs que celle qui nous dit qu'une telle dégradation serait un outrage infini ?Et si cette impression n'est qu'une erreur, sur quelle conviction morale peut-on se fier? La certitude que nous ne pouvons devenir avec justice la chose d'autrui ne tient pas à la couleur de notre peau, au lieu de notre naissance, à notre force ou à notre richesse. Tout cela n'entre pas dans nos pensées. Le sentiment qui nous dit que nous avons des droits indestructibles est une partie de notre esseiLce morale : c'est le sentiment de notre humanité qui implique la conviction qu'on ne peut pas nous posséder comme on fait d'un arbre ou d'une brute. C'est parce que nous sommes des hommes, qu'on n a pas le droit de faire de nous des esclaves. Personne donc ne peut être légitimement asservi 1 . »

On veut bien convenir qu'à la vérité les nègres sont des hommes, mais on ajoute que ce sont des hommes incomplets, qui passent leur vie dans une

1 Channing, De VEsclavage avec une belle préface de M. Laboulaye, p. i'i.

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longue enfance et qui ont, par conséquent, toujours besoin de tuteurs. Tant que les nègres, dit-on, sont abandonnés à eux-mêmes, ils sont incapables de défricher les forêts, de dessécher les marais, de labourer la terre, en un mot, de lutter contre la nature. Aussi sont-ils à chaque instant écrasés et dévorés par elle, comme l'attestent les maladies pestilentielles qui sévissent contre eux dans leur pays et qui les déciment. De plus, leur ignorance et leur férocité les mettent sans cesse aux prises les uns avec les autres et les guerres d'extermination auxquelles ils selivrent font dans leurs rangs des victimes innombrables. C'est pourquoi il est bon que, pendant un certain temps, les blancs prennent ces grands enfants sous leur tutelle et se chargent de leur éducation. Les nègres apprendront, à leur école et sous leur direction, à subvenir à leurs besoins par leur travail et recevront une culture intellectuelle dont ils auraient toujours été privés sans l'intervention de la race supérieure quiveut bienles prendre sous sonpatronage.

Cette théorie a quelque chose de séduisant. Rien de plus beau, au premier aspect, que cette éducation généreusement donnée par les aînés de la grande famille humaine à leurs frères moins avancés. Malheureusement, quand on passe de la théorie à la pratique, il fautbeaucoup en rabattre. Que dis-je ! on se trouve en présence d'un des spectacles les plus hideux qui aient jamais contristé les regards de l'homme. On sait comment se recrutaient les malheureux qui étaient transportés des côtes occidentales de l'A-

frique dans les régions américaines. On les achetait, moyennant quelques menus objets de peu de valeur, aux chefs de ces contrées, qui étaient assez peu délicats pour spéculer sur la liberté de leurs sujets et de leurs compatriotes ; on les poussait même ainsi, par l'appât d'un misérable gain, à poursuivre sans répit ni repos des guerres fratricides. Une fois achetés, les infortunés étaient entassés pêle-mêle dans les flancs d'un vaisseau négrier, serrés les uns contre les autres, gênés dans leurs mouvements, manquant d'air pour respirer, de sorte que les uns mouraient et que d'autres contractaient de cruelles maladies durant cette horrible traversée. Dès qu'ils étaient débarqués, on les menait au marché et on les -vendait, sans tenir nul compte de leurs liens de parenté, le mari sans la femme, la mère sans les enfants. On les conduisait (et on les conduit encore dans certains pays) au travail, le fouet à la main, et chaque fois que leurs bras, allanguis par la fatigue, fonctionnaient plus mollement, l'instrument du supplice tombait sur leurs épaules nues et rayait leur peau déchirée. L'esprit des nègres n'avait pas plus à gagner que leur corps au régime auquel on les avait soumis. Les prêtres chargés de les instruire se bornaient engénéral à leur recommander la patience et la résignation : les colons n'auraient pas toléré un autre enseignement. Que si quelque ecclésiastique généreux entreprenait de relever le moral de ces infortunés et de leur inculquer le sentiment de la dignité humaine, il devenait impossible dans la colonie et son expulsion

ne se faisait pas attendre. Gela était tout à fait dans la logique de la situation, Il ne faut pas apprendre à un homme ses droits et ses devoirs, si l'on ne veut pas qu'il fasse respecter les uns et qu'il accomplisse les autres; il ne faut pas lui dire qu'il est un homme, si on ne veut pas qu'il agisse en homme et qu'il soit traité comme tel : dans de telles conditions, la morale est essentiellement révolutionnaire. A quoi bon enseigner à un père ses devoirs envers ses'enfants, si on s'arroge le droit de les séparer de lui ou de les martyriser en sa présence? A quoi bon prescrire à une femme la fidélité à son mari, si elle reste forcément soumise à toute la brutalité de son maître?

