‹ Nos directions; réalisme et poésie, notes sur le drame poétique, du classicisme, sur le vers libreChapitre 11 sur 13 · CONFERENCE · texte numérisé non relu

CONFERENCE

Mesdames, Messieurs,

La poésie lyrique est par essence mouvement. Elle naît, au fond de l'âme du poète, d'un mouvement secret, l'émotion. Ce mouvement, il faut qu'elle le communique à l'âme du lecteur. Ce sera nécessairement par le moyen extérieur d'une parole non pas objective et glacée, abstrait constat de l'émotion, mais vibrante elle aussi, mobile... Et tout lyrique élan s'arrête, si le poète perd de vue ce principe primordial.

Le malheur a voulu que le grand vers de notre langue, celui qui a primé trois à quatre cents ans, ne fût pas le plus vif, le plus léger, ni le moins lent, qu'il ne fût pas précisément un vers lyrique. Il n'y a pas de récrimination admissible contre les faits, et nous n'avons pas le droit de déplorer la révolution humaniste dont le classicisme est issu. Elle nous a valu la tragédie... Mais il nous est permis de constater que, là, nos divers modes d'expression poétique furent fixés, classés suivant une hiérarchie à l'antique, et que de cette époque

' Faite au Salon d'Automne en Octobre 1909.

date la prééminence officielle de l'alexandrin, considéré comme l'équivalent de l'hexamètre latin dans notre langue. Il fut et il régna. Sans doute n'eût-il pas régné, s'il ne s'était trouvé si facilement adaptable à la poésie de raison du XVIP siècle français. Mais qu'eût-on fait alors d'un vers lyrique ? Il prêta son appui à la stance un peu desséchée de Malherbe. Il atteignit à sa plénitude sonore dans la voix mâle de Pierre Corneille. Il soutint la verve cursive et prosaïque de Molière. Et Racine le conduisit à son point extrême de souplesse et d'effacement. De notre grand vers oratoire, élégiaque et didactique, la carrière était accomplie. Il eût pu accueillir Chénier pour doubler Ronsard, et s'arrêter là. Mais en dépit d'une misérable vieillesse, de Crébillon père à Delille, sa position acquise resta, par la force de l'habitude, inexpugnable. Et lorsque le XIX^ siècle apporta avec soi un besoin neuf, irrésistible de lyrisme, c'est l'alexandrin qu'il trouva et prit.

A la rigueur, notre grand vers eût pu convenir au romantisme blessé d'un Musset ou d'un Lamartine. Mais, quand un Hugo le saisit dans ses mains brutales, que va-t-il en rester bientôt ? Oh ! ce n'est pas à tort que les " tenants " du classicisme se révoltent. Le barbare Hugo passera la mesure, j'entends les limites d'extensibilité de la forme qu'il veut à tout prix revêtir. Il ne va pas se contenter de prodiguer ces hardiesses de coupe dont il peut trouver des exemples (mais des

exemples isolés, à certains endroits savamment choisis) et dans Corneille et dans Racine, ni d'exiger de l'alexandrin à chaque coup son maximum. A force de rejets, d'enjambements, il le disloque, et souvent le moment arrive où, bien que les syllabes y soient toutes, le vers n'est plus. Entre le mouvement lyrique que veut extérioriser le poète et le mouvement du vers, il n'y a plus coïncidence. C'est là qu'il fallait sauter la barrière, et trouver autre chose. Mais le lyrisme de Hugo était par certains côtés surtout oratoire, et c'est une qualité, un défaut aussi de l'alexandrin de faciliter l'éloquence. On comprend qu'Hugo s'en soit contenté.

On conçoit aussi — mais sans l'approuver — la réaction parnassienne. Que dix vers de Racine paraissent animés et souples, à côté du meilleur sonnet de José-Marie de Hérédia ! C'est une matière métallique que verse l'auteur des Trophées dans le moule de la tradition. Il faut que chaque mot y rende comme un son de bronze, et que plus rien ne flotte entre les mots. Le sonnet est un bloc, formé de blocs égaux, qui s'ajustent exactement, deux à deux, rivés par la rime dure. L'alexandrin y perd toute raison vitale. Hugo le dépeçait. Les Parnassiens le momifient.

