DE MAURICE DE FARAMOND
Maurice de Faramond a courageusement entrepris d'établir sa dramaturgie sur la réalité contemporaine. Son tempérament ardent et sensuel n'a point voulu séparer les ressorts profonds de la vie de ses manifestations extérieures. Les mœurs et les costumes l'ont séduit à l'égal des passions les plus secrètes. Il a vu dans l'humanité ambiante, " brute ", telle quelle, une lourde matière aussi riche de couleur que d'action. Et soucieux de ne transposer point, il situa ses deux premières pièces dans son propre pays, Albi, ville ou campagne.
Certes, la Noblesse de la Terre et Monsieur Bonnet diffèrent assez pour mériter deux études distinctes. Mais, en dépit de l'apparence, une esthétique unique les régit, de l'un à l'autre drame modifiée et complétée. Et c'est elle qu'il s'agit avant tout de discerner, en rapprochant attentivement les traits épars.
Antérieurement à toute préoccupation artistique. M. de Faramond prétendit évoquer des " hommes". Il ne se passionna point à l'étude exclusive d'un ou deux caractères, au rigoureux développement d'un seul conflit. 11 vit dans la modernité non simplement un cadre, mais presque un personnage, un élément tragique essentiel. 11 conçut une humanité sociable, sociale, formée et menée par le milieu. Et il peignit non des hommes, mais des " groupes d'hommes ", famille, ferme, village, ville. Il assumait ainsi un art de groupement et d'harmonie — non de ligne et de déduction \ Voilà son originalité fondamentale.
Les personnages de M. de Faramond sont viables. 11 n'en fit point des entités, ni des héros. Il composa leur figure avec une âpre précision, un soin minutieux de réaliste. Tous les traits psychologiques, tous les tics, tous les gestes furent par lui scrupuleusement choisis, pour particulariser des êtres dont nul ne ressemblât aux autres. Il leur donna une apparence et une intimité, et aussi une sorte d'ardeur vitale, puisée à chaque instant dans ce qui les entoure. La terre, un jour, parla par eux. Et ce jour-là, on salua un sens neuf du dialogue, précis, coloré, raccourci.
Au reste, les personnages de la Noblesse de la Terre, ne faisaient que vivre, sans plus. Le poète nous les montra dans leurs occupations quoti-
> Nous avions eu au paravant, Zola ; nous avons eu, depuis, l'unanimisme de M. Jules Romains.
diennes, dans leurs joies ordinaires, dans leurs naturelles douleurs. Ce fut moins une pièce qu'une série de tableaux d'une réalité si simple et si profonde que, dépassant le réalisme, ils atteignaient à l'épique parfois. Harmonieusement groupées, les fileuses, jeunes et vieilles, craignaient et déploraient la guerre. Le facteur annonçait la mort du fils : la fiancée en apportait l'horrible nouvelle aux parents. La fille, peinant à la terre, grisée d'été, " faisait le mal ", comme une bête ; le père et le séducteur se la disputaient âprement. Et les voisins, en chœur parlé, trouvaille entre toutes heureuse, soutenaient de leur rude avis le vieux fermier : " Tiens bon, Sans-Quartier î tiens bon !" Il y avait dans ces tableaux indépendants, comme une disposition de fresque, comme une allure de " tragédie ", dans le sens le plus noble et le plus plastique du mot : la vie, simplement ; rires, larmes, instincts, colères...
Certains, se montrèrent surpris de l'absence de lien entre les parties. On voulut en imaginer de secrets, oubliant que le poète les avait faites volontairement successives, pour illustrer l'idée centrale de la Noblesse de la Terre. Cette idée certes était vague, mais ample, capable d'enfermer un monde d'émotions; moins une idée qu'une atmosphère, ou bien un protagoniste invisible, toujours présent.
Le spectateur, ému par de simples et larges scènes, eût pu ne pas s'inquiéter de l'intention idéologique secrète, se bornera la ressentir... — si par
une maladresse fâcheuse, l'auteur, soudain, n'avait voulu la " formuler ". Elle faillit bien nous gâter le pittoresque lyrisme des personnages, lorsque, par leur bouche rustique, elle s'exprima ! Ils n'étaient point des héros, je l'ai dit, mais des hommes — à la plus grande louange de M. de Faramond. Comment eût-on accepté d'eux une parole de " pensée " ? La réalité purement humaine est capable de lyrisme, et non pas d'abstraction ; entre les deux il importe que l'on distingue. — L'idée en fut d'autant plus remarquée. On chercha à la suivre ; comment l'eût-on suivie ? elle n'était point développée, mais diffusée comme une lumière épandue; on ne comprit pas. — Mais puisqu'il n'y avait rien à comprendre ! puisqu'il n'y avait qu'à sentir, qu'à se passionner !... Le mot était dit ; nous le regrettâmes.
