‹ Nos directions; réalisme et poésie, notes sur le drame poétique, du classicisme, sur le vers libreChapitre 4 sur 13 · D*EMILE VERHAEREN · texte numérisé non relu

D*EMILE VERHAEREN

Il n'est pas de plus belle carrière poétique que celle de M. Emile Verhaeren. Son génie se développe suivant une ample et vivante nécessité et la filiation de ses œuvres se trouve exempte de caprice, de désir d'étonner, en un mot, d'artifice. Ce fut entre tous un " tempérament ", respectueux de l'art, mais le subordonnant à son élan lyrique, capable de toutes les audaces par instinct, aimant même à voiler sa profiande raison de cette naturelle inconscience. Tempérament lyrique, épique, dramatique ; il semble qu'un drame se joue sans cesse en lui, qu'un conflit sous-jacent suscite la violence des gestes, l'ampleur du vers qui fauche, l'âpreté des phrases, des mots, qui se heurtent, se cabrent et s'exaspèrent. Il ne peut pas ne pas prendre à parti quelque chose, telle idée ou tel sentiment, la Ville, la Civilisation, la Loi, au nom de quelque idée ou sentiment antagoniste, la Nature, le Juste, Je Beau : voilà certes tous les

dons d'une sensibilité tragique. Et nous pourrions nous étonner de n'avoir pas vu plus tôt M. Emile Verhaeren aborder le théâtre, si nous n'avions le sentiment que la forme lyrique suffisait à son expansion et que le ton personnel de ses invectives semblait lui interdire de prêter sa voix à d'autres que lui-même.

Aussi bien, avant le vrai drame, dans la troisième partie de sa trilogie poétique, M. Emile Verhaeren tenta une œuvre intermédiaire, qu'il y aurait mauvaise grâce à considérer comme une tragédie. Le poème des Aubes, pour être dialogué, n'en reste pas moins poème. Nous voici en présence d'un ample développement d'épopée, sans heurts, et presque sans conflits. Il y a, non pas " nœud ", mais " déroulement " tragique, sans cet intérêt de détails qu'on trouve dans la fresque rustique de M. de Faramond. On ne voit guère ce que cette œuvre gagnerait à être exposée à la scène. Beaucoup de bons esprits, induits en erreur par la forme, ont été injustes pour elle. Le Cloître est bien le premier drame de M. Emile Verhaeren.

Drame de pensée, d'humanité de psychologie. Le lyrisme ne vient qu'ensuite et c'est presque lui qu'on réprouve ici. Le sujet .'' En dépit d'une parfaite précision, il est multiple : mais tout en lui concourt au même but, et en cela réside sa profonde richesse. — D'une part, un couvent, image de la société, où luttent les forces héréditaires et les instincts nouveaux : du mysticisme ou

de la science, lequel l'emportera ? — D'autre part, Balthazar, espoir du très noble prieur, représentant dernier d'une haute lignée, que le remords a jeté dans le cloître, que le remords y poursuit, en rejette. Balthazar a tué son père jadis : le prieur l'accueillit pourtant, lui accorda l'absolution, et découvrant au fond de lui les grandes qualités ancestrales, il rêva d'en faire son successeur. Mais Balthazar, malgré dix ans de pénitence, ne peut apaiser en soi le remords : à la suite de la confession tragique qu'il a reçue d'un criminel, auquel il conseilla dans sa justice née, d'aller se dénoncer, il se sent tourmenté : il n'a pas expié son propre crime ; un autre à sa place fut tué ! le désir le brûle d'avouer à la face du monde. Mais le pardon de Dieu ne lui suffit-il pas t — Enfin le Prieur l'autorise à se confesser devant le chapitre ; admirable exemple d'humilité, puisque le parricide eût pu se taire. Or, ce récit, au lieu de transporter d'extase les Moines, réveille en eux jalousie, haine, envie, et le Prieur en vain leur impose silence ; le moine Thomas, homme actif, cupide, rusé veut l'anéantissement complet de son rival. — Qu'il laisse Balthazar s'anéantir lui-même ! Le repentant ne peut se satisfaire de la pénitence ordonnée ; son crime le dévore encore. Sur l'ordre inspiré de Dom Marc, son jeune ami, qui est tout sainteté et prière, il se dénoncera aux iuges de la terre ; en plein office, devant le peuple assemblé, il crie son crime. On veut le faire taire, on le frappe, on

le chasse. Il ne s'est point contenté du pardon de Dieu ; il a jeté la graine de scandale dans l'inviolable couvent ; il est damné. Et, victime de quoi ? — de son orgueil ou de sa foi ? — il emporte avec lui le reste de cette aristocratique puissance qui dominait le Cloître ; Thomas, en prendra dans ses mains les destinées futures, plus temporelles.

