‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 8 sur 70 · PARADOXE DE M. H. SPENCER · texte numérisé non relu

PARADOXE DE M. H. SPENCER

s'imaginer qu'il n'y a point de raisonnement solide et que la raison n'est bonne qu'à nous induire en erreur. Mais de ce qu'il y a des hommes méchants, il ne s'ensuit nullement qu'ils le soient tous, et de ce qu'il y a de mauvais raisonnements, on n'est nullement fondé à conclure qu'ils sont tous mauvais. L'art de vivre consiste précisément à distinguer les bons des méchants, et l'art de penser à discerner les raisonnements qui sont exacts de ceux qui ne le sont pas. Or, la culture de la raison n'est que la pratique de cet art même '.

Les inconvénients attachés àl'exercice de la raison ne doivent donc pas nous en faire méconnaître l'excellence. Après avoir rapproché les maux de la liberté et ceux de la servitude, un grand écrivain disait : « Quel que soit le prix de cette noble liberté, il faut bien le payer aux dieux 2 . » La raison mérite bien qu'on dise d'elle la même chose.

Un philosophe anglais contemporain, M. Herbert Spencer, soutient sinon la malfaisance de l'instruction, comme Rousseau, au moins son inutilité morale, et fait valoir en faveur de sa thèse des raisons assez fines et assez ingénieuses. Quel rapport y a-t-il, se demande l'auteur britannique, entre la facilité qu'on acquiert dans les écoles d'épeler certaines syllabes ou de les tracer sur du papier blanc, et la volonté de bien agir dans laj«er*"@Tr<T*^t-il de commun entre

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i V. Platon, Phëdjtâ, H £ \}\ £\/F

2 Montesquieu. DÏc&oçwpj&i ' éyllg i jt r <jl' 'Evcrate.

la connaissance de la table de multiplication et le développement de nos tendances bienfaisantes et sympathiques ; entre une accumulation de renseignements géographiques plus ou moins bien digérés et une conduite franche et loyale? Il n'y a pas entre ces choses corrélation, mais irrélation.

On objectera peut-être à M. Herbert Spencer que ce n'est pas l'enseignement intellectuel, mais l'enseignement moral dont on préconise l'influence sur la moralité. Mais il répondra que ce dernier enseignement n'est pas moins inutile que le premier; car il se compose uniquement d'idées, et ce ne sont pas les idées, maisles sentiments, qui agissent sur la conduite. L'enseignement de Confucius a-t-il rendules Chinois plus vertueux? Celui de la morale chrétienne elle-même modifie-t-il sensiblement nos propres mœurs et prévient-il les crimes dont le monde est rempli ?

Ce sont là des arguments plus spécieux que solides. M. Spencer prétend que l'enseignement intellectuel n'a aucune influence sur la perfection morale, et il se fonde, pour le soutenir, sur ce qu'on peut savoir bien écrire, bien compter et posséder quelques notions de géographie, sans être plus moral pour cela. C'est prendre la question par le petit côté et, par conséquent, se condamner à ne pouvoir la résoudre. Cet auteur devait se demander, avant tout, en quoi notre perfection morale consiste. Il aurait vu, comme nous, qu'elle consiste à vivre en hommes, c'est-à-dire à développer la partie vraiment humaine de notre na ture. Or, cette partie, quelle est-elle? Précisément

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l'intelligence, la raison, par laquelle nous nous élevons au-dessus des autres animaux. Elle est donc non seulement une condition de la vie morale, mais encore un élément de la moralité. Ajoutons que c'est dans l'intelligence que la moralité proprement dite a sa racine. C'est l'intelligence qui permet à la volonté libre d'éclore, et c'est en s'appuyant sur elle que cette dernière peut triompher des fatalités de l'organisme. C'est pourquoi elle a toujours été considérée comme le fond même de la sagesse dans l'individu, et de la civilisation dans la société.

Quant aux critiques que M. Herbert Spencer adresse à l'enseignement moral, elles ne sont pas sérieuses. Suivant lui, cet enseignement est inutile parce que les doctrines n'agissent pas directement sur la conduite. Mais qu'importe, si elles agissent sur elle indirectement, en agissant sur les sentiments qui la modifient? Or il en est incontestablement ainsi. 11 faut fermerles yeux h l'évidence pour ne pas voir que de nobles croyances peuvent inspirer de nobles sentiments, et partant de nobles actions, soit à un homme, soit à une nation, tout entière; tandis que de mau vais principes encourageront les mauvaises passions et auront pour résultat des actions déplorables. C'est une vérité que nous croyons avoir établie victorieusement contre M. Taineet M. Renan, dans l'Introduction de notre Philosophie du Devoir et dans plusieurs autres endroits de cet ouvrage '.

i Philosophie du devoir, Introduction, p. rv et suivantes.

M. Herbert Spencer part du fait que l'enseignement moral n'empêche pas tous les crimes, pour conclure qu'il estabsolument sans efficacité. Mais de ce qu'il n'empêche pas tous les crimes, s'ensuit-il qu'il n'en empêche point et que, s'il venait à disparaître, l'ordre moral et l'ordre social n'en recevraient aucune atteinte? L'enfant apprend de ses père et mère, au sein de la famille, de ses maîtres, dans l'enceinte des écoles et des temples, à distinguer le bien du mal, et à concevoir de l'amour pour l'un et de l'horreur pour l'autre. Supprimez toutes ces leçons de morale que les générations naissantes reçoivent de celles qui les ont précédées dans la vie, et les passions brutales, cessant d'être contenues, déborderont de toutes parts et inonderont la terre d'un déluge de maux. Nous pouvons nous en faire une idée, en voyant l'abjection de la partie la plus infime de la population de nos grandes villes, qui ne reçoit que peu ou point d'enseignement moral, et la facilité avec laquelle elle se laisse entraîner aux plus grands excès. Nous pouvons également nous en convaincre, en songeant à l'influence .délétère que les doctrines immorales ont de tout temps exercée sur les sociétés, et à l'état de dissolution auquel elles ont toujours fini par les réduire.

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