‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 68 sur 70 · II · texte numérisé non relu

II

La propriété étant un droit, le respect de la propriété est un devoir, et la violation de ce devoir un crime qui est connu dans tous les pays et qui a un nom dans toutes les langues : c'est le vol. On peut

voler de deux manières, en usant de ruse et en usant de violence à l'égard du propriétaire : dans le premier cas, on commet un larcin; dans le second, un acte de rapine ou de brigandage. Ce dernier acte es! plus grave que le premier, puisqu'il implique, outrj un attentat contre la chose, un attentat contre la personne. En revanche, le premier est plus fréquent, parce qu'il entraîne moins de risques pour celui qui l'accomplit : il se dissimule, en effet, de mille ma nières et se cache sous mille formes qui le rendent presque insaisissable.

L'immoralité du vol varie avec les circonstances : il en est qui l'aggravent et il en est qui l'atténuent. Ainsi, si le voleur est très riche et le volé très pauvre, et si le premier a exploité la situation du se cond jusqu'à ce qu'il l'ait réduit au dénûmentleplu; complet, à la dernière misère, le mal inhérent à l'acte s'aggrave singulièrement, l'injustice qu'il contenait déjà devient une injustice criante, et on comprend que la victime en demande raison à Dieu et aux hommes. S'agit-il, au contraire, d'un malheureux qui, dans l'égarement de la faim et sous l'inspiration de cette mauvaise conseillère, a dérobé à un homme opulent quelques aliments nécessaires a sa subsistance, l'immoralité du vol, sans disparaître entièrement, perd beaucoup de sa gravité : elle est atténuée par les circonstances. Pour apprécier la criminalité du vol, il faut, comme on voit, considérer la qualité du voleur et celle de la chose volée. Il faut examiner, en outre, où et par quels moyens le vol a été perpétré ;

si c'est au dehors ou dans un lieu habité; si c'est sans violence ou avec effraction , car chacun de ces points a son importance. Il faut aussi se demander si c'est la première fois que le voleur a failli ou s'il y a récidive, c'est-à-dire si la faute est accidentelle ou habituelle : évidemment le degré d'immoralité du coupable dépend beaucoup de la réponse qu'on fera à celte question. On tiendra compte principalement de l'intention de l'agent, car elle peut changer du tout au tout la nature de l'acte. On ne négligera pas non plus la manière dont ce dernier a été accompli et le temps où il a été accompli; car il n'est pas indifférent de savoir si son auteur était passionné ou de sang-froid, s'il agissait avec ou sans préméditation. Toutes ces circonstances, si propres à modifier l'acte, ont été résumées dans ce vers technique, mais expressif :

Quis, quid, ubi, qua vi, quoties, cur, quomodo, quando.

Les mobiles du vol n'ont pas tous la même force et n'impliquent pas tous la même perversité. Prenez les petits vols que les enfants se permettent quelquefois. Certainement ils doivent être réprimés, d'abor.l parce qu'ils sont en eux-mêmes des violations telles quelles de la loi morale, ensuite parce qu'ils entraînent après eux l'habitude de la violer. Cependant les mobiles qui les déterminent en atténuent d'ordinaire la gravité. « Tout le monde connaît le passage des Confessions où saint Augustin raconte comment,

dans sa jeunesse, il vola des poires sur l'arbre d'an voisin, avec quelques polissons de son âge. Il recherche avec une subtilité ingénieuse à quel mauvais sentiment il avait cédé en cette circonstance. Était-ce à la gourmandise ? Non ; car il avait chez lui de ces mêmes fruits en abondance, et de meilleurs et déplus beaux, et a peine eut-il goûté de ces fruits volés, qu'il n'eut rien de plus pressé que de les laisser là. Ce qu'il avait cherché dans ce vol, c'était, dit-il, l'attrait du fruit défendu, c'est-à-dire le plaisir de faire acte d'indépendance. Saint Augustin donne de sa peccadille une seconde raison qui n'est pas moins juste que la précédente : c'est qu'il péchait de compagnie, avec d'autres enfants. Us riaient ensemble., dit-il, et avaient le cœur agréablement chatouillé de ce qu'ils prenaient pour dupes des gens qui ne s'en doutaient guère -et qui seraient bien vexés le lendemain. Certainement s'il eût été seul, le tour lui eût paru moins plaisant (car on ne rit guère quand on est seul), et il n'eût pas pensé un seul instant à le jouer. Mais quand on est avec d'autres, la démangeaison de mal faire, l'envie de rire, le besoin de montrer qu'on n'est pas esclave d'une sotte retenue, tout fait qu'on s'écrie : Allons! en avant! et qu'on ne rougit plus que de savoir encore rougir 1 , »

Les vols les plus nombreux-et les plus graves ne sont pas ceux qui sont déterminés par de tels mobiles, mais ceux qui ont leur principe dans l'amour

Page 1