A ce sujet la plus belle rigueur déductrice préside. Il se développe amplement d'acte en acte, dans une continuelle pénétration des deux éléments dramatiques ; le cas particulier de Dom Marc, drame de conscience ; le sort du Cloître, drame de mœurs et de réactions psychologiques. Tout au plus, souhaiterait-on entre le deuxième acte et le troisième, de la confession à la résolution nouvelle de Balthazar un lien plus fort. Là, une sorte d'arrêt et de reprise interrompt la superbe coulée de l'action. Et tout au plus préférerait-on un dénouement moins brutal, d'émotion moins extérieure .? Les clameurs inopinées de Balthazar ressemblent peut-être trop à un coup de théâtre ! Balthazar est lui aussi un dramaturge. Mais n'est-ce point précisément un trait de son caractère .''

Car les critiques, et ceux-là mêmes qui sentirent la netteté de vie psychologique des comparses, dénièrent au caractère de Balthazar toute vérité et toute logique. Au milieu des autres figures taillées franc, dans un seul bloc, le Prieur juste, doux, tant que la fierté de l'Ordre n'est point menacée ; Dom Militien, de noblesse compatissante ; Dom

Marc, d'ardeur juvénile, d'amour mystique où dérive naïvement une sensualité malade ; d'intuition sûre et pure, équitable, en dépit même de sa mysticité ; Thom-as, de combativité sourde et sanguine; Idesbald, tout impuissance et tout aigreur; se dresse plus nuancée, plus obscure, plus complexe et supérieure, la figure de Dom Balthazar. Qui démêlera qui précisera les raisons de sa conduite ? Oui dira quelle part de remords, quelle d'orgueil, quelle de foi, quelle de folie entrent dans sa curieuse personnalité ? De cet ad libitum^ les plus grands créateurs sont seuls capables : Shakespeare, Dostoievsky. Ils ne se soucient pas de réduire un être à une formule. La logique d'un être est chose sublime ; il y a plus sublime qu'elle : ce mélange, ce dosage, cette trituration, cet inconnu qui fait le héros plus gonflé de possibilités, à mesure que s'efface sa vérité trop évidente.

Pourtant, une restriction s'impose ici. Le langage de Balthazar ne suit pas tous les plis de son âme : il est souvent trop déclamatoire, trop tendu. Et le même reproche s'applique aux autres personnages. La différenciation objective de chacun d'eux est absente non de ce qu'ils disent, mais de la forme dans laquelle ils le disent. Les douceurs illuminées de Marc, les précisions de Thomas, la bonhomie de Dom Militien et la gravité du Prieur, les combats intimes de Balthazar se devinent — ne s entendent pas. C'est toujours l'auteur qui parle, avec les rudesses, les à-coups, le marte-

lement que nous admirons dans ses plus personnels poèmes ; il sent, crée des êtres, mais parle pour eux. Et non dans tout le déploiement de son lyrisme. Restreint à une atmosphère spéciale, celui-ci s'exerce durant quatre actes sur les mêmes images mystiques : flammes, anges, incessantes fulgurations. Ce n'est pas la moindre raison de l'apparente monotonie de cette pièce, si variée cependant dans la rectitude de sa ligne tragique. Là, et là seulement surgit le romantisme^ et c'est une curieuse contradiction entre la construction admirablement sensée, réfléchie, " classique " du drame, et la flambée artificielle de telle tirade — celle de la confession, entre toutes, où le souvenir pompeux de Hugo nous trouble au plus fort de l'émotion :

On meurt debout dans ta famille.

Oui ! nous pûmes le constater, ce que nous admettions à part nous, à voix basse, nous choqua, clamé haut, dans une salle de spectacle : l'abstraction de certains dialogues, l'audace de certaines images, leur répétition. Rien ne peut éclairer davantage le dramaturge que l'extériorisation de son œuvre : par là elle le quitte, se sépare de lui : il est spectateur, il la juge ; cela pour déplorer l'attente prolongée que subissent de jeunes auteurs, qui, faute d'une expérience, se tromperont longtemps et tenteront en vain.

Des chroniqueurs épilogueront tout un mois

sur un cas de psychologie conjugale, ou sur une théorie sociale. Mais qui s'attaquerait aux multiples pensées que suscite à l'esprit le souvenir du Cloître ? D'aucuns y voudraient voir une transposition de r " Affaire ". D'autres y découvriraient la satire de l'hypocrisie. Certains y liraient les plus graves pensées aristocratiques de Nietzsche: morale des maîtres, morale des esclaves ; les maîtres perdus par orgueil et par dégénérescence des instincts supérieurs; les esclaves dans la pire subordination s'élevant à un affinement spirituel redoutable. Mais rien de cela n'est dit, et de cela le théâtre ne doit rien dire ; tout cela est en germe, dissimulé, agi... — et encore supprimerait-on volontiers, sans apauvrir l'ouvrage, certaines déductions qui allongent inutilement le dialogue...

Voici du moins, du poète Emile Verhaeren, non un poème, mais un drame. Non romantique, mais "classique", dans l'esprit sinon dans la forme. Nous saurons désormais quelle souveraine raison, se cachait sous tant de poèmes effrénés. Et nous nous réjouirons de voir par là se compléter encore l'image d'un maître qui fait tout à son heure, simplement ^ C'est là une grande leçon qu'il nous donne.

' Avouons-le : le Thilipp€ II tout uniment romantique du maître nous a déçus. Nous attendons son Hélène de Sparte impatiemment.

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