Ah ! combien il faut admirer des poètes comme Vigny, surtout comme Baudelaire. En eux semble se résumer la tâche effective du XIX^ siècle en face de l'alexandrin. C'est dans la limite de ses

possibilités rythmiques qu'ils se tiendront pour l'assouplir. L'influence de leur lyrisme se soumettra à la forme classique pure, qu'à défaut d'une autre ils ont dû choisir, l'animera, la variera, sans la détruire. Mais après eux, après Mallarmé qui les suit dans la même voie, avec des soucis par ailleurs diflFérents, quel mouvement neuf peut-il désormais esquisser, notre alexandrin didactique ? Les ornements pittoresques sous lesquels il parade dans le théâtre de M. Rostand ne changeront pas sa nature. Les poètes dignes de lui, dont l'inspiration noble, stoïque et résignée peut encore aujourd'hui s'y exprimer sincèrement, prennent à tâche de le rétablir dans sa pureté primitive. Je songe à Moréas, à Marc Lafargue, à Charles Guérin, un peu à Mme de Noailles dont la sensualité le bouscule parfois, et de laquelle nous attendons un autre geste... Ceux-ci sont dans la vérité. Vous aurez beau entrelacer les rimes, les renforcer ou les éteindre, jusqu'au raffinement musical de l'assonance, ou jusqu'à sa facilité médiocre, vous ne reculerez pas les limites du vers classique. On l'a pris trop longtemps pour ce qu'il n'était pas, pour ce qu'il ne pouvait pas être. Sa trop courte vertu lyrique, le XIX* siècle, après l'avoir en vain forcée, l'aura remise au point. S'il faut aller plus loin, ce ne sera que par le moyen neuf d'une autre forme. Je sais bien que, parallèlement, romantiques, puis parnassiens s'efforcèrent de reprendre à nouveau la tradition plus ancienne des petites

strophes chères à la Pléiade, et des vieilles formes populaires qu'immortalisa un Villon. Grâce à ces mètres courts — le vers de dix pieds, celui de huit pieds et de moindres, — ils obtinrent parfois une gaîté lyrique qui semble exquise et légère d'abord, mais qui devient bien vite monotone, à mesure que s'accumulent les strophes, d'un sautillement régulier. Là, plus qu'ailleurs encore, cette vérité apparaît, qu'un mouvement trop répété donne à la fin l'impression de l'immobilité complète. Et lorsque s'élancent ainsi Hugo, ou Gautier, ou Banville, les voilà bien vite lassés de courir en cercle, sur place, — et nous aussi qui les suivons.

Sans doute Verlaine vint, et après Banville, il nous révéla les rythmes impairs. Et quel charme inattendu, indécis comme l'émotion elle-même, descendit alors sur la poésie. Mais ce n'est là qu'une altération délicate, non une rénovation du mètre traditionnel. 11 l'épuisera à lui seul, cette veine délicieuse. Et pour échapper à son tour à l'insuffisance de la tradition, combien de mètres divers ne mêlera pas le jeune Laforgue, dans les strophes fixes de ses Complaintes ! Le dogme de la fixité des formes le tiendrait-il captif, même lui ^ Le lyrisme qui sourd d'une génération tout entière, abreuvée de musique, impatiente de mouvement, va-t-il, comme le lyrisme romantique, consentir aux demi-mesures ?... Pan, le grand Pan des Moralités Légendaires^ ce chef-d'œuvre exquis et singulier, tout en poursuivant la petite nymphe

Syrinx qu'il désire, répond par cette chanson à la diable :

Je suis dégoûté des fraises des bois

Depuis que j'ai vu en rêve

Ma petite Eve

Me sourire mais en mettant un doigt

Sur ses lèvres.

Je puis me dire dégoûté de tout mystère Depuis que la petite Eve maligne Tout en me souriant câline M'a fait signe Qu'il faut se taire.

Mystère et sourire O mon beau navire !

Sourire et puis chut !

Ah tais-toi mon luth !

