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OBJECTIONS CONTRE LA PROPRIÉTÉ ! RÉGIME DE LA COMMUNAUTÉ

J'entends quelqu'un qui me dit : Cette propriété dont vous parlez, étant un droit naturel de l'homme, devrait être accessible à tous les hommes. Or elle

ne l'est pas. Si mes parents ne m'ont rien laissé, si je suis dénué de tout, comment pourrai-je devenir propriétaire ? Si j'étais né aux premiers âges du inonde, j'aurais, en vertu du droit du premier occupant, mis la main sur une terre bien située; je l'aurais fécondée par mes soins et j'aurais vécu là heureux et tranquille. Mais aujourd'hui, dans nos sotie tés vieillies, tout est pris, et ce droit du premier occupant que vous voulez bien me reconnaître en théorie, je ne sais ni où, ni quand, ni sur quoi l'exercer en pratique. Ne pouvant rien occuper, je ne puis rien améliorer par mon travail, de sorte que ces deux grandes sources de la propriété, la première occupation et le travail, me sont également fermées. Ceux qui sont venus avant moi ont tout pris, tout occupé, ou plutôt tout usurpé. Au lieu de laisser des terrains vacants pour ceux qui viendraient aprèseux, ils leur ont ôté jusqu'à la libre jouissance des airs et des eaux qu'on laisse aux animaux eux-mêmes. Si je cueille un fruit, si je tue un oiseau, si je prends un poisson, je suis à l'amende. Que veut- on que je devienne ?

Ce sont là des raisons assez spécieuses, et qui ne sont même pas toutes dépourvues de valeur. Cependant je crois qu'il n'est pas impossible d'y répondre.

D'abord, ce droit de cueillette, de chasse et de pèche dont on mène si grand bruit et qui est encore en vigueur dans certaines contrées sauvages du globe, ne procure et ne peut procurer aux hommes qu'une

existence précaire et misérable. Tel ouvrier qui se plaint d'en être privé, serait bien malheureux et bien entrepris si on le lui rendait tout à coup. Si, au lieu de vivre parmi nous, où il gagne cinq ou six francs par jour et pourvoit ainsi fort honnêtement à sa subsistance, il était jeté inopinément sur un sol désert, non cultivé et non assaini par les générations précédentes, il jugerait certainement que les fruits qu'il peut cueillir, que les oiseaux et les poissons qu'il peut prendre, à force de ruse, dans ces parages écartés, ne lui fournissent pas une nourriture aussi sûre et aussi abondante que celle qu'il trouvait sans soucis et sans efforts dans l'auberge voisine. On vit plus facilement, lors même que l'on n'a. rien, dans nos sociétés où tout est pris, que dans ces déserts où tout est vacant, de sorte que l'occupation du sol est, à ce qu'il semble, un bien, non seulement pour ceux qui l'occupent, mais encore pour ceux qui ne l'occupent pas.

D'ailleurs, le sol ne pouvait être cultivé, assaini, fertilisé, qu'à la condition d'être approprié. Gomment les hommes se seraient -ils décidés à défricher péniblement, durant de longues années, des landes stériles, à dessécher des marais fangeux et infects, s'ils n'avaient pas été sûrs de posséder, au bout de ce temps, en toute propriété, les terrains ainsi conquis sur la nature? Qu'on essaye aujourd'hui même de déterminer des colons à entreprendre des travaux aussi longs et aussi pénibles, sans leur faire envisager la possession définitive du sol comme le prix

des sueurs par lesquelles ils l'auront fécondé, on n'y réussira pas. Puisque le défrichement du sol a puissamment contribué a la richesse générale et qu'il n'est possible que par l'appropriation, la propriété du so.1 est parfaitement légitime et ne saurait être considérée comme une usurpation.

Ce qui est vrai de la propriété du sol l'est encore plus, s'il est possible, de la propriété mobilière, c'està-dire des capitaux proprement dits, des instruments de travail, des outils, des métiers, des machines. Les générations antérieures ne l'ont point usurpée primitivement, par la raison très simple qu'elle n'existait pas : elles l'ont lentement et péniblement créée par leurs travaux successifs, ce qui est bien différent. Comment donc ne leur appartiendrait-elle pas légitimement, et comment serait-on fondé à en déposséder leurs descendants ou leurs ayants cause ?

