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pourra-t-il donc se plaindre du premier et exiger qu'il partage avec lui le modeste bien -être qui lui a coûté tant de soins et d'efforts ? Non certainement, Celui -ci lui viendra sans doute en aide, s'il a bon cœur, et fera ce qu'il pourra pour alléger ses souffrances, mais il n'y est pas obligé en droit strict, bien moins encore est -il tenu de lui donner la moitié de la petite fortune qu'il a gagnée et qui le fait vivre avec sa femme et ses enfants. Les propriétés de ces deux hommes restent distinctes, comme leurs personnes, et si elles offrent une certaine inégalité, elle résulte de l'inégalité de leurs facultés et de l'inégal emploi qu'ils en ont su faire. Il n'y a rien là non plus qui froisse l'équité naturelle et qui puisse motiver la moindre revendication.
Attaquer l'inégalité des fortunes, ce n'est pas seulement violer la justice, c'est encore méconnaître l'intérêt général. Pour détruire cette inégalité, vous avez, en effet, un premier moyen, c'est d'empêcher l'homme le plus fort, le plus intelligent, le plus laborieux de produire plus que celui qui l'est le moins. Mais par là vous n'élevez pas le pauvre au niveau du riche, vous abaissez le riche au niveau du pauvre : vous établissez, en supprimant une grande partie de la production, non l'égalité de fortune, mais l'égalité de misère. Vous avez encore pour arriver à votre but un second moyen, c'est de forcer celui qui peut produire plus qu'il ne lui faut, à produire en outre pour les autres. Mais d'abord c'est là une atteinte a la liberté qu'il serait difficile de justifier en droit, et en-
suite je ne sais pas si elle aurait tous les avantages matériels qu'on en attend. Ce qui fait que les hommes d'élite produisent beaucoup aujourd'hui, c'est qu'ils sont stimulés par l'intérêt personnel ; mais dès que ce stimulant leur ferait défaut et qu'ils seraient obligés de travailler, comme on dit "vulgairement, pour le roi de Prusse, ils produiraient infiniment moins. Dans ce cas encore, la richesse sociale subirait un déchet incalculable. Le système actuel paraît donc, sauf des modifications de détail toujours possibles, encore le meilleur qu'on ait su imaginer. Dans ce système, en effet, ce que les hommes supérieurs produisent en sus de ce qui est nécessaire à leurs besoins, n'est pas perdu : la richesse publique s'en accroît et tout le monde en profite. Plus il y d'aliments, de vêtements, de bâtiments dans un pays, plus il est facile à chacun de se nourrir, de s'habiller et de se loger à bon compte. On voit donc que l'inégalité des biensestnon seulement naturelle, non seulement juste, mais encore utile à la société tout entière.
On dira peut-être que l'inégalité de fortune est supportable quand elle résulte du travail, mais qu'elle est intolérable quand elle provient de la naissance. A cela je réponds que l'inégalité de fortune, résultant de la naissance, n'est qu'un cas particulier de celle qui existe entre les hommes presque en toutes choses. S'ils naissent inégaux en richesse, ils naissent aussi inégaux en santé, en force, en intelligence. Pourquoi ne pas accepter la première de ces inégalités comme les autres ? Pourquoi ne pas s'y soumettre
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comme à une loi de la nature, d'autant plus que celui qui est inférieur à son semblable sur ce point lui est souvent supérieur sur un autre? Tel riche dont j'envie l'immense fortune n'a qu'une existence maladive, qu'un corps débile, qu'un esprit sans portée, et pourrait plus légitimement envier l'excellente santé dont je jouis, la vigueur corporelle que je possède et les talents solides ou brillants dont la nature m'a peutêtre doué, et se plaindre que tous ces biens ne se vendent pas au marché, suivant l'expression du poète, comme le manger et le boire. Que dis-je ! non seulement ces biens sont des avantages en eux-mêmes, mais ils finissent le plus souvent par procurer les biens de fortune à celui qui en est pourvu. Que d'hommes ne voit-on pas dans nos cités industrielles et commerçantes qui ont commencé par être de pauvres ouvriers ou de simples commis marchands et qui sont devenus, par le seul exercice de leurs facultés personnelles, les hauts barons de l'industrie et les princes de la finance ! Que d'autres qui avaient été bercés, en venant au monde, sur des genoux aristocratiques et élevés au sein d'un luxe héréditaire, ont vu peu a peu leur opulence s'échapper de leurs mains inhabiles, pour passer dans celles des plébéiens intelligents, et sont rentrés eux-mêmes dans la foule d'où les chefs de leur race étaient autrefois sortis !