Oui, le luth ancien peut se taire. Ce n'est là qu'une improvisation ironique, comme un pied de nez au passé. Mais dans un cri comme celui-ci, spontané, jailli à la fois de l'âme de toute une génération de poètes, la forme lyrique attendue se montre ; ce qu'on appelle " le vers libre " est sur le point de naître, est né.

D'abord on rit, comme s'il s'agissait d'une gageure. Cela dura. On cria à l'aberration. Il y eut des œuvres, les premières confuses, les suivantes plus sûres, les dernières vraiment accomplies. Il

fallut pourtant discuter. La discussion, après vingt et quelques années, dure encore.

Ceux qui proclamaient contre nos aînés " vers libristes " l'intangibilité du mètre traditionnel, s'aperçurent tardivement que, tout en s'en servant, ils ne le connaissaient encore guère. Ils vivaient sur les trois règles conventionnelles qu'on enseigne aux écoliers : la rime, le nombre des syllabes, la césure. Ils les opposèrent aux novateurs. Certains d'entre eux, — trop peu et trop tardivement, — pour à bon escient se défendre, étudièrent le vers régulier ; et quelle ne fut pas leur surprise ravie, de découvrir que sa valeur ne venait pas exclusivement des règles grâce auxquelles on le croyait déterminé. Et il leur fut permis de répondre à leurs adversaires : " Votre vers à trois règles n'est pas, ne fut jamais, ne peut pas être un organisme, si vous faites précisément abstraction de sa substance vitale véritable, les mots divers et leur très diverse accentuation. "

L'accentuation du français ! C'était une chose nouvelle. Il était entendu depuis longtemps, depuis toujours que, contrairement à la plupart des autres langues, composées comme on sait de syllabes brèves et longues, nettement différenciées, sur lesquelles flue le rythme du discours, la langue française ne pouvait prétendre qu'à une matière neutre, sans inflexion, toutes syllabes s'y trouvant égales, à quelques muettes près, et interchangeables indifféremmunt. Le français, langue morte, et sans

avoir vécu, mort-née ! conception de grammairiens, et tout simplement monstrueuse.

La vérité est que notre admirable langue, la plus fine, la plus subtile qui ait peut-être jamais existé, jouit d'une accentuation si délicate, si variable, si complètement subordonnée non seulement à la j place des mots dans la phrase, mais encore au 'mouvement même de la pensée qu'ils expriment, qu'elle a échappé jusqu'ici à toute systématisation prosodique. Et quand on songe que, pour obtenir des résultats positifs dans l'étude de la valeur relative des syllabes, il a fallu la découverte du principe du phonographe, et l'aide scientifique d'appareils enregistreurs (je fais allusion aux expériences de l'abbé Rousselot sur lesquelles M. de Souza étaie ses fortes et ingénieuses théories), on excuse les grammairiens du passé d'avoir échoué à fonder chez nous une prosodie organique.

Accentuation délicate, je le répète, changeante — mais accentuation. Et il apparaît hors de doute qu'avant d'être syllabique, le vers français naissant, à sa période instinctive, fut un vers accentué, d'abord.

Mais hélas ! de cette accentuation spontanée, trop variable, nul dogme ne pouvait encore sortir. J'imagine qu'on dut renoncer assez vite à assimiler notre prosodie aux prosodies latine et grecque. Et faute de pouvoir réglementer le jeu alterné des syllabes brèves et longues, — pour conférer, du moins, au vers une apparence de nécessité et de

tenue, on fut insensiblement amené à cette coutume barbare et qui pèse encore sur nous, d'une métrique numérique, établie non pas snr la qualité, mais sur la quantité des syllabes, et n'exigeant apparemment de nos poètes qu'une science : savoir compter sur ses doigts. Un accent obligé fut placé sur la rime, puis, dans les vers plus longs, sur la césure, celle-ci déplaçable d'abord, mais que, dès la Renaissance, on fixa...

C'était un pis aller. Pas autre chose. Hâtonsnous d'ajouter que, depuis lors, aucun poète digne de ce nom, ne s'en tint à ces conventions rudimentaires. Les règles de la tradition observées, restait encore l'essentiel, répartir dans le vers, suivant des lois que nul n'a formulées encore, les accents neutres et les accents pleins, et accorder entre eux ces vers égaux en apparence, rompus de la même façon, mais tout différemment rythmés. Consciemment ou non, à cette obligation, jamais en aucun temps les vrais poètes ne manquèrent.