Le capital n'est pas seulement légitime, il est encore utile. S'il est légitime comme effet d'un travail précédent, il est utile comme cause d'un travail subséquent. L'ouvrier travaillerait, en effet, avec beaucoup moins de plaisir et d'ardeur, s'il n'espérait pas arriver à réaliser peu à peu un capital qui lui permettra de travailler un peu moins et de vivre un peu mieux sur ses vieux jours : c'est là un but, une fin qui l'attire sans cesse et le porte constamment à redoubler d'efforts. Ajoutons que, sans les capitaux, c'està-dire sans les maisons, les outils, les machines, les métiers, les véhicules, produits d'un travail antérieur, le travail actuel s'opérerait dans des condi-

tions infiniment plus difficiles et plus défavorables : il en serait toujours, comme chez les sauvages, à ses premiers tâtonnements, faute d'avoir à son service des instruments appropriés. Si donc le travail est la cause efficiente du capital, celui-ci est la cause finale et la cause instrumentale du travail lui-même : ce sont deux forces qui ont besoin l'une de l'autre et qui se prêtent un secours mutuel.

Nous comprenons parfaitement, nous dira-t-on, l'utilité des capitaux et des instruments de travail; ce que nous ne comprenons pas, c'est qu'on ne les mette pas gratuitement à notre disposition et qu'on nous en fasse payer l'usage. C'est là une objection qui n'est pas bien difficile à lever. Il en est, à ce qu'il nous semble, de la propriété extérieure comme de la propriété intérieure et de la propriété corporelle : on peut la mettre libéralement au service d'autrui, si l'on veut, mais on n'y est pas obligé. C'est un acte de bonté et de générosité, ce n'est pas un acte de justice stricte. Instituteur, je puis instruire pour rien les enfants du village ; ouvrier, je puis faire gratuitement des journées pour mes voisins; propriétaire, je puis leur prêter ma maison ou ma voiture sans rien leur demander. Mais dire que je suis tenu d'agir ainsi, c'est méconnaître la nature même de la propriété, qui consiste dans le droit de posséder un objet, à l'exclusion de tout autre homme, et de n'être point gêné dans l'usage qu'on en fait.

On voit par là ce qu'il faut penser d'une idée sou vent émise de nos jours, à savoir, qu'il faut arriver

à la gratuité du crédit. Qu'une telle gratuité puisse être pratiquée par l'Etat sous certaines conditions et dans certaines limites, c'est un point à discuter, mais elle ne saurait être imposée à des particuliers sans injustice. Elle consisterait, en effet, à mettre à la disposition d'autrui, sans rémunération aucune, non pas, à la vérité, une propriété intérieure, mais une propriété extérieure, non pas un travail actuel, mais (ce qui revient au même) un travail antérieure ment accumulé, qu'il se nomme argent, ferre, maison ou autrement. Non seulement une telle gratuité ne serait pas juste, mais elle ne serait pas utile non plus. Dés qu'un homme, en effet, saurait que ce n'est pas pour lui qu'il capitalise, c'est-à-dire qu'il accumule les résultats de son travail, il cesserait de capitaliser. Mais alors les capitaux, devenant beaucoup plus rares, non seulement on n'aurait plus de crédit gratuitement, maison n'en aurait qu'au prix le plus élevé: le dénuement deviendrait général.