Sans doute nous n'admettons pas entre les hommes ces inégalités de fortune monstrueuses qui font que les uns sont corrompus par l'extrême opulence, comme les autres le sont par l'extrême misère, et qui
déterminent ordinairement, par l'anéantissement des classes moyennes, la décadence et la chute des nations. Mais nous ne saurions condamner les inégalités de la société actuelle, comme le font d'âpres sectaires, pourvu qu'elles continuent à être corrigées par nos lois sur les successions, et que l'État tende de plus en plus la main aux enfants des classes souffrantes.
Sous ces réserves, l'héritage, qui est une des grandes sources de ces inégalités, nous paraît parfaitement légitime. Nous n'avons besoin, pour l'établir, que d'analyser la notion, le concept de propriété. Qui dit propriété dit le droit de posséder un objet à l'exclusion de tout autre homme, et de n'être point troublé ' dans l'usage qu'on en fait. Or, parmi les usages que je puis faire de ce que j'ai, un des plus simples, des plus naturels et des plus légitimes est assurément de ledonner, si cela me fait plaisir. Sij'aiproduitplus de blé ou de vin que je n'en puis consommer, ne me sera -t-ilpas permis d'user de ce superflu en faveur de ceux qui n'ont pas même le nécessaire? Devrais-je plutôt le jeter à la rivière et le détruire ? Aurais-je dû tout au moins m'abstenir de le produire, pour ne pas me mettre dans le cas fâcheux de le donner? Toutes ces hypothèses, on le voit, sont parfaitement ridicules. Par conséquent, le don est, dans certaines circonstances, non seulement une bonne manière, mais la meilleure manière d'user de la propriété.
La légitimité du don établie, celle de l'hérédité s'ensuit. Si vous ne croyez pas pouvoir m'empêcher
de donner à des étrangers, à «les indifférents, comment pourriez -vous m'empêcher de donner à mes enfants, c'est-à-dire à ceux qui me doivent leur existence et qui ne sauraient la conserver sans mon secours? Me permettrez-vous de leur donner pendant ma vie et m'interdirez-vous de leur donner à ma mort? Mais l'amour paternel est si fort qu'il se jouera de toutes vos lois et éludera toutes vos prescriptions. Vous ne voulez pas que je donne à ma mort? Je donnerai plusieurs anuées auparavant et je m'exposerai à faire des fils ingrats plutôt que de me résoudre à être un père dénaturé. Direz-vous que je n'ai pas le droit de faire tout cela ? Je l'ai, puisque j'ai le droit de donner. Direz-vous qu'au moins, si je néglige de prendre de mon vivant de telles précautions et que si je me borne à disposer de mes biens par testament, il n'y aura pas lieu de tenir compte d'une telle disposition ; car mon testament, ne devant avoir son effet qu'après ma mort, ne représente que la volonté d'un homme qui n'est plus, c'est-à-dire une volonté nulle, l'attribut ne pouvant survivre au sujet, la manière d'être à l'être? C'est là une subtilité puérile et à laquelle il n'y a pas lieu de s'arrêter. Mon testament, en effet, n'est pas l'acte d'un mort, mais celui d'un vivant, car j'étais bien en vie quand je l'ai fait. Or j'avais alors le droit de stipuler, non seulement pour le présent, mais encore pour l'avenir, comme on le fait dans tous les contrats possibles, non seulement pour un avenir prochain, mais encore pour un avenir éloigné, même pour un avenir place par delà mon
trépas. Avant, comme nous l'avons vu, le droit de donner, j'avais celui de donner à l'échéance qui me conviendrait; ayant le droit.de donner certaines choses à prendre immédiatement, j'avais celui d'en donner d'autres à prendre plus tard, même à une époque où je ne serais plus. Le droit de tester est donc consécutif à celui de donner, qui est lui-même consécutif à celui de posséder : toutes ces idées sont indissolublement liées ; elles s'enchaînent, pour parler le langage de Platon, par des nœuds de fer et de diamant.
Ainsi, la propriété transmise peutchanger de nom, elle ne change pas de caractère. Elle se nomme succession ou héritage, mais elle implique dans l'héritier exactement les mêmes droits que dans celui qui l'a institué .tel : il n'y a pas sur ce point de contestation possible. Donc il doit être respecté dans la propriété dont il hérite comme son prédécesseur lui même. Une propriété donnée par testament est aussi respectable qu'une propriété donnée d'une manière quelconque, et partant, qu'une propriété que l'on a soi-même acquise.
