‹ Nos directions; réalisme et poésie, notes sur le drame poétique, du classicisme, sur le vers libreChapitre 2 sur 13 · CONSIDERATIONS GENERALES · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS GENERALES

Le XIX™* siècle aura vu s'accomplir une révolution dans les lettres françaises. Une poésie lyrique nous est née, a prospéré, large, diverse — et si vivace que, s'étant un moment figée, elle vient de rejaillir encore, d'un flot plus clair. Le roman s'est fondé comme une ville, sur un terrain d'humanité ferme et brûlant, et son actuelle décadence, non définitive peut-être, atteste seulement le prodige de sa prompte et comme immédiate maturité. L'histoire enfin a surgi, lyrique et précise, histoire épopée, histoire science... — et notre paresseuse pensée se plaît à résumer un si multiple eflPort, en quelques figures nécessaires, maîtresses, pour ainsi dire symboliques : Lamartine et Balzac, Hugo et Michelet ; Stendhal, Vigny, Flaubert ; Taine, Baudelaire, Renan ; quelques autres, lointains ou proches, qui sont h eux seuls, le Roman, la Poésie et l'Histoire. Que si nul parmi eux n'apparaît essentiellement dramaturge, comment n'en pas conclure que le Drame n'existe pas ?

Nous possédons des drames, certes — mais non k Drame et c'est un fait digne de remarque, qu'au cours d'un siècle aussi riche en expériences.

toute réalisation dramatique soit demeurée le privilège des esprits moyens. Je dis, " réalisation ", car si, depuis Cromwell^ les grandes tentatives ne manquèrent point, toutes échouèrent.

Le drame romantique de Dumas, tout encombré de pittoresque, ne put s'aggraver qu'en passant, de la pensée méditative d'un Vigny. Déjà, Hugo répudiait avec l'impératif formel de la tragédie classique, l'humanité profonde d'un Racine, et il construisait arbitrairement, suivant une formule étroite et simpliste, les personnages et l'action ; il ne vit que deux faces à la réalité ; il confondit la rhétorique avec la vie, et sans la poésie qui recouvre ses drames comme un manteau de lierre un mur fragile, nul se fût jamais mépris sur le factice des situations et le vide des caractères. Cependant, Alfred de Musset, prétendant à moins, atteignait à plus. Soustraite à toute préoccupation scénique, sa fantaisie jeune et légère s'épanchait: elle s'accommodait de certaine convention de l'autre siècle, se souvenait heureusement de Marivaux, et soudain, parle miracle de sa seule sincérité, créait dans un milieu de fiction aimable quelques êtres de chair vivante, et, sur un perpétuel gazouillement de comédie, jetait quelques grands cris de passion. Si le théâtre poétique eût dû lever, mûrir, pour de larges semailles, il fût sorti non à'Hernani^ mais à' On ne badine pas avec r amour. Par malheur, Musset fut joué trop tard

et passé le moment propice : on n'y goûta que de l'esprit, et son œuvre isolée ne suscita peut-être, et seulement plus tard, que les bluettes de Banville... Tombèrent Les Burgraves ; en vain la tragédie tenta de revivre en Ponsard. Le Parnasse naissait : il n'y eut pas de théâtre parnassien. Ou du moins, on assista à la lamentable agonie de la formule romantique, atténuée de faux classicisme, exaspérée de brutalisme, suivant que l'employèrent MM. Coppée, de Bornier, Silvestre ou Richepin. Une rhétorique médiocre avait remplacé le lyrisme ; l'hyperbole n'était plus là, pour étayer les personnages. Comment saluer l'avenir en Cyrano de Bergerac quand tout un passé s'y condense } N'est-ce pas le dernier éclat du drame romantique français, qui se traîna depuis 1830, sans parvenir à se réaliser dans une œuvre humaine et profonde .^..

Aussi bien le véritable mouvement dramatique eut lieu en dehors de la poésie. Scribe donna le schéma de la comédie moderne ; Augier la fonda sur l'étude des mœurs et des caractères ; Dumas fils sur la discussion des idées et des lois. Mais ces deux excellents esprits manquaient également de génie, le premier pour échapper complètement aux conventions de psychologie théâtrale de son époque, le second pour animer des hommes vrais, non subordonnés à des thèses. On trouverait encore, un certain nombre de caractères dans Augier; dans Dumas aucun, sinon ce raisonneur

passe-partout qui n'est que l'auteur lui-même, avec son esprit et ses mots. En dépit d'un art incomplet, leur influence fut considérable, et nous trouvons en eux l'origine des deux courants qui envahirent voici quelques années nos scènes et qui y régnent aujourd'hui.

