PROPRIÉTÉ, INÉGALITÉ DES FORTUNES, HÉRITAGE
L'homme doit-il seulement respecter la vie, la liberté, l'intelligence et la volonté de son semblable, c'est-à-dire ses biens soit corporels, soit spirituels? Ne doit-il pas encore respecter les créations qui résultent du développement de ses facultés et qu'on nomme ses biens matériels ou ses propriétés? C'est une question qui a été débattue un peu confusément depuis un siècle et que nous allons essayer de résoudre en remontant aux principes métaphysiques qui en contiennent seuls la solution.
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Mes facultés intellectuelles et actives se déploient d'abord, nous l'avons vu, d'elles-mêmes et au hasard, comme celles de l'animal. Mais à la suite d'un effort spontané que je fais soit pour mieux connaître un objet qui se dérobait à mes recherches, soit pour surmonter un obstacle qui s'opposait à mon action, je m'aperçois que je puis m'emparer de ces facultés pour les dirigera mon gré, pour les concentrer sur le point qu'il me plaît, et je m'en empare réellement. Cette possession des facultés du moi par le moi est ce que Maine de Biran nomme la personnalité et ce que Kant appelle le mien intérieur, la première propriété.
Que cette première propriété soit non seulement légitime, mais encore respectable et sacrée, cela est évident. C'est parce que l'homme s'est emparé de ses facultés et les a marquées au coin de sa personnalité que nous nous sentons obligés de ne point nous opposer à, leur développement, tandis que nous ne nous reconnaissons point le même devoir, quand il s'agit des facultés non appropriées du simple animal. C'est pour cela que l'oppression de l'intelligence de l'homme et celle de son activité nous paraissent de véritables crimes, et que le persécuteur et le planteur nous semblent dignes d'être assimilés au voleur. En disposant de leur semblable comme d'une simple chose, ils méconnaissent cette prise de possession de soi-même par soi-même, cette appropriation du moi parle moi, qui constitue la personne ; ils occupent un objet déjà oc cupè, un objet qui s'appartient, qui est à lui-même sa
propriété et qui doit, à ce titre, imposer le respect. Mais l'homme n'a pas seulement la propriété de lui-même, c'est-à-dire de ses facultés intellectuelles et morales, il a de plus celle de son corps, c'est-à-dire de ses facultés physiques. Il peut, en effet, dominer son corps en une certaine mesure et il s'en sert à chaque instant pour développer et manifester sa personnalité. Sans lui, cette dernière resterait, pour ainsi dire, à l'état virtuel et latent : elle serait comme si elle n'était pas. Il s'ensuit que le respect que nous avons pour la personne doit s'étendre au corps, qui est la condition sine qua non de son développement et de sa manifestation, pour ne pas dire de son existence. Ce n'est pas tout. Le corps ne se suffit pas à lui-même : il a besoin d'aliments, de vêtements, d'abris pour se conserver . Mais si le corps doit imposer le respect, parce qu'il est nécessaire a la personne, ces aliments, ces vêtements, ces abris ou, d'un seul mot, ces propriétés , doivent k leur tour imposer le respect, parce qu'ils sont nécessaires au corps lui-même. On comprend maintenant pourquoi la propriété est sacrée et inviolable. Elle n'est en quelque sorte que le complément du corps, qui ne pourrait subsister et se développer sans elle, de même que celui-ci est lu complément de la personne qui ne pourrait subsister ni se développer sans lui. Il est donc naturel que le respect qu'inspire celle-ci s'étende, non seulement au corps, mais encore k la propriété extérieure. 11 ne s'agit, du reste, comme on voit, que d'un respect pour ainsi dire de reflet. Ce qui doit inspirer le
respect dans la propriété, ce n'est pas, à proprement parler, la propriété elle-même, c'est-à-dire une partie de cet univers brut, muet et insensible comme s'exprime Pascal, c'est le propriétaire, c'està-dire l'être doué de volonté et de raison qui y a mis son empreinte. Pourquoi les possessions des fourmis et des autres animaux qui font des provisions ne nous paraissent -elles pas respectables comme les nôtres? Parce que ce sont des propriétés sans propriétaire digne de ce nom, sans propriétaire qui se possède et qui soit à lui-même sa propriété.
