MEDISANCE
son imagination ne l'emporte-t-elle pas? On ne se retire point qu'il n'ait cessé; et l'on s'en revient enfin d'autant plus content de soi que, sans blesser, à ce qu'on prétend, sa conscience, on a eu tout le divertissement de la conversation la plus spirituelle et la plus réjouissante. Voilà ce qu'on met au nombre des amusements permis '. »
A mesurequela civilisation se développe, elle augmente chez l'homme le pouvoir de bien l'aire et celui de mal faire tout ensemble. Aussi les médisancesqu'on murmurait autrefois à l'oreille de quelques intimes et qui mouraient dans le cercle de la vie privée, sont aujourd'hui livrées aux feuilles publiques et rèper cutéespar les mille voix de lapresse sur toute l'étendue du territoire. On a beau dire qu'en vertu d'une loi bien connue, la vie privée est murée et que le public ne doit rien savoir de ce qui s'y passe :1e mur offretoujours quelques fissures à travers lesquelles de? reporters curieux glissent leurs regards indiscrets. Il en résulte que le scandale de la maison devient bientôt celui de la ville, celui de la province, celui de la nation tout entière. C'est un grand malheur, surtout quand ce scandale tend a déshonorer des femmes quelquefois plus imprudentes que coupables, et que ce déshonneur rejaillit sur des enfants innocents.
La calomnie est encore plus répréhensible que la médisance et sévit parmi nous avec presque autant d'intensité. Nous vivons dans un pays extrêmement di-
1 Bdurdaloue, Exhortation sur le faux témoignage
visé d'opinions, et où chacun s'imagine volontiers que son opinion propre renferme la vérité complète et absolue, sans songer, comme on Ta dit, que l'homme a beau étendre le cercle de ses idées, ses lumières ne sjnt toujours que des étincelles projetées dans la nuit immense qui l'enveloppe. C'est pourquoi non contents d'attaquer avec fureur les doctrines de nos adversaires, nous calomnions quelquefois leur personne, espérant que le discrédit ainsi jeté sur eux retombera sur la cause dont ils sont les défenseurs. Quand nous ne les calomnions pas, nous leur prodiguons l'inj ure et le mépris, oubliant qu'ils sont des hommes et que nous devons respecter en eux la nature humaine. Dans sa haine pour ceux qui ne partagent pas de tout point ses croyances religieuses, de Maistre va jusqu'à traiter un hérétique de polisson, jusqu'à parler irrévérencieusement de la calotte du grand Arnaud, et jusqu'à qualifier de grande femelle cette vénérable mère Angélique dont V. Cousin et Sainte-Beuve, de simples profanes, nous ont depuis entretenus sur le ton du respect et de l'admiration. Qu'aurait dit l'écrivain ultramontain, s'ionavait appliqué les expressions méprisantes dont il se servait à l'égard de ses adversaires, à un Fénelon, à une sainte Thérèse, à ceux et ;i celles de son parti pour qui il professait une sorte de culte ? Ce qu'il y a de pis, c'est que ce n'étaient pas chez lui de simples accidents de polémique, nés du feu de la discussion, mais des procédés de style réllécliis et voulus. Il croyait, en effet, qu'une cause n'était pas perdue tant qu'on n'avait pas perdu dans