Et soit, ripostent les pseudo-classiques. Mais n'allez pas sacrifier pour cela, à l'accentuation, le numérisme. Et ils placent ici l'argument capital du défunt poète Sully Prudhomme et aussi de M. Dorchain, si peu vivant, si peu poète: "Toute la joie auditive, disent-ils, que nous procure une laisse de vers classiques, vient du retour régulier du même nombre de syllabes. Nous accordons que certains accents s'y ajoutent ; ils introduisent simplement la variété dans la fixité. Mais si vous

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supprimez ce retour périodique, et c'est bien là ce que vous prétendez faire, n'est-ce pas ? notre oreille déconcertée cherche vainement la mesure, et l'incertitude où vous la tenez lui enlève toute possibilité de plaisir. Quelle joie voulez-vous qu'on goûte en ces vers de toutes les tailles, dont aucun ne fait prévoir l'autre, etc., etc. ?

— Eh quoi, répliquons-nous, ne prenez-vous aucun plaisir à La Fontaine .''

— Eh ! ce n'est pas la même chose...

— Pardon... Quand vous lisez un de ses vers, prévoyez-vous donc toujours le suivant .^.. — Alors .?... "

Alors, le dogme croule. Et certes, ainsi que l'a prouvé M. Robert de Souza, auquel il nous faut toujours revenir dans ces questions de technique, car il aura été le premier, presque le seul, à les vouloir étudier de près, en philologue, la règle conventionnelle du numérisme a créé peu à peu chez nous une habitude d'oreille et de prononciation poétique, qui lui confère une valeur réele, auprès de la règle organique, inéluctable, d'accentuation. Le nombre absolu, quasi absolu des syl- ' labes, est un élément de mesure auquel, même dans le vers libre, nous ne pouvons pas échapper. Nous accordons que le retour du même nombre forme un élément du plaisir que nous procure le vers régulier. Mais il n'est pas le seul. Et nous disons qu'en outre il peut exister, quant au rythme, d'autres plaisirs plus raffinés, plus divers aussi,

plus lyriques ; par exemple celui qui naît de la disposition variable des accents, à l'intérieur de groupes syllabiques de longueur elle-même variable. Tant pis pour ceux qui ne savent danser que sur un air de polka ou de valse.

Et je lis :

Un loup n'avait que les os et la peau

Tant les chiens faisaient bonne garde.

Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.

L'attaquer, le mettre en quartiers,

Sire loup l'eût fait volontiers. ..

OU bien :

Un homme de moyen âge Et tirant sur le grison Jugea qu'il était saison De songer au mariage.

Il avait du comptant Et partant De quoi choisir : toutes voulaient lui plaire...

OU bien encore :

La cigale ayant chanté

Tout l'été Se trouva fort dépourx'ue...

Mais vous m'avez compris, je pense, et je puis fermer le livre des Fables^ notre classique justification.

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Ce livre facile et sans morgue, presque à lui seul — n'oublions pas pourtant Psyché et V Amphitryon de Molière, et tels opéras de Quinault — fait équilibre aux théories absolues de Boileau et à tous les alexandrins de la France. Boileau, ne trouvant pas là matière à système, devait le dédaigner... Vous vous souvenez du mépris en lequel Lamartine tenait le fabuliste. De fait, La Fontaine resta longtemps un poète de second ordre, pour vieux libertins ou pour écoliers ; durant trois siècles, son influence demeura nulle ; ce fut comme s'il n'avait pas existé. — Il faut le proclamer enfin : son rôle représentatif fut unique et considérable. A une époque de raison et de passion policée, il maintint les droits du lyrisme et le principe du mouvement né de l'émotion, — et tout cela en contant des histoires. La tige sur laquelle vient de s'épanouir la floraison de cent hardis poèmes, c'est lui qui l'a fait jaillir de la graine, qui l'a cultivée, élevée... — si difl^érent qu'il fût de nous et que soit de son art le nôtre... Oh ! moins différent qu'on ne croit...