Nous croyons donc pouvoir affirmer, sans condamner d'avance les améliorations possibles, que tout est bien mieux dans le monde tel qu'il est que dans le monde tel qu'on se l'imagine quelquefois. Dans les entreprises, soit industrielles, soit agricoles, qui s'accomplissent aujourd'hui sur le globe, c'est, en effet, le travail qui prélève sur les produits la part la plus considérable. « Le coton que l'Europe tire des différentes parties du monde, dit un auteur contemporain, vaut, dans les pays qui leproduisent, cent soixante-dix millions; par le seul travail de

transport en Europe, il acquiert une valeur de deux cent soixante millions en plus, et après le tissage, il se paye un milliard deux cent soixante neuf millions, c'est-à-dire plus de sept fois ce qu'il a valu sur le sol. Si le pacha qui possède le sol de 1 l'Egypte s'enrichit, les entrepreneurs de transports et les fabricants de fil et de toile, sans posséder un pouce de terrain, s'enrichiront bien davantage. Le parlement d'Angleterre a fait, en 1825, une enquête sur l'industrie anglaise et l'industrie française : on a su par là, entre autres choses, que dans une machine à vapeur qui vaut huit cent livres sterling, la valeur du fer n'est que du seizième 1 . »

Non seulement la plus grande partie de la richesse produite vient du travail et "revient au travail, mais à mesure que les capitaux augmentent et se multiplient, ils deviennent, en vertu de la loi de l'offre et de la demande, plus accessibles à tous, de sorte que le travailleur actif et économe peut en obtenir l'usage à un taux plus modéré.

Il en est de la propriété immobilière comme de l'autre. Elle tend chaque jour, par l'abaissement relatif des fermages et l'élévation graduelle de la maind'œuvre (ceux des lecteurs qui sont propriétaires à la campagne en savent quelque chose) à devenir le partage des seuls travailleurs. C'est une vérité généralement reconnue aujourd'hui que la terre n'est un bon placement que pour celui qui la cultive lui-

1 A. Oai'nier, Morale sociale, p. 14.

même. Pendant que le cultivateur prospère et s'enrichit, le petit bourgeois, propriétaire terrien, qui espérait vivre de ses rentes comme autrefois, passe bientôt de l'aisance à la gêne. 11 est obligé, s'il ne se livre à quelque industrie, c'est-à-dire s'il ne devient lui-même travailleur, de. vendre ses champs paternels : cela se voit tous les jours. Ainsi, quoi qu'on en dise, il n'y a plus de place qu'accidentellement pour l'oisif dans la société présente ; car, à considérer les choses d'une certaine hauteur et en négligeant des exceptions encore trop nombreuses malheureusement, on peut dire que la propriété vient du travail et qu'elle y retourne sans cesse : c'est une loi économique incontestable.

Puisque le régime de la propriété, en stimulant le travail et l'épargne, accroît constamment la somme des capitaux et finit par les mettre à la portée de tous ceux qui travaillent sérieusement et qui ne son) pas tout à fait dénués d'intelligence, il n'y a, à ce qu'il semble, qu'à le maintenir et à le protéger, pour augmenter de plus en plus la richesse publique. Tel n'est point l'avis de certains esprits chagrins et en vieux, rêveurs et chimériques, qu'on appelle à peu près indifféremment communistes ou socialistes. Ils veulent qu'on supprime la propriété ou (ce qui revient au même) qu'on la remette tout entière aux mains delà communauté, qui se chargera de la faire valoir et d'en répartir également les produits.

Voyonsquel seraitle résultat d'une telle révolution et si le régime de la communauté offrirait) comme on

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le prétend, plus d'avantages que celui de la propriété.

Et d'abord, serait-il plus favorable au travail? Il est évident que non. Voilà un homme robuste et intelligent, qui travaille actuellement avec beaucoup d'activité et de soin, et que ni le goût du plaisir ni celui du repos ne peuvent détourner de sa vie laborieuse. D'où cela vient-il ? De ce qu'il a intérêt à travailler, de ce que le fruit de son travail est pour lui et sa famille, de ce qu'il trouve une compensation à sa peine d'aujourd'hui dans son bien-être -de demain. Mais dites-lui qu'il ne travaille plus pour lui, mais pour la communauté, et que la peine qu'il se donne ne profitera ni à lui ni aux siens, aussitôt l'état de tension énergique où il vit à l'heure qu'il est fera place au plus complet relâchement. Du moment •qu'il ne doit pas être rémunéréautrement que l'homme qui produit le moins et le plus mal, il ne se gênera pas pour produire plus et mieux que lui : la quantité et la qualité des produits baisseront dans des proportions effroyables. En même tempe que le laborieux deviendra moins laborieux, le paresseux deviendra plus paresseux encore. Sûr de recevoir de la communauté un certain minimum pour sa subsistance, il se laissera aller sans résistance à une paresse à laquelle la peur de mourir de faim avait du moins jusque-là opposé un utile contre-poids. Une grande partie de ce qu'il produit actuellement sera donc encore à déduire de la production générale.