Voilà comment se faisait, il n'y a pas encore longtemps, cette prétendue éducation de la race noire sous la douce et fraternelle direction d'une race meilleure et plus civilisée. La torture du corps et l'avilissement de l'àme en étaient les deux principaux éléments.

Du reste, cet avilissement est inhérent à l'esclavage lui-même, et c'était là ce qui révoltait le plus, dans cette institution, le grand cœur de Channing : « Le travail, dit-il, emploie la plus grande partie de la vie, de sorte que le motif qui pousse au travail a une immense influence sur le caractère : c'est lui qui détermine si le but de la vie sera atteint ou manqué. .. Le journalier qui, d'une main calleuse et à la sueur de son front, gagne du pain pour une femme et des enfants qu'il aime, s'élève, par ce généreux motif, à la vraie dignité; et quoiqu'il n'ait pas le poli du monde,

c'est un être plus noble que ceuxqui croient quela richesseles dispense de servir leurs semblables. Le motif quifait agirl'esclavele dégrade. C'est le fouet. Travailler le fouet devant les yeux, sous lamenace des coups, c'est être exposé à une insulte perpétuelle, à une influence dégradante. Chaque mouvement du corps qu'une telle menace commande, est une blessure faite àl'âme. Qu'il doit être difficile à celui qui vit sous le fouet de se respecter lui-même ! Quand cette crainte remplace tous les nobles motifs que Dieu a établis, c'est la mort des sentiments les meilleurs, les plus élevés de notre nature. Il appartient à la brute d'être gouvernée parle fouet. Encore voit-on la brute même agir par de plus généreux instincts . Le cheval de race ne supporte pas le fouet. Abaisserons-nous l'homme au-dessous du cheval 1 ? »

Il n'y a donc pas de justification possible pour la grande iniquité qui a été si longtemps commise et qui l'est encore envers les malheureux Africains-. L'esclavage antique, malgré toutes ses horreurs, n'était certainement pas un aussi grand crime que celui qui a été perpétré, pendant plus de trois siècles sous nos yeux, dans le silence de nos écoles et de nos temples et comme en dérision de notre civilisation chrétienne. Le premier, en effet, avait dans les circonstances, sinon sa justification, du moins son ex-

i Channing, De VEscJarage, p. 64.

2 V. le savant et philanthropique ouvrage de M. Berlioux : La traite orientale, histoire des chasses à l'homme organisées en Afrique depuis quinze ans, Paris, Guillaurain, 1870.

cuse; car il était le plus souvent le simple résultat de la guerre, tandis qu'il n'en était pas de même du second. Quand un peuple injustement attaqué a longtemps lutté contre un autre dans une guerre à mort, et qu'il le tient enfin terrassé sous sa main, il est assez naturel qu'il le somme de choisir ou d'être exterminé sur l'heure ou de se résigner à faire tout ce qu'il lui commandera. Cela s'explique par l'emportement de la lutte engagée, par le ressentiment des blessures reçues, par l'enivrement du triomphe remporté, c'esta-dire par des passions blâmables, à la vérité, mais qm n'ont rien de bas ni d'ignoble. Mais quand d'infâmes spéculateurs s'en vont, l'argent à la main et sans s exposer à aucun risque, provoquer des hommes à attaquer d'autres hommes inoffensifs, à s'emparer d'eux et à les leur vendre comme on vend au marché des têtes de bétail, et qu'ils disent, pour se justifier, que c'est le seul moyen de faire aller le commerce, sans nuire à personne, car les noirs sont plus heureux chez eux qu'au sein de leur pays, je trouve là un tel mélange de lâcheté, d'impudence, de cupidité, de cruauté et d'hypocrisie, que je n'ai vraiment pas de termes pour qualifier une telle conduite! Les principes au nom desquels nous avons condamné l'esclavage sont également applicables au servage qui n'en est qu'une atténuation. Le serf différait, en effet, de l'esclave en ce qu'au lieu d'être entièrement à la discrétion de son maître, il ne pouvait être vendu qu'avec le sol auquel il était attaché et dont il faisait comme partie intégrante. Du reste, sa

situation n'était pas beaucoup plus heureuse. Le seigneur possédait à son égard un pouvoir absolu ; car il pouvait élever le chiffre de ses redevances, soit en travail soit en argent, selon son bon plaisir : il le tenait, suivant une formule énergique, pour taillable et corvéable à merci : « Quelques-uns des serfs, dit Beaumanoir, sont si sujets à leur seigneur que leur sire peut prendre tout ce qu'ils ont à mort et à vie, et leur corps tenir en prison, toutes les fois qu'il lui plaît soit à tort, soit à droit, qu'il n'en est tenu à répondre à personne, fors à Dieu. » Cette condition, qui a duré en Europe onze ou douze siècles et qui s'est prolongée en France jusqu'à la veille de la Révolution, était certainement incompatible avec la dignité de l'homme et avec sa qualité de personne morale.

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