‹ Nos directions; réalisme et poésie, notes sur le drame poétique, du classicisme, sur le vers libreChapitre 5 sur 13 · DE FRANCIS VIELE-GRIFFIN · texte numérisé non relu

DE FRANCIS VIELE-GRIFFIN

Celui qui entreprendra d'écrire l'histoire littéraire de ce temps, avec le recul nécessaire et une impartialité dont nous ne sommes pas encore capables, croira sans doute avoir caractérisé indélébilement le symbolisme, quand il aura posé chacun des écrivains qu'on a coutume d'y ranger, comme un champion de l'individuel à tout prix et du plus personnel lyrisme. Francis Vielé-Griffin n'échappera point à cette qualification, et reconnaissons-le, nombre de ses poèmes, qui ne sont pas les moins vivants, semblent avoir jailli naturellement de son âme, certains irrésistibles comme un cri, presque tous ondulant d'une sorte de palpitation organique. Mais à le juger exclusivement sur des pièces d'expansion toute spontanée, on fera tort à une autre partie de son œuvre, par laquelle précisément il s'oppose aux poètes de son école, et même à l'esthétique subjective qu'il a tenté avec eux de régénérer.

Dès la Chevauchée d'Yeldis^ le premier en date de ses contes, comment n'a-t-on pas reconnu dans les personnages allégoriques que si gaiement il dessinait, plus que la projection artificielle d'un sentiment ou d'une idée, d'un " état d'âme " comme on disait alors, au temps de V Ennemi des Lois et du Jardin de Bérénice? Comment ce goût de conter pour conter, de faire vivre distinctement des figures distinctes, diverses, n'a-t-il frappé personne après la lecture d'En Arcadie^ de Swannhilde^ de Wieland^ de V Amour Sacré, de YlaXai ? Le porcher, Yeldis, le chevrier, Pindare, Lassos d'Hermione, Sainte Julie, Sapho, ces êtres aimants, souffrants et pensants sont-ils simplement des " symboles " ? Ne le sont-ils pas par surcroît? S'ils parlent souvent au nom du poète pouvez-vous à certains détours, n'avoir pas perçu, déchirante, l'inflexion de leur voix véritable ? Ne les avez-vous jamais vus prendre forme, se détacher du livre et de l'auteur ? Devant l'oeuvre lyrique d'un Mallarmé, d'un De Régnier, d'un Moréas, d'un Van Lerberghe, si unie, si refermée sur elle-même, je crois qu'il n'y a rien à ressentir hors du poète. Et ce n'est pas l'originalité la moindre de Francis Vielé-Griffin, que ce goût tout classique pour une forme d'art objective, dans un temps, dans un groupe où régnait un subjectivisme absolu. — Le poète ayant pris conscience de soi ne s'abîme pas dans son propre culte ; il aspire à sortir de lui-même, à se fuir, et je vois là le secret de la grandeur d'un Racine. A une époque

où le théâtre eût dominé les autres genres par la noblesse de son ton, la délicatesse de son essence, je prétends que Vielé-Griffin n'eût pas écrit des contes, mais des drames et qu'ayant composé un drame, ou plutôt une tragédie familière, Phocas le Jardinier^ il ne l'eût pas désignée comme il fit, sous le nom d' " essai psychologique", modestement. Phocas n'en existe pas moins, et si nulle scène encore ne l'accueille, il importe pourtant, et d'autant plus, d'en tenir compte ici — où je voudrais montrer comment, tout en demeurant poème, il s'achemine doucement vers la scène ; comment il ouvre une voie neuve à l'art lyrique et dramatique de demain.

On confond trop souvent, sous le mot tragédie, l'art sacré, total, populaire, l'art de "plein air " — il faut bien le dire — des Grecs, avec l'art créé par Racine, art nuancé, discret, subtil, art " en dedans " qui ne s'adresse qu'à l'élite. Quand je prononce le mot de tragédie à propos de Phocas, c'est à Racine que je songe, c'est à la tragédie française; tandis que l'effort théâtral d'un Claudel ou d'un Faramond m'apparaît plutôt hellénique. De ces deux tentatives toutes deux également nobles et légitimes, pour rénover la scène par la poésie, la première — la tentative racinienne — a chance de trouver plus tôt que la seconde, son public, car elle le souhaite en petit nombre. Mais ce public déjà existe ! c'est le même qui au Théâtre Français,

sait se plaire à Bérénice ? Pourquoi le Théâtre Français ne joue-t-il pas Phocas le Jardinier ?