Ce ne sont pas là des suppositions en» l'air : les

faits montrent combien elles sont fondées. Pourquoi certains moines ont -ils laissé dans l'histoire une réputation de fainéantise pour ainsi dire proverbiale, sinon parce qu'ils vivaient en communauté et qu'ils n'étaient pas sollicités au travail par l'énergique ressort de l'intérêt personnel? Pourquoi nos paysans laissaient-ils trop souvent en jachère les biens indivis, dits communaux, pendant qu'ils cultivaient avec tant de soin les biens qui leur appartenaient en propre, sinon parce que l'intérêt général les touchait infiniment moins que le leur? Un homme de guerre bien connu, le maréchal Bugeaud (c'est une histoire que tout le monde sait) avait donné aux colons de l'Algérie certains terrains à exploiter en commun ; mais les travaux se faisaient mal ou ne se faisaient pas du tout, de sorte qu'ils vinrent eux-mêmes, au bout de quelque temps, le prier de changer cet état de choses. 11 leur en demanda la raison. « C'est, lui répondirent- ils, que le travail de chacun de nous ne lui profitant que pour une fraction inappréciable, il est naturellement porté à travailler le moins possible, et à se mettre au niveau des plus paresseux. »

On voit assez, par ces considérations et ces exemples, que le système de la communauté est infiniment moins favorable au travail, et partant à la richesse générale, que celui de la propriété.

Dira-t-on, avec un socialiste contemporain, avec M. Louis Blanc, que l'homme devra produire suivant ses facultés et consommer suivant ses besoins, de sorte que la production sera toujours en équilibre

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avec la consommation ? Je réponds que produire étant une peine et consommer un plaisir, chacun s'arrangera de manière à limiter le plus possible des facultés qui imposent des devoirs si pénibles et à développer le plus possible des besoins qui confèrent des droits si agréables. On n'aura abouti, avec ce beau système, qu'à l'abrutissement et à l'appauvrissement universels. Mais comptez- vous donc pour rien, ajoutera-t-on avec le même auteur, la charité, la fraternité, l'amour du bien public, le désir de la gloire ? Ces mobiles sont- ils sans efficacité et ne valent-ils pas bien celui de l'intérêt personnel? Je réponds qu'ils valent plus au point de vue moral, mais moins au point de vue économique. Ils valent plus moralement, parce que nous avons besoin de faire effort pour leur obéir plutôt qu'à notre propre intérêt; ils valent moins économiquement, parce que nous ne pouvons pas répéter nos efforts à tout moment et que les impulsions de notre intérêt finissent par dominer dans le cours de notre vie. La charité d'un homme ordinaire, exaltée par la vue d'un malheureux qui manque de pain, le poussera à lui donner immédiatement un secours considérable; elle ne le portera pas, quand elle sera revenue à son état normal, à travailler quelques années ni même peutêtre quelques mois pour lui. Le sentiment de l'honneur et l'amour du bien public, surexcités par les dangers de la patrieen détresse, pousserontun ouvrier à se faire tuer un jour de bataille, ils ne le porteront pas à mieux raboter une planche que son camarade,

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durant tous les jours de l'année, dans l'atelier national. Il ne faut donc pas avoir la prétention de rem placer, dans l'organisation sociale, un mobile qui agit constamment avec fore: par des mobiles plus nobles, mais qui n'agissent avec force que d'une manière accidentelle et intermittente.