C'est un autre livre que j'ouvre, et du même ton que les Fables^ avec le même sentiment de sécurité, le même élan et la même surprise, je lis :

Un grand auvent de chaume nous abrite.

Entre les troncs des vieux tilleuls

On voit la fuite

Du fleuve, des nuages, et de l'heure subite.

Une rose s'effeuille

Et puis une autre rose

Il modèle, je chante, on cause.

Si je m'asseois auprès du portier, mon aïeul.

C'est pour causer ;

Il aime à parler à sa roue qui vire

Même quand il est seul ;

Il me fait arroser

L'argile grasse que je lave

Et mêle d'un peu de sable...

Et je le laisse dire...

(Fr. VielÉ-Griffin : La Clarté de Vie).

Je m'arrête à regret, mais lisez comme moi des poèmes de ces barbares qui se nomment Jules Laforgue, Francis Vielé-Griffin, Emile Verhaeren, Gustave Kahn, Charles van Lerberghe et aussi de Stuart Merrill, d'Albert Mockel, de Henri de Régnier, d'autres encore, de Jean Moréas même, celui de l'époque héroïque... Et, les quittant, embrassez d'un coup d'oeil toute l'évolution du vers libre depuis ving-cinq années jusqu'à ce jour. C'est de cette évolution, qui n'est pas encore achevée, qu'il me reste à vous entretenir.

Si, dans l'œuvre de nos aînés, on trouve telles pièces tout à fait accomplies, capables de représenter la maturité de leur art du rythme, ne croyez pas qu'aucun d'entre eux ait atteint du premier coup à cette maîtrise. Il y eut des essais vains, des tâtonnements, des erreurs. Ce n'est pas en dix

ans, pas même en vingt ans, qu'une forme nouvelle s'organise. J'ai invoqué le précédent de La Fontaine. Mais les premiers vers libristes y pensaient-ils ? Leur attitude primitive fut nettement, délibérément anarchique. Ils prêchèrent l'évangile de la liberté. De là ce mot malheureux de ven libre dont je ne suis pas le premier à déplorer la fortune. Nous l'employons, sachant ce qu'il veut dire : tout le contraire de ce qu'il dit.. Mais il reste, pour le public, le drapeau de T "ad libitum ", de l'école du caprice individuel, la plus vaine, la plus contraire qui soit, à tout effort de création esthétique...

A dire vrai, quoi de plus différent que les laisses improvisées de Jules Laforgue dans ses Derniers vers ? que les versets orientaux indéfiniment déroulés par M. Gustave Kahn dans ses Chansons d'amant? que les strophes brèves, allantes, que scandait M. Vielé-Griffin dans son livre de Joies ? que les refrains discrets du Pèlerin passionné de M. Moréas } que les bondissements grâce auxquels, par-dessus la règle, le Verhaeren des Flambeaux noirs s'élevait du ton oratoire au lyrisme .'' Et je ne parle pas seulement d'une différence de rythme que justifiait assez la différence d'inspiration, mais d'une différence de principe rythmique— d'une absence de tout principe, peut-être bien...

On a été bercé dans l'habitude d'une cadence... On a beau vouloir la détruire, c'est d'elle pourtant

que l'on part... C'est en elle aussi que l'on se retrouve, quand on est las de chercher... En l'espèce, l'alexandrin tant honni est le point de départ et le point de repos de ces premières tentatives, soit que, comme M. Verhaeren, on l'entremêle de brefs appels qui redoublent son martèlement, soit que, à l'exemple de M. Mockel, on le quitte pour le rejoindre, par altérations progressives, soit que l'on se plaise, comme M. Kahn, à le prolonger au-delà des limites de notre souffle, soit qu'enfin, selon la manière de M. Vielé-Griffin, on le réserve pour conclure, dans un mouvement de vaine éloquence, des poèmes de la vivacité la plus neuve. Et ainsi, partant de l'alexandrin, chacun s'en va de son côté, à la recherche de son rythme propre. Non d'un rythme tout gratuit, et indépendant de l'idée ; déjà on s'efforce instinctivement vers un mode d'expression surtout émouvant et fidèle, mais par quels moyens empiriques, hasardeux, incohérents ! On assemble tant bien que mal, plus ou moins altérés, et plus ou moins conformes aux lois de l'accentuation et de l'euphonie, les membres dispersés des formes fixes révolues... Personne ne distingue encore avec précision la règle de discipline intérieur à laquelle tous, peu d'années après, ils vont se soumettre, ou presque tous...