Parmi les moyens auxquels on peut légitimement recourir pour se procurer des propriétés, il faut pla cer au premier rang la première occupation et le travail. L'appropriation des objets n'est, en effet, légitime qu'à la condition qu'ils aient été auparavant inoccupés. Prétendre qu'on peut se les approprier quand un autre les possède déjà, ce serait prétendre qu'il y a un droit contre le droit, ce qui est contra dictoire et absurde. Il faut donc reconnaître, parmi les fondements de la propriété, ce qu'on est convenu d'appeler le droit du premier occupant, bien qu'aujourd'hui, dans nos sociétés si peuplées, si envahies et si réglementées, on ait rarement occasion d'en faire usage. A qui, en effet, une chose qui n'a pas de maître et qui n'en a jamais eu, peut-elle plus légitimement appartenir qu'à celui qui a l'idée de s'en saisir, d'en tirer parti et de la faire servir à son usage ou à celui des siens? Si quelqu'un réclamait contre lui etlui reprochait de l'avoir prise, neserait-il pas fondé
à lui répondre qu'il ne l'a prise à personne, puisqu'elle n'était à personne, et que personne, par conséquent, n'a droit de la réclamer? Il pourrait ajouter que, si on la lui réclame maintenant, c'est qu'on voit ce qu'il en a su faire ; mais que ne la prenait-on avant lui et que n'en faisait-on ce qu'il en a fait? C'est qu'en effet, la première occupation ne va guère toute seule. Elle suppose d'ordinaire une idée dont il est juste qu'on ait le profit, puisqu'on en a eu le mérite, à peu près comme de nos jours un inventeur aie profit de son invention, un spéculateur celui d'un placement de fonds fait d'une manière intelligente. C'est en vertu de ce droit du premier occupant que les premiers hommes, errant sur l'immensité delà terre encore inconnue et inhabitée , choisirent les lieux qui étaient à leur convenance pour y bâtir leurs demeures, qu'ils prirent et élevèrent certains animaux dont la chair leur paraissait propre à les nourrir el dont la peau pouvait leur servir de vêtement. C'est en vertu du même droit, qu'ils jetèrent leur dévolu sur les champs qui semblaient leur promettre les plus riches moissonset qu'ils se mirent aies défriche!'. Mais celui qui aurait choisi pour sa demeure un emplacement malsain, qui aurait élevé des espèces animales inutiles ou malfaisantes, qui aurait défriché un champ stérile et incapable de le payer de ses sueurs, aurait certainement été mal venu à se plaindre de ceux qui auraient eu la main plus heureuse ou l'esprit mieux avisé.
Si un objet est bien à moi, quand j'en ai pris pos-
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session sans empiéter sur le droit de personne, il m'appartient, à ce qu'il semble, plus justement 'et plus complètement encore, quand je l'ai perfectionné par mon travail et transformé par mon industrie. Tant que mes instruments de chasse ne sont que des pieux à peine dégrossis que j'ai coupés dans la forêt voisine, je ne m'irrite pas beaucoup contre ceux qui me les enlèvent. Mais si ce sont des arcs que j'ai courbés etfaçonnés avec soin, que j'ai garnis de cordes faites par moi-même et auxquels j'ai adapté des flèches aux pointes de fer; si ce sont des haches de silex ou de bronze que j'ai polies et aiguisées, comme on faisait à l'aurore des temps historiques et dans l'enfance de l'industrie humaine, j'éprouve contre ceux qui mêles ravissent une véritable indignation. Dans ce dernier cas, en effet, ce n'est plus un objet trouvé sans effort que je perds, mais un objet longuement et péniblement travaillé : c'est toute ma peine, tout mon travail qui est perdu avec lui. Or, il y a là une injustice criante; car mon travail, c'est ma propriété, puisqu'il n'est que l'exercice et la mise en œuvre de mes facultés et que mes facultés sont ma propriété première et essentielle. Ce que je dis de l'arc, des flèches et de la hache que j'ai fabriqués, je le dis aussi de la terre que j'ai défrichée et de la maison que j'ai bâtie. Je regarde comme une indignité qu'on vienne m'enlever ces moissons que j'ai fait pousser avec tant de peine et ces murailles que j'ai si laborieusement construites. J'y ai mis également quelque chose de moi-même, de ma personne, qui
les rend sacrées et inviolables et en fait pour moi de vraies propriétés. Ce qu'on respecte dans une arme, dans un champ, dans une maison, dans une propriété, quelle qu'elle soit, c'est toujours, on le voit, celui qui, en y travaillant, l'a marquée au cachet de sa personnalité, c'est l'homme lui-même.