Pour maintenir la production au niveau de la consommation, l'Etat n'a qu'un moyen, dans le sys tème de la communauté, c'est de contraindre les bommes à travailler quand et comme il lui plaît, c'est de soumettre tous les citoyens au régime des travaux forcés. Les communistes ne reculent pas devant une extrémité pareille. A leurs yeux, en effet, la société n'est pas un système d'agents moraux destinés à se coordonner librement entre eux sous l'empire de la raison : c'est un vaste mécanisme dans lequel les individus ne sont que de simples rouages qu'il est permis à l'État de faire mouvoir à sa fantaisie. Aussi il ne vous traite pas comme une personne, mais comme une ebose. Il s'empare de vous, dès votre naissance, pour ne vous lâcher qu'à votre mort, et dispose, dans l'intervalle, de votre corps, de votre âme, de votre être tout entier suivant son bon plaisir. Vous voudriez suivre telle carrière, il vous en assigne une autre; vous brûlez d'être astronome ou médecin, il entend que vous soyez maçon ou charpentier, et vous devez lui obéir, car iL sait mieux que vous ce qu'il vous faut. Vous tenez à vous nourrir, à vous habiller, à vous loger à votre guise, il vous ordonnera de vous nourrir, de vous habiller.

de vous loger à la sienne, qui naturellement est la bonne. Vous professez telle opinion littéraire, scientifique, politique ou religieuse ; l'État vous enjoint d'y renoncer et d'en professer une autre. La liberté de conscience et la liberté de penser pouvaient être bonnes dans l'ancienne société, parce qu'il y avait là des erreurs à redresser, des abus à détruire; mais, dans la société nouvelle, qui est un abrégé de toutes les perfections, elles ne serviraient à rien qu'à introduire des germes de division et de haine entre des frères faits pour s'aimer et s'unir. Ainsi, vos pensées, vos paroles, vos mouvements, tout est réglé. L'État, souverain maître des personnes comme des propriétés, vous a colloques dans votre coin : vous n'avez qu'à y rester tranquilles, jusqu'à ce qu'il lui plaise de vous mettre ailleurs. N'êtes-vous pas trop heureux d'être là, suivant la pittoresque image de Proudhon, comme des huîtres attachées côte à côte, sans activité ni sentiment, sur le rocher de la fraternité ?

Non seulement le communisme diminue le travail et supprime la liberté, mais il détruit la famille et engendre la promiscuité. Pour que les hommes soient tous traités de la même manière, il faut qu'ils soient tous aimés de même : toute préférence dans les sentiments se traduit par une préférence dans la conduite. Or, il est impossible qu'un père n'aime pas plus ses propres, enfants que des étrangers. S'il restait père , il chercherait donc, dans la société nouvelle comme dans l'ancienne, à leur être agréable et utile plutôt qu'à ceux qui ne lui sont rien : il y a là

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un principe de dissolution pour la communauté et un germe d'où pourrait sortir de nouveau la propriété. Ce principe, ce germe, l'État ne peut les laisser subsister : il faut qu'il admette la communauté des femmes en même temps que celle des biens, et qu'il légitime cette promiscuité qui arrachait à Proudhon indigné ces paroles vibrantes : « La communauté des femmes, c'est la communauté de la peste! Loin de moi, communiste! Votre présence m'est une puanteur, et votre vue me dégoûte! » Et le célèbre publiciste ajoutait qu'il ne voyait dans ces pratiques honteuses qu'on voudrait mettre à la place des saintes joies de la famille que « la triste illusion d'un sensualisme abject, que le dernier rêve de la crapule en délire. »

En voilà assez sur le communisme et le socialisme. Ces doctrines qui avaient, vers 1830 et 1848, d'émi nents défenseurs, n'ont plus, à l'heure qu'il est, qu'un seul représentant distingué, encore semble-t-il avoir perdu sa vieille foi en elles; car il n'élève plu i guère la voix en leur faveur et n'en fatigue pas les échos du Palais-Bouiiion, comme autrefois ceux du Luxembourg. Elles sont descendues de la ré gion des esprits élevés dans celle des esprits de bas étage, et, si nombreux que soient les adhérents qu'elles y ont pu faire, ces adhérents ne comptent pas; car leur adhésion a son principe dans les mouvements tumultueux de l'appétit et non dans la pure lumière de la raison. Considérés comme doctrines, le socialisme et le communisme sont en déroute sur

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toute la ligue, au moins eu France; car ils ont perdu toutes les positions qu'ils occupaient autrefois. Ce pendant il est bon que tous ceux qui tiennent à voir s'établir parmi nous des institutions libres, répudient hautement des doctrines qui n'ont rien de commun avec elles et qui les ont trop longtemps compromises ; il est bon qu'ils montrent enfin à l'Europe que, si la France a pu se laisser abuser à une certaine époque par des rêves malsains et chimériques, elle a enfin ressaisi ce suprême bon sens qui l'a toujours distinguée entre toutes les nations.