Un homme simple, laborieux, honnête, bon chrétien, tiède chrétien, parvenu à l'aisance, songe, comme on dit, " à vivre sa vie ". Il aime une païenne, Thalie. Pour elle, non, il ne reniera pas sa foi. Mais c'est un accommodement qu'il cherche. Ira-t-il à elle, n'ira-t-il pas .'' 11 hésite ; son âme indécise contient tant d'anciens devoirs mêlés aux tentations de la vie. Il plie sous le fardeau de son passé. Ira-t-il ? — Le diacre Johannes, chrétien farouche, chair maigre vouée aux fauves du cirque, âme fascinée, entre par hasard chez Phocas. Il se rit de son luxe, de l'embourgeoisement qui menace l'ancien jardinier. Mais quoi .'' Le Christ interdit-il la joie .'' Phocas se révolte, il s'apprête, il part, en costume de fiançailles, et Christ est avec lui. — Hélas ! On proscrit les chrétiens, et non seulement les forcenés, mais les paisibles, ceux qui rendent à César ce qui lui est dû. Un décurion interrompt Phocas dans son rêve : Phocas est sur la liste des martyrs. — Phocas pourrait s'enfuir ; il s'est fait passer pour le maître de l'esclave Phocas, par un subterfuge innocent ; les soldats, ivres de son vin, s'endorment, car il a donné sa parole que Phocas serait bientôt là. Mais Phocas ne peut pas échapper à sa destinée, à la destinée que lui a faite son vieux père ; il n'a pas la force de vivre pour soi. Phocas se sacrifie par devoir, par faiblesse, par

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lassitude, sous le poids d'une foi en laquelle, hélas ! il ne communie plus guère. La vraie parole, la parole de vie, il la lègue à Glaucos, le petit aide jardinier; celui-là du moins saura être libre, peut-être ?... Lorsque Thalie, prévenue trop tard, accourt pour sauver Phocas, Phocas succombe sous l'épée d'un soldat, dans le délire de son lâche courage.

Si l'objet du théâtre est de nous présenter des caractères, Phocas a toute la variété, toute la complexité de traits requise ; il ne s'avance pas au devant de nous tout d'une pièce comme une figure poétique ; même, s'il encourt un reproche, c'est celui d'une trop grande complexité. Mais est-ce à un public lettré, choisi, sensible aux détours subtils de l'âme de Bérénice ou d'Andromaque, de bouder si rare plaisir quand par hasard on le lui offre ? — Si les caractères dits de théâtre doivent se montrer à nous, se dérouler, se développer devant nous en action, dira-t-on que Phocas se tient sur la scène immobile, quand l'indécision le porte sans cesse de droite à gauche et réciproquement, quand les incidents du dehors l'abordent au plus tendre de l'âme, le font sans cesse dévier, réagir, et subir ? Qu'il y ait quelque lenteur dans les deux premiers actes du drame, soit 1 mais faut-il s'en plaindre, et la brutalité des drames de M. Bernstein a-t-elle déjà perverti les spectateurs, au point qu'ils ne puissent goûter une action faite de nuances, et se

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laisser conduire doucement au faîte du drame, où ils ressentiront d'autant mieux le grand vertige, le vertige tragique, qu'ils y seront montés plus doucement ? Ceux qui ont mission de trancher, sur le fait de savoir si tel au tel ouvrage " est ou n'est pas du théâtre ", ceux-là mêmes ne peuvent pourtant dénier cette qualité au dernier acte de Phocas, où la menace du martyre, l'espoir du salut s'entrechoquent, où Phocas, le Décurion, Glaucos, les soldats, l'absente Thalie concourent activement, dans un mouvement sans répit, à une émotion proprement tragique, mélo-dramatique dirais-je, si ne dominait leurs démarches, la faible et belle figure de Phocas. Un acte d'action extérieure ne suffit pas à nos critiques ! Il a suffi longtemps dans la tragédie française. Tant pis donc !

Cela aussi est du " théâtre " — et les monologues même dont on regrette ici l'abus. Phocas s'explique, Phocas dans l'abandon d'une causerie familière avec lui-même, se peint sans complaisance, sans éloquence factice, sans éclat. — On tolère encore le monologue, à condition que le personnage se campe face au public, Hernani ou Ruy Blas et joue son air le plus brillant, le plus sonore. Le monologue familier, naturel, l'afflux aux lèvres des simples pensées que l'esprit à part soi remue, le théâtre moderne ne l'admet point, dit-on ! Il est urgent de rendre aux personnages le droit de se confesser devant le public ; que si l'acteur désor-

mais y répugne, il n'est point assez grand acteur. Et qu'on n'objecte point encore, qu'en outre du poème intime de Phocas, exprimé par Phocas luimême, qu'en outre de la figure de Phocas, il n'y a rien ici. Relisez avec attention les répliques de Glaucos, du centurion, des soldats, vous constaterez en chacun l'ébauche d'un caractère — un caractère à son plan, sans doute, et qui n'empiète pas sur le héros, un caractère secondaire, mais non pas conventionnel ; admirez comment la rudesse, l'humanité, le sentiment de la discipline, la reconnaissance sont dosés dans ce brave homme de Décurion, et la qualité de fraîcheur qui marque les moindres paroles de Glaucos ; or ces caractères-là, c'est dans l'action seulement qu'ils se montrent, dans la plus vive action...