L'héritage est tellement naturel que, dans le on même où le propriétaire a négligé de désigner les lié ritiers, la loi ne laisse pas de lui en reconnaître. EU'' ignore ses dernières volontés, mais elle les présume d'après ces sentiments généraux qu'on pourrait appeler les universaux du cœur de l'homme et d'après les obligations générales qui s'y rattachent. L'homme en effet, n'est pas seulement Français, Russe, Ita-
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lien, quoi qu'en dise de Maistre, il est homme. A ce titre, il préfère et doit préférer son fils à son frère, son frère à un parent éloigné ou à un étranger. Cette préférence, si naturelle et si raisonnable, la loi la suppose, en l'absence de toute stipulation contraire, et répartit l'héritage en conséquence.
L'hérédité des biens n'est pas seulement juste et naturelle, elle est encore utile et salutaire comme tout ce qui émane de la nature et est conforme à la justice. Si l'appropriation des objets, c'est-à-dire la certitude de posséder personnellement les fruits de son travail, stimule l'activité de l'homme, l'hérédité, c'est-à-dire la certitude de transmettre les fruits de son travail à ses enfants et à ses petits-enfants, la stimule encore davantage Quand un père peut se dire : — « Tout ce que je produis, toutceque je mets en reserve, les miens en profiteront un jour; grâce à mes travaux et à mes épargnes, ils pourront vivre à l'abri du besoin, peut-être même dans l'aisance et occuper dans la société un rang honorable; » — son activité ne connaît plus de bornes. Comme il se sent vivre dans ses rejetons,, qu'il les regarde comme d'autres lui-même, il lui semble qu'on travaillant à leur bonheur, c'est encore au sien qu'il travaille ; alors rien ne lui coûte pour accroître sa fortune et celle de ses descendants. Mais, en l'accroissant, il .accroît aussi — qu'il le sache ou qu'il l'ignore — la somme totale des productions et contribue ainsi au bonheur de tous.
En résumé, sans la propriété, l'homme n'étant plus
excité au travail par l'aiguillon de l'iutérêt personnel, se relâcherait singulièrement et cesserait presque de produire ; sans l'hérédité de la propriété, l'homme, ne connaissant plus d'autre horizon que celui de son existence individuelle, et n'ayant plus, pour aviver son ardeur, la perspective d'une famille à agrandir et à rendre plus heureuse, s'arrêterait dès qu'il aurait à peu près de quoi subvenir à ses besoins : il produirait la moitié moins qu'aujourd'hui. Dans un cas comme dans l'autre, bien qu'à un moindre degré, ce serait l'appauvrissement général, le retour à l'antique barbarie, je dirais presque à l'animalité primitive. Tel serait, suivant moi, d'après toutes les vraisemblances, le résultat le plus net de la suppression de l'hérédité comme de celle de la propriété.
On dira peut-être que l'hérédité ne laisse pas d'avoir de funestes effets, car elle fait que le fils d'un homme qui s'est enrichi par son travail, vit sans travailler. Quand cela serait, la société n'y perdrait rien, puisque le père a travaillé pour deux, ce qu'il n'aurait probablement pas fait s'il n'avait pas su à qui laisser le fruit de son travail. Mais elle y gagne; car presque toujours le fils travaille lui-même, soit en continuant sur une plus grande échelle les entreprises paternelles, soit en se livrant à l'étude de la science ou au maniement des affaires publiques, c'est-à-dire en rendant à la société des services peut-être moins rémunérés pécuniairement, maisd'un ordre plus relevé. Ainsi l'inégalité résultant de l'héritage est plus utile à l'humanité que ne le serait
une égalité d'ailleurs impossible et contraire à la nature. C'est ce que M. Thiers exprime avec son bon sens et sa netteté ordinaires dans le passage suivant : « Ordinairement, dans la plupart des professions, ce n'est qu'un point de départ plus avancé dans la carrière que le père ménagea son fils en lui léguant son héritage. Il l'a poussé plus loin, plus haut, il lui a donné de quoi travailler avec de plus grands moyens, d'être fermier quand lui n'a été que valet de ferme, ou d'équiper dix vaisseaux quand lui ne pouvait en équiper qu'un, d'être banquier quand il ne fut que petit escompteur, ou bien de changer de carrière, de s'élever de l'une à l'autre, de devenir notaire, médecin, avocat, d'être Cicéron ou Pitt, quand il ne fut lui-même que simple chevalier comme le père de Cicéron, ou cornette de régiment comme le père de M. Pitt, En un mot, il l'a conduit à un point plus avancé de la lice, le bénit en le voyant partir et meurt heureux en le voyant s'y élancer d'un pas rapide. Le motif qui l'avait poussé à s'y avancer le plus loin possible, pousse son fils a eu faire autant. De même qu'il songeait à ses enfants et à cette idée devenait infatigable, son fils songe aussi à ses propres enfants, et à cette idée devient infatigable à son tour ' . »
La richesse que produit un travail acharné n'ouvre pas seulement au génie une plus vaste carrière, elle favorise le mouvement des esprits en général et cou -
i Thiers. De la propriété, 1. I, ch. x.