Et voici que Monsieur Bonnet, œuvre plus aboutie dans deux actes au moins, de tenue verbale presque parfaite — sans de ces accrocs ingénus qui avaient pu susciter des rires, — se diminue du même fait : l'abstraction. Cette fois, Maurice de Faramond, sans cependant renoncer à son esthétique " harmoniste ", voulut "construire". Chaque acte évoquant un milieu, existerait en soi, mais fortement uni aux autres. Une trame, une intrigue ^ motiverait les groupements, éclairerait les carac-
1 Pourquoi rougir du mot? n'est-elle pas dans les meilleures tragédies le fil conducteur, l'attrait de logique, de raison, de sécurité.
tères, ceux-ci développés, non plus seulement présentés. Union de la forme scénique traditionnelle à la conception novatrice ! la belle et périlleuse tentative 1 M. de Faramond est un audacieux.
Il imagina, ou choisit, un fait-divers tout simple mais fécond en conflits tragiques : l'enlèvement de la fille du boucher Victor par un jeune professeur de philosophie, M. Bonnet, fils du plus puissant bourgeois de la ville. Tout gaieté, franchise, couleur, le premier acte, en tous points réussi, exposait la tragi-comique aventure. Sur la place, la ville entière rassemblée, par ses avis divers, se révélait. Entre le boucher et le vieux bourgeois, jadis unis de liens intimes, la lutte commençait ; l'un défendait sa fille, l'autre son fils ; il n'y avait encore rien que d'humain.
Le deuxième acte nous montrait alors les deux amants réfugiés dans le Rouergue, exclus de la société, rêvant 'de se recréer, par l'effort, une libre vie sociale : idée qui pouvait s'exprimer avec simplicité et passion. Pourquoi M. Bonnet se lança-t-il soudain dans une tirade toute abstraite ? Pourquoi soudain, apparut-il, sans que rien nous y préparât, comme un homme de génie ? Rien de plus dangereux à peindre au théâtre que le génie, que le génie en plein travail agissant, découvrant, créant. M. de Faramond, qui nous avait habitués à des personnages de vie moyenne, nous surprit, nous froissa dans toute notre logique, en nous présentant (sans préparation, je le répète) une "exception".
M. Bonnet, dans l'admirable troisième acte, devait redevenir humain. C'est qu'il l'était foncièrement, profondément, comme tous les autres personnages, tant que F " abstraction " ne venait pas le déposséder de lui-même! La réunion des bourgeois chez M. Bonnet père, d'un lyrisme caricatural, l'explication avec le boucher, le grand conflit de père à fils, tout cela attendu, prévu, nécessaire, nous sembla plus que de la " comédie moderne " au sens accoutumé du mot ; une sincérité, un mouvement nouveau emportait l'action devenue presque poétique. Et jusqu'ici, malgré la " révélation " du second acte, le sujet se déroulait donc nécessairement, en parties vivantes et bellement équilibrées, le sujet " humain " s'entend. Pourquoi l'auteur, lui, en avait-il un autre, de derrière de tête ? — Le fils cédait ; il abandonnait sa maîtresse : là eût pu s'arrêter le drame...
Mais M. de Faramond prétendit poursuivre arbitrairement, guidé par la seule " abstraction ", par le " génie " conféré au jeune professeur, par l'idée préconçue d'une immanente justice... Et ce fut, dix années après, la promenade de M. Bonnet, devenu ministre, dans le nouvel Albi fondé par celle qu'il abandonna, et grâce à son " idée " prospère. Rencontre, souvenirs remués, attendrissement. Or le boucher survient, et — un peu tard — se venge. — Pourquoi M. Bonnet est-il devenu ministre .'' Pourquoi les Victor ont-ils si merveilleusement réussi ? Ce sont là deux postulats, dont la gratuité.
acceptable au début d'un drame, ne peut l'être au beau milieu, avant la conclusion.
En ce point précis, l'harmonisation originale de M. de Faramond a dévié de ia route logique qu'il semblait s'être imposé de suivre en construisant son second drame. Il devait se laisser guider par une nécessitation implacable, la seule qui puisse satisfaire l'esprit infiniment délicat de nos spectateurs. Car, de la forme périmée de notre tragédie classique, il subsiste un principe que nous ne pouvons répudier : celui de l'évidence rationnelle dans l'enchaînement des caractères et des faits.
M. de Faramond, nous en avons la certitude nous donnera un jour l'œuvre définitive, par laquelle s'imposera la nouveauté de sa noble formule. Le premier, notons-le, il aura tenté d'infuser le lyrisme à la réalité moderne, au moyen, non d'une généralisation abstraite, mais de la précision et de la saveur des détails, du mouvement et de l'accent des dialogues. Sa première pièce révélait une esthétique unanimiste, et un don merveilleux de créer de la vie. La seconde une pleine possession de la langue, et le courageux désir de joindre la logique à l'harmonie. S'il n'y parvint point tout à fait, la faute en fut à l'idée pure qu'il ne soumit pas à l'humain. Il échappera bientôt à ce reproche ^ En
* Depuis lors M. de Faramond a fait représenter plusieurs drames ; une tragédie rustique en un acte le Mawvais Grain parfait exemple de son réalisme lyrique ; une curieuse, éloquente Drame de Poitiers et surtout cette Dame qui n'est plus aux cam/lias
ses premiers essais je distinguent tous les éléments d'une œuvre complète ; il ne lui faut que judicieusement les choisir,
d'une saveur acide, d'un parti pris tout neuf et qui reste encore inclassable : le germe de la " tragi-comédie moderne " ? — pourquoi pas.