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ET CORRUPTION, MÉDISANCE ET CALOMNIE

Si nous sommes obligés de respecter la vie et la liberté de notre semblable, parce qu'elles sont les conditions nécessaires de sa personnalité, à plus forte raison sommes-nous tenus de respecter sa pensée, car elle fait partie intégrante de sa personnalité même et en est un des éléments essentiels. La personne, en

effet, est composée à la fois de la pensée et de la volonté et celles-ci sont unies par des liens si étroits que, si l'une disparaissait, l'autre disparaîtrait également et se résorberait dans l'instinct, qui en a été la première forme. Alors l'homme ne serait plus un homme : il serait un animal comme un autre.

Mais est-il bien nécessaire de nous recommander de respecter la pensée d'autrui? Cette pensée, étant un fait purement intérieur, n'est-elle pas par cela même à l'abri de nos atteintes? Un auteur contemporain, M. de Bonald, Ta cru ou a fait semblant de le croire. Suivant lui, réclamer pour l'homme la liberté de penser est un peu plus ridicule que réclamer pour lui la liberté de respirer. La première de ces libertés est, comme la seconde, inhérente à notre être et à moins de nous ôter la vie, personne ne peut nous la ravir. Le célèbre écrivain ne voit pas ou ne veut pas voir que, quand on parle de la liberté de la pensée, on prend ces mots dans un double sens ; qu'on entend par là la liberté de la pensée dans ses manifestations, comme en elle-même, dans son mouvement extérieur, comme dans son mouvement intérieur, c'està-dire dans toutes les conditions nécessaires à son plein et entier développement. Or, c'est de la liberté de la pensée ainsi considérée qu'il s'agit de savoir si elle est un droit ou si elle n'en est pas un, c'est-^-dire si elle est ou si elle n'est pas digne de respect.

Une telle liberté est un droit pour l'homme sain d'esprit et arrivé à l'âge adulte. De même qu'il éprouve, à cet âge, le besoin de se gouverner lui-même, de

même il éprouve celui de juger par lui-même. C'est par ce double besoin d'échapper à toute tutelle, dans l'ordre de l'action et dans celui de la pensée, et de vivre enfin de sa vie propre, qu'il signale son avènement à la personnalité. Jusque-là il s'était laissé docilement conduire par un père, par une mère, par ceux que la bonne et pré venante nature avait chargés de vouloir et de penser pour lui, durant ses jeunes années, et il avait accepté, sans les discuter jamais, leurs ordres et leurs opinions. A partir de ce moment, il commence, sans manquer au respect qu'il leur doit, à faire, lui aussi, acte de jugement et de volonté, à avoir ses aspirations propres et sa propre manière de voir, si bien que ses parents s'aperçoivent un beau jour qu'ils n'ont plus affaire à un enfant, c'est-à-dire à un simple prolongement d'eux-mêmes, mais àun homme véritable, à une véritable personne. Non seulement ils n'en seront pas fâchés, mais ils s'en réjouiront, s'ils sont sages, convaincus que, s'il eût continué de recevoir d'eux en toutes choses l'ini tiativeet l'impulsion, au lieu de devenir un homme, il fût resté un automate. Qu'ils ne frappent donc pas son intelligence d'inertie, en pesant constamment sur elle; qu'ils l'encouragent, au contraire, à prendre l'essor. Ils doivent respecter et même favoriser en lui le libre mouvement de la pensée : c'est pour eux une obligation à laquelle ils ne sauraient se soustraire.

Ce que nous disons des parents, il faut le dire aussi des maîtres. Les meilleurs ne sont pas ceux qui communiquent à leurs disciples de grandes idées, de

nobles doctrines, sans plus ; ce sont ceux qui les mettent en état d'en acquérir, ou tout au moins de féconder par le travail de la réflexion celles qu'ils ont reçues. Or il n'y a que les maîtres qui enseignent et pratiquent le libre examen qui opèrent de ces prodiges. Tel fut, dans l'antiquité, Socrate, cet infatigable chercheur qui faisait profession de ne rien savoir, mais qui excellait à développer dans l'esprit des autres ce qui vaut mieux que la science, le talent de la produire et de l'organiser. Aussi suscita-t-il autour de lui et après lui les plus beaux génies dont s'honore l'ancien monde, un Platon, un Aristote, et inaugura-t-il un mouvement intellectuel dont les conséquences durent encore. Tel fut aussi, dans les temps modernes, Descartes, ce philosophe éminent entre tous, qui apprit à nos penseurs et à nos écrivains du xvn e siècle à juger par eux-mêmes, avec une honnête indépendance, au lieu d'aller chercher leurs opinions toutes faites chez les auteurs d'autrefois, et qui éleva ainsi la philosophie et la littérature fran çaises à une hauteur qu'elles n'ont jamais dépassée. Tous ceux qui sont appelés à agir d'une manière ou d'une autre sur les intelligences doivent suivre ces illustres modèles : ils doivent respecter et développer en elles le pur amour de la vérité, le goût des re cherches désintéressées et indépendantes.

De toutes les formes de la liberté de la pensée, la plus respectable et la plus sacrée est peut-être la liberté religieuse ou liberté de conscience. On l'appelle indifféremment de ces deux noms à cause de l'affi-

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