Non, le poète n'est pas libre. Et loin de moi le dessein ridicule de tracer des limites au génie. Le génie, même en art, est une exception, qui ouvre parfois un chemin, mais plus souvent l'ouvre et le

ferme. Quand M. Paul Claudel (dont on s'étonnerait ajuste titre de ne pas rencontrer le nom ici) crée de toutes pièces une forme intermédiaire entre les laisses de Whitman et les versets des prophètes, forme dont on ne peut dire que c'est de la prose, même lyrique, tant est puissant le mouvement qui la soulève, et qui pourtant demeure irréductible à aucun système de rythme, vieux ou neu ; quand il s'écrie dans une ode admirable :

Les neuf muses, et au milieu Tcrpsichore

Je te reconnais, Ménade, je te reconnais Sibylle, etc.

...nous l'admirons, lui, son poème, toute son œuvre, comme une manifestation solitaire que rien chez nous n'a préparée, qui n'aboutit à rien qu'à soi, et de laquelle ne peut sortir aucune tradition nouvelle. On n'analyse pas, on ne discute pas, on ne systématise pas certaines forces...

Mais c'est sauvegarder la flamme moins brûlante qui couve en un Racine ou en un Baudelaire, ces deux grands hommes de talent, que d'exiger d'eux la vertu d'enfermer cette flamme à l'abri d'une discipline. Et s'il existe des disciplines étouffantes par défaut d'appropriation, des disciplines usagées, qui, au lieu de fortifier, amollissent, — quel merveilleux bonheur dans la rencontre de l'alexandrin et de Racine, par exemple ! — dans celle aussi de nos plus modernes lyriques avec la discipline du vers libre... s'ils acceptaient toujours avec vaillance celle-ci !

Après quinze ans d'essais, voici le rythme nécessaire^ insoucieux des formes préconçues, du mètre impair ou de l'alexandrin. Il naît avec l'émotion... Il la suit pas à pas... Il s'arrête où elle s'arrête... Il substitue à la notion dui;^j, conventionnelle hélas! dans la langue française, où nulle prosodie vivante, nous l'avons vu, ne la peut soutenir, la notion profonde de la strophe^ l'exacte strophe analytique qui est comme le calque de l'émotion.

Ecoutez cette chanson neuve, c'est celle d'Emile Verhaeren dans les Visages de la Vie^ celle de Gustave Kahn dans le Livre d'Images^ celle de Vielé-Griffin dans la Clarté de Vie^ celle de Van Lerberghe dans la Chanson d^Eve ! Ecoutez :

En robe de pâle clarté

Douce comme la nuit d'été

Soyeuse et blonde,

Des fleurs de l'autre monde

En sa chevelure d'or,

Celui qui est l'Ange en voyage

Descend l'escalier des nuages

Et vient vers celle qui dort.

Il souffle la flamme, éteint le bruit

Met le silence de sa bouche

Sur la bouche qui sourit

Et pose doucement sur le cœur qui s'apaise

Sa main qui ne pèse

Pas plus qu'une fleur...

En de vagues accords où se mêlent

Des battements d'ailes

Des sons d'étoiles

Des chutes de fleurs,

Dans l'universelle rumeur

Elle se fond doucement et s'achève

La chanson d'Eve...

Quelle délicatesse, quelle variété, quelle mobilité de ligne ! Ici les éléments rythmiques, divers de nombre, divers d'accent, qui animaient le vers régulier traditionnel, vont se grouper suivant des lois qui demeurent jusqu'à nouvel ordre mystérieuses, mais que l'oreille du poète perçoit, — suivant les mêmes lois qui les groupaient dans les anciens poèmes, — pour former des strophes vives, ductiles, dont les proportions, le mouvement, les temps d'arrêt devront coïncider avec les proportions, le mouvement, les temps d'arrêt du sentiment et de l'idée... Et il faudra que cette ordonnance logique des mots selon le sens nous satisfasse ainsi qu'une mélodie achevée. L'assonance et la rime la soutiendront, de leurs harmonies diverses... mais c'est là une autre question et qui sort des limites de mon sujet.