Les deux droits sur lesquels nous avons fait reposer la propriété, à savoir, le droit du travail et celui de la première occupation, ont été mis en lumière avec autant d'intérêt que de clarté par J.-J. Rousseau dans un passage bien connu de Y Emile. Comme la plupart des enfants qui vivent à la campagne, Emile prend goût aux travaux des champs. Bientôt il se met, à l'insu de tout le monde, son précepteur excepté, à bêcher un coin de jardin : il y sème des fèves. « Un vient tous les jours arroser les fèves, on les voit lever avec des transports de joie. J'augmente cette joie en lui disant : Cela vous appartient, et lui expliquant alors ce terme d'appartenir, je lui fais sentir qu'il a mis là son temps, son travail, sa peine, sa personne entière ; qu'il y a dans cette terre quelque chose de lui-même qu'il peut réclamer contre qui que ce soif, comme il pourrait retirer son bras de la main d'un autre homme qui voudrait le retenir malgré lui. Un beau jour il arrive empressé et l'arrosoir à la main. spectacle ! ô douleur ! toutes les fèves sont arrachées, tout le terrain est bouleversé, la place même ne se reconnaît plus. Ah! qu'est devenu mon travail, mon ouvrage, le doux fruit de mes soins et de mes sueurs? Qui m'a ravi mon bien? Qui m'a pris mes
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fèves ? Ce jeune cœur se soulève, le premier sentiment de l'injustice y vient verser sa triste amertume. Les larmes coulent en ruisseaux; l'enfant désolé remplit l'air de gémissements et de cris 1 . »
Voilà la part du travail dans la propriété ; voici maintenant celle de la première occupation. C'est le jardinier qui est l'auteur du dégât : on le fait venir. « Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier, apprenant de quoi l'on se plaint, commence à se plaindre plus haut que nous. Quoi ! Messieurs ! c'est vous qui m'avez ainsi gâté mon ouvrage ! J'avais semé là des melons de Malte dont la graine m'avait été donnée comme un trésor et desquels j'espérais vous régaler quand ils seraient mûrs; mais, voilà que, pour y planter vos misérables fèves, vous m'avez détruit mes melons déjà tout levés et que je ne remplacerai jamais. Vous m'avez fait un tort irrépa rable. » Après cela, on s'excuse et on promet de ne plus travailler la terre avant de savoir si quelqu'un n'y a point mis la main auparavant et s'il n'en est pas devenu, par les améliorations que lui et les siens y ont faites, le légitime propriétaire.
Le respect de la propriété n'est pas moins juste, comme on voit, que celui de la personne, dont elle n'est qu'un simple prolongement. Mais ce respect n'est pas seulement juste, il est encore utile et importe au plus haut point à la conservation et au développement des sociétés humaines. Supposez, en effet,
> J.-J, Rousseau, Smjle, I, JJ.
qu'après que j'ai labouré mon champ, semé, moissonné, battu et moulu mon blé, des gens qui se reposaient pendant que je me donnais tant de peine, viennent périodiquement me l'enlever et que je sois constamment privé d'un aliment qui m'avait coûté tant de fatigues, est-ce que je serai bien disposé à recommencer annuellement des travaux dont je ne profite pas et dont ceux qui ne font rien recueillent tout le fruit? Est-ce que je ne serai pas plutôt tenté de faire comme eux, si je me sens assez fort, et de laisser à d'autres la peine de produire, me réservant seulement le plaisir de consommer? Que disje ! cette tentation, tout le monde l'éprouvera comme moi ; les travailleurs deviendront de plus en plus rares, les voleurs de plus en plus nombreux, de sorte qu'au bout de peu de temps la terre languira sans culture et que la misère et la dépopulation deviendront générales.