Des qualités dramatiques ? Mais ce petit ouvrage en fourmille, dont je n'ai pas dit la grandeur, la portée, l'intime rayonnement. Est-il assez proche de nous ! On y entre comme dans la maison d'un voisin, porte à porte. — Mais je ne me laisserai pas détourner de mon dessein présent, pour louer de Phocas la valeur poétique, telle ici, telle au théâtre, (si quelque jour on l'y admire) qu'elle se montrait dans la Clarté de Vie ou dans Plus Loin, Il me semble plus important, oui ! de première importance, d'attirer l'attention sur la forme, sur la miraculeuse souplesse de la forme qu'on ne peut pleinement goûter qu'à la lecture à haute voix. Et c'est bien

ce qui rend plus déplorable encore l'ostracisme scénique que doit subir ce drame, précisément le plus capable d'imposer aujourd'hui à l'oreille des spectateurs une prosodie neuve, alerte, vivante, scandée par le souffle même, élargie par l'émotion, une prosodie qui est en fait, en même temps qu'une stylisation de la parole, une parole! Oh ! la légèreté de cette strophe dialoguée :

PHOCAS

Glaucos ! •

GLAUCOS

Qu*est-il, maître ?

PHOCAS Dis-moi, tu as donc vu Thalle.

GLAUCOS Je te Tai dit. Je crois... peut-être ?

PHOCAS

Voyons, qu'en as-tu pensé ?

GLAUCOS Je n'ose.

PHOCAS Je te permets d'oser.

GLAUCOS

D'abord, maître, une chose :

Est-ce ma pensée mienne qu'il faut dire

Ou ce que j'en pensais pour toi ?

PHOCAS Dis l'une et l'autre, Nous verrons après si tu dois pleurer ou rire.

GLAUCOS

Pour toi donc, maître, j'ai pensé :

O belle fille blonde

Vous m'avez plu dès que je vous ai vue

Plus qu'aucune chose qui soit au monde,

Je vous épouserais demain — ce soir

Si vous n'adoriez Saturne et Cybèle

Ou si j'adorais Vénus sans y croire

Donc selon mon strict devoir

De bon chrétien.

Je veux oublier que vous êtes belle.

PHOCAS

Et pourquoi pensais-tu ainsi, gamin ?... Etc..

Et le son pathétique de la rêverie de Phocas creusant sa tombe avant l'aurore :

Comme la nuit est calme et sans émoi.

Comme on a honte de vivre

Et qu'il fait bon s'en aller sans retour.

Et sans révolte

Vers l'infini qui sourit et délivre.

Souvent j'ai retourné cette terre noire

Sous les étoiles d'avril dès le soir,

Ainsi,

Dormant à travers le jour lourd

NOTES SUR LE DRAME POETIQUE 6s

A rêver des récoltes.

Ce soir, je creuse joyeusement ma couche

Car le fruit de la vie est amer à ma bouche.

Ces deux exemples suffiront. Le vers-libre commande le geste, le vers-libre crée le mouvement, le vers-libre est par essence, dynamisme, action, drame. La principale vertu dramatique de PhocaSy c'est bien sa forme. Si on en doute encore, qu'attend-on pour tenter l'épreuve ? Craint-on de discréditer le vers romantique à rejets, ce monstre usé, qui n'est plus désormais ni vers ni prose ? Attend-on du vers classique intégral la restauration de la tragédie ?

Quoi ! ressusciter la mort par la mort !

Si renaît la tragédie discursive selon Racine, pour s'adresser à une élite cultivée, elle n'en devra pas moins repousser le passé, les moyens et les formules du passé, trouver en notre temps des moyens analogues. Les moyens neufs de cette tragédie, Phocas le Jardinier nous les offre. Libre à l'auteur en d'autres œuvres, et libre à nous, de réduire la part de la poésie pure, d'accentuer les poussées alternatives de l'action, — mais non de renier le dynamisme lyrique sous-jacent dont est né le présent ouvrage. La poésie a épousé le drame ; elle ne peut plus le quitter ; elle l'étaie, elle le soulève ; elle l'informe par le dedans. Laissons Phocas le Jardinier. 11 ne s'agit pas ici de faire

admirer l'œuvre charmante et profonde d'un grand poète, mais de montrer tout le profit que poètes et dramaturges, et Vielé-Griffin lui-même, pourront retirer, s'ils le veulent, de cette juste admiration.

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