Malgré la sévérité avec laquelle nous jugeons le •socialisme, nous ne sommes pas de ceux qui croient que tout est pour le mieux dans la société présente. Aussi nous prêtons volontiers l'oreille aux auteurs qui parlent de remédier aux maux qui la travaillent, pourvu que leurs remèdes ne soient pas de ceux qui risquent d'emporter le malade, au lieu de le guérir. Un écrivain belge des plus distingués, M. Laveleye, 1) retend que pour conjurer le danger dont nous menace la grande lutte des riches et des pauvres, nous n'avonsqu'une chose àfaire, c'est de rejeter la conception (paritaire de la propriété, qui n'en représente que le côté individuel, et de revenir à la conception slave et germanique, qui en embrasse le côté individuel et le côté social tout ensemble. En d'autres termes, il voudrait que partout, à côté des biens particuliers, il y eût des biens communs (alhnend), comme cela a lieu dans certains cantons forestiers de la Suisse, et qu'on prît là-dessus de quoi pourvoir les indivi-

dus qui viendraient au monde dans un complet dénûment. Cène serait, dit-il, que justice; car l'homme ne peut vivre que de son travail et, pour travailler, il faut qu'il possède une partie du sol sur laquelle son travail puisse s'exercer; de cette manière son droit de propriété n'est plus seulement virtuel, mais réel 1 .

Nous n'aimons pas beaucoup ce retour à la propriété patriarcale ou collective par laquelle le monde a commencé et qui répond à un état social où la personnalité était plus ou moins complètement absorbée dans la collectivité : c'est la une conception qui nous paraît tant soit peu rétrogade. Mais nous pensons, avec M. Laveleye, que la société est tenue de fournir à l'enfant qui en est totalement privé, les moyens de pourvoir à sa subsistance : c'est là une vue vraiment élevée et philanthropique. Seulement ces moyens doivent-ils consister précisément et uniquement dans l'allocation d'un coin de terre donné une fois pour toutes? nous ne le croyons pas. Avec ce beau système, les terres seraient divisées et subdivisées a l'infini et tous les hommes seraient des cultivateurs minuscules qui auraient bien de la peine à vivre. L'essentiel n'est pas qu'on donne à chacun quelques mottes de terre, mais qu'on lui donne l'équivalent, c'est-à-dire qu'on lui procure, sinon quelques avanres , comme nos sociétés de bienfaisance le font déjà quelquefois, au moins un métier qui lui permette de se les procurer.

» E. Laveleye, De la propriété et de ses formes primitives

C'est là un capital qui vaut bien pour un enfant celui dont notre auteur veut le gratifier et qui est bien mieux approprié aux exigences de notre moderne, civilisation. Or c'est là ce que fait la société actuelle quand elle ouvre des écoles gratuites aux etffants pauvres et quand elle contribue plus ou moins largement à leurs frais d'apprentissage. Qu'à ces moyens de venir en aide aux prolétaires elle en ajoute d'autres ; qu'elle favorise la création de conseils de discipline qui veillent à la moralité et à la dignité des différentes corporations ; qu'elle encourage la fon dation des caisses d'épargne, qui développent l'esprit d'économie et de prévoyance parmi des populations peu disposées à songer au lendemain ; qu'elle allège ceux des impôts (il y en a) qui pèsent presque exclusivement sur les hommes du peuple, et elle aura plus fait pour eux que si elle s'était bornée à leur assurer un tout petit coin de terre qu'ils ne pourraient peut-être pas travailler eux-mêmes et qui ne leur donnerait qu'un revenu dérisoire.

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