C'est en partant de l'observation " bonhomme " d'Emile Augier, que, le théâtre réaliste s'achemina insensiblement vers l'âpre et profonde vérité psychologique qui fait des Corbeaux et de la Parisienne^ les deux plus fortes œuvres de la littérature dramatique moderne.

C'est de la " pièce à thèse " de Dumas, que le drame d'idées devait naître, pour végéter d'abord, puis, enrichi de poésie, s'épanouir loin de la France dans le théâtre Scandinave.

Mais contrairement à Augier, à Dumas, Becque et Ibsen réalisèrent trop pour que leur action fût profitable. Le Théâtre-Libre issu de Becque, ne put que déformer son art ; de l'amertume, il dévia vers la "rosserie", du réalisme psychologique vers le réalisme d'aspect et malgré de très curieux essais, il s'éloigna de plus en plus de l'homme. Nous mettrons à part quelques pièces comme Amants, de Maurice Donnay, Amoureuse, de Porto- Riche, les rudes satires de Mirbeau et les fines comédies de MM. Capus, Sée, Renard, Tristan Bernard et quelques autres \

1 Cet article préliminaire a été écrit il y a dix ans ; au lecteur de rajeunir et de compléter notre énumération, à sa guise.

Quant à Ibsen, une déplorable interprétation voulut qu'on imitât ses particularités les plus étranges, et non ses qualités directement humaines; d'où ce qu'on a nommé le " symbolisme ", tendance à priori stérile. — Cependant, en les œuvres de François de Curel, le théâtre d'idées persista dignement et non sans audace et il faudrait citer telle pièce de Paul Hervieu, les Tenailles^ où la thèse prend la rigueur d'un problème géométrique et se résout avec la même placable froideur, et plus près de la vie, la Clairière ironique qu'ont signée MM, Descaves et Donnay, ainsi que les essais balzaciens de M. Fabre.

Ainsi donc, pour en revenir au passé, point de théâtre poétique ; naissance et développement de la " pièce moderne " ; ou bourgeoise, ou mondaine; pièce d'idées, de mœurs, exceptionnellement de caractère ; des œuvres — et certaines puissantes — point un œuvre : le plus complet de nos dramaturges Henry Becque, vaut par deux pièces seulement. Nous sommes loin de la Légende des Siècles et de la Comédie humaine ! Et à tout bien considérer, on ne voit pas que le théâtre tel qu'on le comprend de nos jours, puisse d'ici longtemps, nous fournir rien de comparable...

En quoi donc espérer, sinon en une profonde révolution dramatique ^ Mais d'où viendra-t-elle } Où ira-t-elle .'' Qui la fera .'' — Autant de questions qui méritent l'étude : nous y proposerons de prudentes réponses.

Voici plusieurs années, continuant le Théâtre d'Art, M. Lugné Poe fonda l'Œuvre. Il se tourna vers ceux qui semblaient avoir apporté dans la littérature les dernières nouveautés. La troupe en était diverse, bizarre, composée d'éléments contradictoires, mais mue par le désir commun de rénover la poésie. Mais quelle solitude exigeait une pareille tâche ! et quelle patience, et quel recueillement, ce lyrisme tout subjectif! — D'entre ces poètes, lequel eût osé affronter l'éclairage brutal d'une rampe, la lourde atmosphère d'une salle remplie, le gros jugement d'un public moyen ? Et qu'eût-il pu offi-ir à ce public, sinon l'objectivation factice de ses rêves les plus fragiles, la révélation parodique de ses plus secrets sentiments, le travestissement de son âme ?

Le moment était mal choisi ; toute manifestation dramatique se condamnait alors à rester " une exception ". Aussi bien, lorsqu'on ne vit point sur la scène se concrèter ridiculement un beau poème, on assista à des tentatives curieuses, mais trop purement littéraires, dénuées d'objectivité, partant de généralité ; ainsi, l'œuvre de Maeterlinck même ne put assez se dégager du livre pour prendre corps en un spectacle ; ainsi telle pièce singulière comme /a Lépreuse^ de Bataille, demeura plutôt un poème ; et l'art de Maurice Beaubourg révéla une sensibilité trop fine pour qu'on ne souhaitât pas en jouir plus solitairement \

' Ces dramaturges ont suivi depuis lors d'autres routes ; nous

Cependant la poésie nouvelle se formait : clarifiée, élargie, libérée, elle quittait l'allégorie, reniait l'ornementation, et soucieuse, en même temps que d'art, de grande vérité humaine, se rapprochait du monde, d'un pas léger ; elle renonçait à une immobilité stérile ; la course renouvelait sa pensée ; tour à tour eurythmique et brusque, elle s'élançait vers la vie, elle était la vie elle-même. Un moment devait arriver où le lyrisme pur ne lui suffirait plus, où le drame seul serait capable de recueillir sa fièvre, de la multiplier, de la communiquer à des êtres fictifs — bientôt réels. Pourquoi le théâtre nouveau ne fleurirait-il pas sur la nouvelle poésie ?