Cette satisfaction, à la fois intellectuelle et musicale, vous jugerez comment ces beaux poètes nous la donnent. Me sera-t-il permis de regretter qu'ils ne nous la donnent pas constamment .? Oui, leur strophe si variée, capable d'exprimer tous les tumultes — écoutez la grande voix de Verhaeren ! — toutes les subtilités d'une atmosphère, — sou-

venez- vous de ces quelques vers de la Chanson d'Eve^ — tous les mouvements d'une âme, et je vous renvoie aux admirables poèmes dramatiques de Francis Vielé-Griffin, à Phocas le Jardinier, à Sainte Marguerite de Cortone, au récit du marchand païen qui a acheté la chrétienne Julie, Sainte Julie, qui l'aime, qui par amour se laisse convertir... mais citerai-je ?...

Je souriais de tout cela alors

Mais plutôt que lui dire : non, je fusse mort...

Elle qui le voit bien

Me sourit et s'endort

Rêvant peut-être que je suis chrétien...

Ainsi de jour en jour

Je l'aimais mieux sans lui parler d'amour

Et elle, elle m'aimait bien...

...cette strophe, dis-je, si variée, si pleine de ressources, et, par définition même, capable de tout exprimer sans avoir recours aux formes traditionnelles qu'elle a brisées et refondues, cette strophe qui doit se suffire... — trop souvent, comme si elle ne leur suffisait pas, nos poètes la quittent soudain pour retourner à l'alexandrin didactique. A ces moments exceptionnels, notons-le bien, correspond un notable fléchissement dans leur pensée. Celle-ci n'a-t-elle pas trouvé sa forme } Est-ce paresse ^ lassitude } reviviscence du passé .^.. Mais il suffit de quelques concessions semblables pour infirmer, au regard du public, tout le système rythmique nouveau, et rétablir la notion vers au dépens de la

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notion strophe. Et une définition comme celle que lança un jour M. Vielé-Griffin, le plus conscient technicien du vers libre, " le vers libre est une conquête morale ", achève de donner raison à des adversaires qui ne veulent pas reconnaître que le vers libre est un organisme, un absolu.

Oui, on prend acte de ces flottements, de ces chevauchements sur deux systèmes qui s'excluent, du cas particulier de M. Emile Verhaeren dont le vers libre, souvent oratoire, n'aura presque jamais cessé de s'appuyer sur un rythme carré, comme l'alexandrin classique, on prend acte de cela et de quelques inconséquences semblables, pour prêcher une réaction forcenée contre le vers libre. A l'indécision de nos aînés dans l'affirmation qui leur était possible d'une doctrine fixe et ferme, j'attribue le retour de quelques-uns de nous à la convention dite classique, où ils trouvaient une méthode, du moins.

Cette génération, hélas ! compte un très petit nombre de poètes du vers libre, au sens véritable du mot ; encore semblèrent-ils n'en avoir accepté que les principes négatifs : liberté et facilité, les plus commodes. J'aurais mauvaise grâce à condamner comme inféconde cette attitude désinvolte, et je ne puis pas reprocher au moderniste Henry Bataille, au délicieux poète Francis Jammes, qui est vraiment un inspiré, l'emploi d'un alexandrin simplement approximatif ; et non plus à André Gide, qui ne daigne se concentrer que dans sa

prose admirable, les à peu près de vers, si pleins, si curieux, mi-alexandrin et mi-prose, dont il a parsemé ses Nourritures terrestres et paré Candaule; et non plus à Paul Fort l'abus du rythme carré dans ces Ballades^ où il a retrouvé l'entrain, forcément régulier, des rondes populaires... La fin par laquelle, dit-on, les moyens sont justifiés, la fin est bonne ici... mais le fâcheux exemple ! Nous trouverons par bonheur à nous reposer dans le métier scrupuleux de M. Edouard Ducoté, qui ne dédaigne pas de remonter à La Fontaine ; dans la précision subtile avec laquelle pèse les nouveaux rythmes, M. Tristan Klingsor, dont il est amusant de comparer la verve à celle plus drue et plus spontanée de Paul Fort, dans les laisses savantes et ingénues de M. Fargue... Mais je ne veux pas dresser une liste. Et, on le pense bien, je ne m'arrêterai pas à moi-même... Cette conférence dit assez sous quelle bannière je me range.

