‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 7 sur 70 · PARADOXE DE 3.-3. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

PARADOXE DE 3.-3. ROUSSEAU

qu'elle a à son service, ceux qui'flattent les sens sont encore plus nombreux que ceuxqui s'adressent àl'mtelligence. Rousseau parle beaucoup de l'influence des lettres sur les mœurs ; mais il ne voit pas que les mœurs exercent, à leur tour, sur les lettres une influence capitale. Quand les premières sont saines, les secondes le sont aussi; quand les unes sont corrompues, les autres le sont également; car les lettres ne sont que l'expression, les mœurs sont les choses exprimées. Ce n'est pas la littérature de la Régence qui a fait les mœurs de cette triste époque : ce sont ses mœurs qui ont fait sa littérature. Rousseau oppose à la corruption des nations polies la vertu des peuples sauvages. On voit bien qu'il n'avait jamais vécu parmi eux et qu'il ne les connaissait que par ouï-dire: « Bernard Roman, dit un auteur du dix-huitième siècle , peint les sauvages tels que je les ai vus, sales, ivrognes fainéants, voleurs, d'un orgueil excessif, d'une vanité facile à blesser, et alors cruels, altérés de sang, implacables dans leur haine, atroces dans leur vengeance 1 . »

Quant au paradoxe de Jean- Jacques, que l'homme qui pense est un animal dépravé, c'est bien la plus grande contre-vérité qui ait jamais été émise. L'essence del'homme étant d'être raisonnable, d'être pensant, sa vraie nature est précisément de 'penser. Ce n'est donc pas en pensant, mais en cessant de penser, endevenantun simple animal, en s'abrutissant, qu'il

1 Volney, Tableau des États Unis, p. 337.

se déprave et se dénature. Dire que l'homme, pour ne pas se tromper, ne doit pas penser, qu'il doit rester simple animal, c'est dire que l'animal, pour ne pas s'égarer, ne doit pas se mouvoir et doit rester simple végétal : c'est placer l'idéal d'une espèce, non en elle ni au-dessus d'elle, mais au-dessous, c'est-à-dire dans une espèce inférieure, ce qui est absurde au premier chef. On a souvent prononcé contre cette doctrine de Rousseau des condamnations plausibles et par à peu près : en voilà une qui nous paraît catégorique et péremptoire, et nous ne la tirons pas de bien loin : elle sort, pour ainsi dire, toute seule du principe de notre système.

Rousseau, qui lisait volontiers Platon, aurait bien dû s'inspirer davantage de ses doctrines. Il aurait appris à son école qu'il ne faut pas confondre dans la même réprobation l'abus d'une chose et son usage. Il aurait compris que, si la pensée s'égare quelquefois, il ne faut pas pour cela s'abstenir de penser, mais faire au contraire de nouveaux efforts pour penser avec plus de justesse et d'exactitude; car la raison guérit elle-même les maux qu'elle a pu faire. L'auteur du Phèdon compare celui qui hait la raison à celui qui hait l'humanité, le misologue au misanthrope. Un homme, dit-il, devient misanthrope, quand il a été plusieurs fois trompé par ses semblables : alors, en effet, il finit par se figurer qu'ils sont tous trompeurs. De même un homme devient misologue, lorsqu'il a été plusieurs fois égaré soit par ses propres raisonnements, soit par ceux des autres : il finit alors par

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