CORRUPTION
La corruption des mœurs proprement dite n'est pas moins dangereuse que l'autre. Elle se propage surtout par l'exemple, c'est-à-dire par l'esprit d'imitation, et l'influencede l'exemple agit ordinairement de haut eu bas, parce qu'il est dans la nature de l'homme d'admirer ceux qui le surpassent et d'imiter ceux qu'il admire. Aussi, dans l'Etat, la corruption descend presque toujours des princes aux grands et des grands au commun des hommes. Sous Charles II, comme le remarque Adam Smith, les vices du roi l'avaient tellement mise à la mode parmi les gentilshommes que quiconque n'était pas perdu de moeurs passait, à leurs yeux, pour un manant et un puritain. Les vices de Louis XIV et ceux de Louis XV ne furent pas moins contagieux et n'eurent pas des effets moins désastreux sur la noblesse française. Dans la famille, la corruption suit une marche analogue, elle descend des pères aux enfants; c'est pourquoi les moralistes nous recommandent si instamment de respecter dans l'enfant l'homme futur, en lui épargnant la vue de nos désordres, et de nous retenir par égard pour lui, sinon par respect pour nous-mêmes, sur la pente du mal.
Si c'est déjà mal faire que de donner à la jeunesse le spectacle de nos passions, combien n'est-ce pas plus mal faire encore que de chercher à les lui com muniquer! Aussi la séduction a été regardée de tout temps comme un crime odieux. Non seulement elle fait perdre à la personne séduite la plus belle vertu de son sexe, qui est la pudeur, mais elle la porte à
vivre d'une vie molle, sensuelle, vaniteuse, et la conduit quelquefois à l'infanticide, à la prostitution, à la dégradatio'n la plus irrémédiable. Si les jeunes gens songeaient à tout cela, si, le voile de l'avenir se déchirant à leurs yeux, ils voyaient, comme conséquence d'un plaisir d'un moment, toute une vie de jeune fille désolée, pleine de misères, de vices et d'opprobres, ils ne pourraient sans doute s'empêcher de frémir. Il y a, en effet, quelque chose de poignant à se dire : Voilà une personne dégradée, une viemanquée, une destinée perdue, et c'est moi seul qui en suis cause !
Outre les biens moraux internes, tels que la probité et la pudeur, dont nous venons de parler, il y a des biens moraux externes, tels que la réputation et l'honneur, dont il importe aussi de dire quelques mots. Attenter aux premiers, c'estdéjà presque toujours attenter aux seconds; car généralement l'honneur suit la vertu, comme l'ombre suit le corps. La réciproque est plus rarement vraie. Une atteinte à la considération ne devient une atteinte à l'honnêteté que dans le cas où elle produit dans le sujet lésé un découragement, un affaissement moral quile porte à se dire que, puisqu'il a la réputation de mal faire, au moins faut-il qu'il en ait le plaisir.
Au reste, la bonne renommée d'un homme a par elle-même assez de prix pour que ce soit un devoir strict de la respecter. Sans elle, tous les biens matériels ne sont rien et avec elle tous les maux physiques deviennent supportables. Dès que l'opinion publique est avec vous, et vous soutient dans votre
lutte pour la justice et dans les persécutions que vous subissez pour elle, vos souffrances se changent en joies, votre martyre se transforme en apothéose. C'est là un sentiment si naturel que de simples sauvages l'éprouvent pour peu qu'ils aient d'énergie morale : ils chantent pendant qu'on scalpe leur chevelure ou qu'on les brûle à petit feu, parce que leurs amis et leurs ennemis eux-mêmes sont là pour les applaudir, et que ces applaudissements compensent, et au delà, les- tourments qu'ils endurent. Quand, au contraire, l'honneur vous manque, surtout s'il vous manque justement, vous ne savez plus que devenir; vous cherchez au loin quelque réduit où vous puissiez échapper aux regards devos anciens amis, qui d'ailleurs vous fuient et rougissent de vous, et à ceux des étrangers eux-mêmes dont chaque mot, chaque geste, chaque mouvement prend, à vos yeux, un caractère accusateur. Quelle misère est comparable à celle d'un homme qui est placé dans cette situation ! L'estime, la sympathie, l'affection de ses semblables, ces sentiments qui enchantent la vie la plus pauvre et la plus dénuée, ne s'adressent jamais plus à lui! Or, « nous avons une si grande idée de l'âme de l'homme, dit Pascal, que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés, de n'être pas dans l'estime d'une âme, et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime. Qui ne mourrait pas, ajoute-t-il, pour conserver son honneur, celui-là serait infâme. »
C'est qu'une fois perdu, l'honneur ne se recouvre guère. Voilà une pécheresse convertie, une Madeleine
repentante : si bien convertie et si repentante qu'elle soit, elle ne sera jamais pour le public qui la connaît sur le même pied que l'épouse immaculée, que la mère de famille irréprochable. Voilà un ancien forçat, non seulement repentant et honnête, mais encore bienfaisant et généreux : il est toujours, malgré tout, un ancien forçat 1 . La société l'a marqué de sa flétrissure, et cette marque, tous ses actes de vertu, d'héroïsme même ne sauraient l'effacer : c'est la tache de sang de lady Macbeth que toutes les eaux de la mer ne laveraient pas. C'est une loi cruelle, mais c'est la loi :
Car l'honneur est une île escarpée et sans bords, On n'y peut plus rentrer quand on en est dehors.
Si l'honneur est un bien si précieux et si la perte en est quelquefois irréparable, on comprend que nous soyons tenu de le respecter chez autrui et de n'y porter aucune atteinte. On peut y attenter de deux manières, par la médisance et par la calomnie, c'està-dire en divulguant des fautes ou des défauts réels et en en forgeant d'imaginaires. Le goût de la médisance ,est malheureusement très répandu parmi les hommes. Un philosophe anglais, Hobbes, le remarquait déjà de son temps. Il conseillait à ceux qui voulaient échapper aux critiques des sociétés mondaines, de ne jamais quitter le salon avant les autres
1 Voiries Misérables de V. Hugo.