Ce ne sont pas seulement les fruits du travail, c'est encore la terre qui les produit qu'il faut respecter, si l'on veut que l'homme consacre sa vie à la transformer, à l'améliorer, à la rendre fertile. « Cette terre féconde, dit un éminent écrivain, il faut s'attacher à elle, s'y attacher pour la vie, si on veut qu'elle réponde par sa fécondité à votre amour. Il faut y fixer sa chaumière, l'entourer de limites, en éloigner les animaux nuisibles, brûleries ronces sauvages .qui la couvrent, les convertir en une cendre féconde, détourner les eaux infectes qui crou pissent sur sa surface, pour les convertir en eaux lim-
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pides et vivifiantes, planter des arbres qui en écartent ou les ardeurs du soleil ou le souffle des vents malfaisants, et qui mettront une ou deux générations à croître ; il faut enfin que le père y naisse et y meure, après le père le fils, après le fils les petits-fils! Qui donc se donnerait tous ces soins, si la certitude qu'un usurpateur ne viendra pas détruire ces travaux, ou sans les détruire s'en emparer pour lui, n'excitait, ne soutenait l'ardeur de la première, de la seconde, de la troisième génération ? Cette certitude, qu'est-elle, sinon la propriété admise, garantie par les forces de la société?... Tous les voyageurs ont été frappés de l'état de langueur, de misère et d'usure dévorante, des pays où la propriété n'était pas suffisamment garantie. Allez en Orient, où le despotisme se prétend propriétaire unique, ou, ce qui revient au même, remontez au moyen âge, et vous verrez partout la terre négligée, parce qu'elle est la proie la plus exposée à l'avidité de la tyrannie... Au contraire, que par les progrès du temps, ou la sagesse du maître, la propriété soit respectée, à l'instant la confiance renaît, les capitaux reprennent leur importance relative, la terre, valant tout ce qu'elle est destinée à valoir, redevient féconde'. »
A entendre les écrivains qui ont coutume de déclamer contre la propriété, il semblerait que la terre a toujours été fertile comme aujourd'hui, et que cer-
* Thiers, De la propriété, 1. I, ch. v.
tains hommes s'en sont primitivement attribué une part trop grande, au détriment des autres qui ont été ainsi réduits à travailler pour eux. La vérité est que la terre n'avait primitivement aucune valeur et que celle qu'elle a, elle la tient du travail de l'homme. Celui qui s'en attribua, dans les premiers âges, la plus grande part, ce fut celui qui travailla le plus et qui poussa le plus loin l'œuvre utile du défrichement, au risque de mourir de fatigue et de succomber à la peine ; ce fut celui qui arracha le plus de broussailles et de ronces d'une terre aride et qui l'inonda le plus longtemps de ses sueurs ; ce fut celui qui, eDtouré de sa femme en haillons et de ses enfants demi-nus et blêmis par la fièvre, lutta avec le plus de courage et de persistance contre une nature ennemie et finit par rendre les landes fertiles et les marais habitables. Un tel homme n'était pas plus un usurpateur du bien d'autrui que ne l'est aujourd'hui le pionnier américain qui, sa hache ù la main, s'enfonce tous les jours plus avant dans la solitude des forêts vierges et conquiert tous les jours, au prix de mille privations et de mille fatigues, de nouvelles terres à la société età la civilisation. Ces terres ainsi transformées ou plutôt créées par le travail, ont été, à un moment donné, vendues, c'est-à-dire échangées contre d'autres propriétés, qui étaient également le produit d'un travail quelconque : quoi de plus naturel et de plus légitime i De nouveaux travaux s'y ajoutent encore tous les jours, soit pour en augmenter, soit simplement pour en maintenir la valeur ; car, sans
cela, elles retomberaient bientôt dans l'état d'où l'activité humaine les a si péniblement tirées. Un étranger ne pourrait donc les revendiquer, sans se heurter contre un droit ancien et contre un droit nouveau, c'est-à-dire sans manquerai! respect de la personne humaine dans le présent comme dans le passé.
Que l'on considère notre pays aujourd'hui tout couvert de moissons, de vignobles, de pâturages, de tout ce qui est nécessaire à l'alimentation de l'homme et des animaux domestiques, ses auxiliaires naturels ; que l'on contemple ces innombrables maisons dont chacune est comme le centre d'une exploitation agricole, industrielle ou commerciale, et ces interminables lignes de chemins de fer qui emportent les produits du travail dans toutes les directions, et que l'on compare tout cela à la Gaule d'autrefois, avec ses landes stériles et ses forêts impénétrables dont une terreur sacrée défendait les abords : on verra que la nature a été pour peu et le travail de l'homme pour beaucoup dans nos richesses présentes : « La propriété foncière, dit M. Thiers, remonte en France, et pour la plus grande partie, à l'origine la plus pure. Lés champs que les Romains enlevèrent aux Gau- . lois étaient peu considérables, car le sol était à peine cultivé et il ressemblait aux forêts que les Américains concèdent aujourd'hui aux Européens. Mais c'est surtout pendant les siècles qui ont suivi, et sous le régime féodal, que le défrichement a commencé, et s'est continué, sans interruption, ce qu'indique le nom de roture, venant de ruptura, donné à toute