Or, voici que s'éveille, nullement concertée, dans plusieurs esprits de poètes, que rien ne semblait y prédisposer, une forte vocation dramatique, attestée déjà par des œuvres. Résultat ou coïncidence ? Du moins, ces œuvres les faut-il étudier de près, dans l'espoir anxieux d'y découvrir le germe d'une poésie dramatique à venir, capable de détrôner enfin (le puisse-t-elle !) un réalisme épuisé, mais toujours régnant. Ce sera notre tâche. — Auparavant, un mot encore.

Si, de la nouvelle poésie, un art dramatique doit naître, le pur lyrisme ou la stricte observation ne saurait suffire à le fortement étayer. Romantique ni réaliste il ne peut vivre — mais seulement classique.

n'avons pas à les y accompagner aujourd'hui. Notons que leur effort premier enrichit le drame de quelques moyens nouveaux et subtils.

Et qu'on ne se méprenne point sur ce mot. tl ne s'agit nullement de pastiche. On nous a trop habitués à considérer le classicisme comme une formule, — au lieu qu'il est une direction. D'Euripide à Sophocle il y a loin, loin de Goethe à Racine, et de ceux-ci à ceux-là, plus loin encore. On ne saurait réduire leur égale et diverse perfection à un " canon " unique et nécessaire. Chacun d'eux, suivant son époque et son tempérament, réalisa son mode classique personnel. Il importe d'en créer d'autres.

Aussi bien, si, quittant le point de vue formel, on veut scruter l'esprit et la structure intime de ces œuvres, que ce soit Phèdre^ Alceste^ Œdipe^ ou Iphigénie en Tauride, on se verra forcé de reconnaître que toutes obéissent à une loi profonde de beauté, que l'on découvrirait pareille, sous l'apparent désordre de Macbeth et de Coriolan.

Avant de travailler à l'ordonnance extérieure de l'œuvre, aux proportions de sa façade (langue, strophes, actes), le dramaturge classique cherche un équilibre intrinsèque entre les éléments d'humanité dont il veut composer cette œuvre. Equilibre tant dans le groupement des êtres que dans la construction psychologique de chacun d'eux. Choix surtout de traits, de sentiments, de gestes, par lesquels chaque personnage apparaisse réellement existant. Classicisme : précision et généralisation concordantes, capables de créer une " vie " et des " hommes " à côté de la vie et de l'huma-

nité ; classicisme — il faut bien le dire : condition essentielle de toute œuvre d'art objectif.

Comment les novateurs n'accepteraient-ils pas de continuer si belle et si large tradition ? Elle laisse à leur inspiration sa date, sa forme, elle lui assure au surplus la durée. Ressusciteront-ils Euripide ou Racine comme au temps d'Athènes ou de Versailles, alors qu'une civilisation les a formés, les baigne, provoque en eux de jeunes pensées, de fraîches visions ?

Tout art, et le plus accompli — ils le savent — reste, par un côté, relatif à l'époque qui l'a vu naître. Et l'art dramatique plus que tout autre, qui se trouve subordonné aux moyens matériels de représentation, de siècle en siècle variables. De ces moyens, il faut cependant tenir compte ; non s'y plier, mais en user. Et ce doit être pour le dramaturge non un empêchement mais bien une ressource. De cette " collaboration " son drame ne sera en rien diminué. L'œuvre dramatique parfaite a deux existences en propre, l'une scénique, l'autre livresque, et qui ne peuvent se faire tort. Toutes deux sont également complètes, définitives, nécessaires. Le temps passé où l'œuvre fut pour la première fois jouée, dans de très spéciales conditions, il faut qu'elle demeure " œuvre d'art absolu " aussi absolue qu'un poème. Elle satisfera à la fois le spectateur moyen de son époque et toute la postérité lettrée.

Ainsi, quelques sujets qu'ils traitent, présents, historiques ou légendaires, les nouveaux dramaturges pourront se prétendre, classiques et modernes, tout ensemble. Etudions-les.

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