‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 61 sur 70 · MÉDISANCE · texte numérisé non relu

MÉDISANCE

caries bons amis de tout à l'heure ne manqueraient pas de dauber d'importance sur l'ami qui ne serait plus là. Molière ne s'est pas borné à signaler ce vice, il l'a mis vivement en action dans une des plus charmantes scènes du Misanthrope, dans la scène des portraits, où les traits médisants, qui partent des jolies lèvres de Célimène, égayent si fort ses admirateurs et arrachent à Alceste des objurgations si véhémentes. Un autre auteur de la même époque, le grave Bourdaloue, en détermine ia criminalité avec beaucoup d'exactitude et en décrit les manifestations de la manière la plus ingénieuse. Suivant lui, la médisance dénote un fort mauvais naturel; car elle suppose dans celui qui se la permet, tantôt de la lâcheté, tantôt de la perfidie, tantôt de la méchanceté, tantôt tous ces vices ensemble. Elle a, en effet, pour objet ou des ennemis ou des amis ou des indifférents. Or, quelle lâcheté ne faut-il pas pour diffamer, en son absence, un ennemi devant lequel on garderait, s'il était" là \ un silence prudent; quelle perfidie pour s'attaquer en secret à un ami auquel on prodigue en public des té moignages d'affection, et quelle méchanceté pour perdre de réputation un homme qui ne nous a fait aucun mal et qui ne demande peut-être qu'à nous obliger ! Cependant, malgré sa laideur, la médisance nous attire : nous tenons à dire du mal, en attendant que nous puissions en faire, et nos auditeurs nous y excitent de leur mieux parles marques d'approbation qu'ils nous donnent; tristes auditeurs qui sont aux diffamateurs ce que les receleurs sont aux voleurs,

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je veux dire de véritables complices ! C'est ce que Bourdaloue montre parfaitement dans une peinture qui paraîtra, même aujourd'hui, très ressemblante et très vivante :

« De tout temps, dit-il, la médisance a été et est encore, plus que jamais, l'assaisonnement des conversations. Tout languit sans elle et rien ne pique. Les discours les plus raisonnables ennuient et les sujets les plus solides causent bientôt du dégoût. Que fautil donc pour réveiller les esprits et pour y répandre une gaieté qui leur rende le commerce de la vie agréable ? Il faut que, dans les assemblées, le prochain soit joué et donné en spectacle par des langues médisantes ; il faut que, par des narrations, entrelacées des traits les plus vifs et les plus pénétrants, tout ce qui se passe de plus secret dans une ville, dans un quartier, soit représenté au naturel et avec toute sa difformité; il faut que toutes les nouvelles du jouf viennent en leur rang et soient étalées successivement et par ordre. C'est alors que chacun sort de l'assoupissement où il était, que les cœurs s'épanouissent, que l'attention redouble et que les plus distraits ne perdent pas une circonstance de tout ce qui se raconte. Les yeux se fixent sur celui qui parle ; et, quoiqu'on ne lui marque pas expressément le plaisir qu'on a de l'entendre, il le voit assez par la joie qui paraît sur les visages, par les ris et les éclats qu'excitentlesbons mots, parles signes, les gestes, les coups detête.Toutranime,et, se trouvant en pouvoir detout dire sans que personne l'arrête, où sa passion, où

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