V. notre Psychologie de saint Aug-nstin, pp. 345-3-tli
ardent, déréglé, insatiable de la propriété ; en d'au très termes, la cupidité ou passion de l'argent est, de tous les mobiles qui poussent l'homme à voler et a spolier son semblable, le plus puissant et le plus désastreux. Comme l'argent est un moyen général de satisfaire toutes nos passions égoïstes, la passion de l'argent comprend, pour ainsi dire, en elle toutes les passions égoïstes à la fois et s'identifie avec l'égoïsmepris dans son ensemble. Aussi en est-il de la cupidité comme de l'ambition, avec laquelle elle offre plus d'un trait de ressemblance, quand elle a acquis toute sa force et qu'elle est devenue complément maîtresse de lame, elle tend à son but avec l'irrésistibilité d'un élément renversant tout ce qui est sur son chemin, brisant tout ce qui lui résiste et s'avançant impassible à travers les pauvres qu'elle fait, comme l'ambition à travers les victimes qu'elle fauche.
« On veut être riche, dit un moraliste du dix-septième siècle : voilà la fin qu'on se propose et à laquelle on est absolument déterminé. Des moyens, on en délibérera dans la suite; mais le capital est d'avoir, dit-on, de quoi se pousser dans le monde, de quoi faire quelque figure dans le monde.de quoi maintenir son rang dans le monde, de quoi vivre à son aise dans le monde ; et c'est ce que l'on envisage comme le terme de ses désirs. On voudrait bien y parvenir par des voies honnêtes et avoir encore, s'il était possible, l'approbation publique ; mais, au défaut de ces voies honnêtes, on est secrètement disposé à en
prendre d'autres et à ne rien excepter pour venir a bout de ses prétentions... Or, supposons un homme dans cette disposition, que ne fera-t-il pas et qui l'arrêtera ?... Manquera-t-il d'adresse pour déguiser et pour pallier le vol? Sera-t-il en peine de chercher des raisons spécieuses pour autoriser la concussion et la violence? S'il est dans le négoce et dans le trafic, se fera-t-il un crime de la fraude et du parjure? Si le bien d'un pupille lui est confié, craindra-t-il de le ménager à son profit? S'il manie les deniers publics, comptera-t-il pour péculat tout ce qui s'y commet d'abus ? Du moment qu'il veut s'enrichir, il n'y aiua rien qu'il n'ose entreprendre, rien qu'il ne présume lui être dû, rien qu'il ne se croie permis. S'il est faible et timide, il sera fourbe et trompeur; s'il est puissant et hardi, il sera dur et impitoyable. Dominé par cette passion, il n'épargnera ni le profane ni le sacré : il prendra jusque sur les autels 1 . »
Le vol, en effet, n'était pas rare au siècle de Louis XIV. Non seulement il régnait en maître dans ce monde de traitants ou plutôt de pirates que la Bruyère, ce grand justicier, a marqués d'un fer rouge; mais il avait envahi la noblesse elle-même, avec la malheureuse habitude, dont elle se targuait, de ne point payer ses dettes et de ne s'acquitter envers ses créanciers que par de belles paroles, comme la jolie scène de don Juan et de M. Dimanche en fait foi. Les choses en étaient venues au point que ne pas
1 Bourdaloue, Sermon sur les richesses, première partie.
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s'approprier le bien d'autrui pouvait paraître, chez un gentilhomme, chez un prince, non pas l'accomplissement d'un devoir strict, mais la marque d'une grande âme. Bossuetfait de Condé un éloge qui nous scandalise aujourd'hui, il le loue de se retrancher pour payer ses dettes, c'est-à-dire de ne pas voler ceux qui ont bien voulu lui prêter.
Cette passion dévorante de s'enrichir à tout prix et par tous les moyens dont les moralistes du dixseptième siècle déploraient déjà les funestes effets, ne s'est point calmée avec le temps: elle a reçu, au contraire, des immenses développements du commerce et de l'industrie, une ardeur nouvelle et s'est manifestée par des actes de plus en plus répréhensibles. Cette hideuse banqueroute qu'un grand orateur montrait avec effroi, à la fin du dix-huitième siècle, frappant à la porte de la nation, que de particuliers lui ouvraient dès lors la leur toute grande, sans rien éprouver qui ressemblât a de l'effroi ! « La banqueroute, dit un écrivain du temps, est un vol bien plus odieux que le vol de grand chemin ; on s'est pourtant habitué à la tolérer à tel point qu'on reconnaît des banqueroutes honnêtes, celles où le spéculateur n'enlève que moitié. En voici un exemple : le banquier Dorante, possesseur de deux millions, veut arriver promptement à quatre ou cinq millions par des voies quelconques. Il obtient sur sa fortune connue des crédits montant à huit millions en lettres de change, denrées etc. Il peut alors jouer sur un fonds de dix millions. Il entre-
prend la haute spéculation, le tripotage des denrées et effets publics. Peut-être, au bout de l'année, au lieu d'avoir doublé les deux, millions qu'il possède, il les aura perdus. Vous le croiriez ruiné : point du tout: il va posséder quatre millions comme s'il avait réussi; car il lui reste en mains les huit mil lions obtenus à crédit: au moyen d'une honnête faillite, il accommode pour en payer la moitié en quelques années. C'est ainsi qu'après avoir perdu les deux millions de son patrimoine, il se retrouve possesseur de quatre millions enlevés au public. La belle chose que cette liberté commerciale ! et concevez-vous à présent pourquoi l'on entend dire chaque jour d'un négociant: il est bien à son aise depuis sa faillite ' ? »
Il est clair que si des faits de ce genre pouvaient se produire en grand nombre impunément, la démoralisation ne tarderait pas à s'étendre, comme un cancer hideux, sur nos populations. Elles se diraient bientôt que, puisqu'on peut, par des spéculations véreuses, faire d'immenses fortunes sans se donner aucune peine, el qu'on n'arrive, à force de travail, qu'à une situation médiocre, sinon misérable, il faut préférer la spéculation malhonnête mais lucrative, au travail honnête mais mal rétribué. En même temps que la démoralisation, l'esprit révolutionnaire irait croissant parmi elles. Si tout honnête homme est disposé à s'incliner devant une propriété
•'ourier, Théorie des quatre mouvements, p. 23().
lentement acquise par toute une vie de probité et de labeur, quel respect peut- il avoir pour celle que le vol a procurée à un spéculateur sans scrupule, qui a ensuite l'impudeur d'écraser de son faste les enfants de ses victimes ? Le peuple ne saurait s'empêcher, en voyant passer de pareilles gens, avec leur train scandaleux, de crier comme il criait devant les hideux traitants de l'ancien régime, qu'il faut, d'un} manière ou d'autre, leur faire rendre gorge et leur faire restituer aux malheureux l'argent qu'ils leur ont volé. Aux brigandages des financiers, dans l'ordre économique, quand ils deviennent par trop éhontés, on répond, dans l'ordre politique, par le cri de liquidation sociale. On juge que la propriété n'étant plus le fruit du travail, mais de la rapine, ne justifie plus sa définition ; qu'elle n'est plus la propriété, mais le vol ; qu'elle ne mérite plus, par conséquent, d'être respectée, — autant de propositions qui se tiennent et s'enchaînent par des liens indissolubles. Alors la grande lutte des deux peuples que l'État, suivant Platon, contient toujours dans son sein, du peuple gras et du peuple maigre, du peuple riche et du peuple pauvre, commence au grand détriment de la société et de la civilisation.