INTOLÉRANCE
nitêqui a de tout temps paru exister entre les idées religieuses et les idées morales. Cependant elle a été déniée aux hommes, dans presque toute la suite de l'histoire, et Dieu sait au prix de quels flots de sang elle a été achetée ! C'est parce que les anciens ne la connaissaient pas qu'ils mirent à mort Socrate et que plus tard ils firent périr des milliers de chrétiens dan s les supplices ; c'est parce que les chrétiens ne voulaient pas l'admettre qu'ils dirigèrent, à leur tour, contre les derniers païens et contre les hérétiques de cruelles persécutions. Comment expliquer une si horrible violation de la loi du devoir? Par le zèle malentendu de cette loi même. Dans un temps où la morale était si intimement unie à la religion qu'on ne les séparait pas et qu'on ne comprenait pas l'une sans l'autre, toute attaque contre celle-ci dut être regardée comme une attaque contre celle-là et le péché dut étrepuni à l'égal du Grime. C'est ainsi qu'on retrouve jusque dans les forfaits qui souillent et déshonorent notre espèce les sentiments de moralité qui font sa dignité et sa noblesse.
Aujourd'hui, grâce aux éloquentes revendications de Voltaire, de Montesquieu et des autres philosophes du dix-huitième siècle, la liberté de conscience est définitivement ' conquise dans le domaine de la vie publique; mais il n'est pas inutile d'en recommander, même à l'heure qu'il est, le respect dans la sphère de la vie privée. Nous devons respecter les croyances religieuses de notre semblable, comme sa vie et sa liberté, et ne rien faire qui puisse y porter atteinte.
276 m NOS DEVOIRS ET NOS DROITS
Ce n'est pas là un devoir large et de simple générosité, mais un devoir strict et de rigoureuse justice, qu'on peut formuler de la manière suivante : « Ne blesse pas autrui dans ses croyances, de même que tu ne voudrais pas qu'il te blessât dans les tiennes. » Nous sommes encore loin, à notre époque, de comprendre et de pratiquer, comme nous le devrions, un précepte si raisonnable. C'est en vain que toutes nos constitutions ont proclamé la tolérance en matière religieuse — terme bien faible, pour le dire en passant, car on doit faire mieux que tolérer le droit, — et que des théologiens autorisés ont interprété en des sens de plus en plus adoucis le vieux principe du moyeu âge : hors de l'Église point de salut. Nous tenons à damner,non seulement dans l'autre monde, mais encore dans celui-ci, tous ceux qui ne partagent pas notre manière de voir. Au lieu de chercher à les éclairer par les lumières d'une haute et calme raison, nous dirigeons contre eux des attaques violentes, qui ne prouvent qu'une chose, c'est que, si nous n'égorgeons et ne brûlons plus nos adversaires, ce n'est pas le désir, mais le pouvoir de le faire qui nous manque. Cette habitude de remplacer les discussions doctrinales par les personnalités vulgaires a les plus funestes effets. D'un côté, elle débilite les esprits, qu'elle détourne de l'étude sévère de la vérité et qu'elle accoutume à se repaître de déclamations; de l'autre, elle corrompt les cœurs, en qui elle éteint toute préoccupation généreuse et élevée, pour n'y laisser subsister que des passions basses et haineuses.
L'homme ne doit pas seulement respecter l'intelligence de son semblable, mais encore sa moralité, car si la vérité a son prix, la vertu est plus précieuse encore. Or, ceux-là y portent atteinte de la manière la plus grave qui, par des flatteries, des présents, des menaces, s'efforcent, dans un but d'intérêt personnel, d'altérer l'intégrité des autres et de les détourner du chemin du devoir et de l'honneur : c'est ce qu'on nomme la corruption. A toutes les époques, même aux époques les plus renommées pour leur dignité morale, on a vu des clients empressés à circonvenir leurs juges et des juges n'opposant à ces tentatives de corruption qu'une résistance molle et trop facile à vaincre. C'est l'histoire d'un certain juge de Racine et des obsessions dont il est l'objet de la part des plaideurs. Les auteurs sacrés s'accordent avec les profanes pour flétrir ces tentatives de corruption : « Combien de pupilles, dit un prédicateur du xvii siècle, dont l'héritage devient, après bien des formalités, la proie du chicaneur et de l'usurpateur ! Combien de familles ruinées, parce que le bon droit, attaqué par une partie redoutable, n'a point trouvé de protection ! Combien de procès mal fondés, néanmoins hautement gagnés, parce que les sollicitations, la cabale et la brigue ont prévalu ! Malgré la justice et les lois, le faible succombe presque toujours. S'il y a des juges sans probité, c'est toujours contre lui et jamais pour lui qu'ils se laissent corrompre... Où voit-on, dit-il ailleurs, des riches passer par la rigueur des lofs ? dans quel tribunal les
punit-on? quelle justice contre eux obtient-on? quelle intégrité ne corrompent- ils pas 1 ? »
Si la corruption a moins de prise sur la magistrature d'aujourd'hui que sur celle d'autrefois, elle n'a pas disparu pour cela, elle n'a fait que se déplacer. Elle se manifeste, sinon par des symptômes graves, au moins par de légers indices, dans les élections politiques, soit en France, soit chez les autres peuples libres de l'Europe. Quel est le député récemment élu, qui ne se croit pas obligé, pour solder en quelque sorte les frais de son élection, de solliciter un certain nombre d'emplois pour ceux qui y ont le plus activement contribué? Or il y a là, à ce qu'il semble, du côté de l'électeur et du côté de l'élu, une subordination du devoir au calcul, de l'intérêt général à l'intérêt particulier, qui ne saurait être approuvée au point de vue moral et qui n'est pas sans danger au point de vue politique : « L'avantage d'un État libre, dit Montesquieu, est qu'il n'y a point de favoris. Mais, quand cela n'est pas, et qu'au lieu des amis et des parents du prince, il faut faire la fortune des amis et des parents de tous ceux qui ont part au gouvernement, tout est perdu, les lois sont éludées plus dangereusement qu'elles ne sont violées par un prince qui, étant toujours le plus grand citoyen de l'État, a le plus d'intérêt à sa conservation 2 . »
1 Bourdaloue, Sermon sur le jugement dernier et Sermon sur les richesses.
2 Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, chapitre IV,