tribue puissamment au progrès de la civilisation : « Il est bien vrai, dit encore M. Thiers, en parlant des enfants du riche, qu'ils ne travaillent pas comme celui qui laboure, file ou forge. Mais n'y a-t-il donc que le travail des mains ? Ne faut-il pas qu'il y ail des hommes voués à étudier la nature, à découvrir ses lois pour en user au profit de l'espèce humaine, pour apprendre à employer l'eau, le feu, les éléments, pour apprendre à constituer, à gouverner les sociétés ? Il est encore vrai que ce n'est pas le riche qui fait le plus souvent ces sublimes découvertes, bien que ce soit lui quelquefois ; mais c'est lui qui les encourage, c'est lui qui contribue à former ce public instruit pour lequel travaille le savant mo deste et pauvre, c'est lui qui a de vastes bibliothèques, c'est lui qui lit Sophocle, Virgile, Dante, Bossuet, Racine, Montesquieu. Si- ce n'est lui, c'est chez lui, autour de lui qu'on les lit, les goûte, les apprécie et qu'on réunit cette société éclairée, polie, au goût exercé et fin, pour laquelle le génie écrit, chante, couvre la toile de couleurs 1 . » M. Thiers aurait pu ajouter qu'une telle société collabore, à son insu, aux créations du génie et qu'elles sont son œuvre presque autant que celles du génie lui-même. Transportez Sophocle, Platon, Démosthéne loin de ce peuple athénien, si fin, si spirituel, si délicat, pour lequel ils ont écrit, et ils perdront immédiatement la moitié de leur valeur; transportez Bossuet, Molière,
1 Thiers, De la propriété, 1. I, chap. xi
Racine, loin de cette cour de Versailles où figuraient, à côté d'un La Rochefoucauld-, d'une Sévigné, des grands seigneurs et des grandes dames qui les valaient peut-être pour l'esprit, et ils cesseront aussitôt d'être eux-mêmes. Il est donc permis de croire que le nivellement universel, dans l'ordre économique et social, entraînerait dans les lettres et les arts un nivellement analogue, c'est-à-dire l'universel abaissement.
La propriété, soit individuelle, soit héréditaire, joue un grand rôle, non seulement dans le domaine de l'industrie et dans le domaine de la science, mais encore dans celui de la moralité. C'est unpoint qu'on n'a pas suffisamment remarqué et qu'il importe de mettre en lumière. C'est pour créer, consolider, maintenir sa propriété que l'homme sort de cet état purement sensitif où rien ne le distingue des autres animaux, sinon des facultés encore inertes et endormies, et s'élève au rang et à la dignité de personne. Stimulé par le désir de posséder quelque chose qui soit bieii'à lui et qui lui appartienne bien en propre, il fait des efforts dont, le moment d'auparavant, on ne l'aurait pas cru capable. L'œil invariablement fixé sur le but qu'il poursuit, il y marche sans se détourner jamais, et concentre vers ce point unique toutes ses énergies intellectuelles et morales : chez lui, l'ac tivité instinctive et animale fait place à l'activité volontaire et vraiment humaine. Non cornent d'avoir bravé la peine, il résiste au plaisir; non content d'avoir pris possession de l'objet désiré, il s'abstient
«l'en jouir : au travail il ajoute l'épargne. Or, ce sont là, non deux actes différents, mais deux moments successifs d'un seul acte, qui est la victoire de l'homme sur lui-même, son avènement à la personnalité. En créant la propriété, l'homme ne se constitue pas seulement comme personne, c'est-à-dire comme un tout particulier et distinct, mais encore comme partie d'un tout plus étendu et plus vaste qu'on nomme la famille ; il s'habitue à vivre de la vie domestique en même temps que de la vie personnelle. C'est ce qu'il fait quand il travaille, non pour lui-même, maispour les siens ; quand il coordonne ses actions en vue d'un temps où il ne sera plus, mais où d'autres seront là pour en recueillir les fruits ; quand il plante, non pour lui qui plie sous le poids des années, mais pour des neveux qui lui devront cet ombrage. A ce point de vue, la création de la propriété n'est plus simplement l'élaboration de la personnalité, elle est déjà la tendance, l'effort, le nisus vers la solidarité, c'està-dire l'apprentissage de l'esprit de sacrifice et de dévouement.
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