Aussi comprendra-t-on que je salue à la fois avec joie et crainte la génération nouvelle, si riche en énergies lyriques, si piaffante, possédée d'un si bel élan, mais si peu disciplinée. Je me sens vraiment confus de ne devoir citer ici que quatre poètes, pas plus : MM. André Spire, Jules Romains, Valery-Larbaud et Charles Vildrac \ S'ils me paraissent plus caractérisés que tels autres, à

^ Mon choix y joindrait aujourd'hui, entre autres, les noms de MM. André Baine, G. Duhamel, Louis Aliès, G. Chennevière.

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mon point de vue d'aujourd'hui, exclusivement dynamique, ils ne sont pas pourtant les seuls poètes de " mouvement " dignes de nous intéresser...

Le trait commun à ceux-ci, à ceux-là, c'est l'insouciance de la forme, partant, de la nécessité rythmique dont je vous ai tracé l'histoire. Tout est permis, voilà leur esthétique : l'alexandrin juste ou faux, rimé ou non, le vers long, le vers court, la strophe analytique intermittente. M. André Spire scande nerveusement, sans l'aide d'aucune rime, des versets d'une âpre ironie. M. Charles Vildrac s'écrie :

" O mon enthousiasme, ô mon si beau fils "

et, de fait, son enthousiasme transfigure le mélange peu conscient de formes traditionnelles et de rythmes neufs dont il use. M. Valéry Larbaud whitmanise, si j'ose dire, mais avec ampleur, mélodie, et il sait où il va... mais vers la prose lyrique peut-être .? M. Jules Romains enfin, le plus volontaire de tous, qui a mené à bien un poème aussi long et aussi construit que la Vie unanime, de quelle forme croyez-vous qu'il se sert 1 D'un alexandrin compact et sans air, qu'il fait rimer quand il y pense, et qu'il entrecoupe parfois d'un sautillement de vers courts. Mais l'élan premier est si vigoureux que nous devons pourtant le suivre, brutal et monotone, en admirant...

Ces jeunes gens, d'une sève superbe, comment veut-on qu'ils n'aient pas saisi et dressé le drapeau

d'anarchie de la première révolution vers-libristc ? Le mouvement, il suffisait qu'ils le sentissent en eux ! Ils éprouveront avec l'âge, le besoin d'une discipline précise, et justement afin de mieux traduire leurs profondes impulsions... — Mais que cela pourtant n'arrive pas trop tôt ! Car, nen doutez pas, ils se soumettraient à la plus facile ; classique .'' non ! académique : celle qu'on peut endosser sur l'heure, ainsi qu'un vêtement tout fait, et qui le plus souvent va mal.

C'est au havre d'une tradition mitigée, qu'épouvantés d'un si péremptoirc cynisme, de moins ardents ou de plus délicats se sont réfugiés et attendent... Ils s'enhardissent jusqu'aux demimesures... Sauront-ils là se développer tout entiers ? Voilà la seule question qui importe et que mon inquiétude en cette occasion leur pose...

Mais sur qui donc faut-il compter, pour amener à sa perfection suprême, l'organisme déjà si sain, si souple et vif du rythme nécessaire^ au triomphe duquel la plus vaillante et la plus noble génération de poètes s'est, en dépit des rires et des insultes, consacrée .'' — Sur l'exemple, encore mal compris, de quelques poèmes sans tache, aussi durables que notre langue, legs neuf, legs impérieux de quelques-uns de nos aînés. Les écoles et les modes passent, les œuvres durent : de celles-ci l'influence profonde n'est pas au bout ; elle ne fait que commencer.

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