‹ Nos directions; réalisme et poésie, notes sur le drame poétique, du classicisme, sur le vers libreChapitre 6 sur 13 · LE ROI CANDAULE · texte numérisé non relu

LE ROI CANDAULE

d'aNDRÉ GIDE

Pour écrire du Roi Candauk, l'amitié pourrait me gêner si l'auteur n'était mon ami pour cette raison, entre cent, qu'il écrivit le Roi Candaule. J'ai assisté à la genèse de cette oeuvre, j'en ai salué le progrès et l'achèvement, suivi la réalisation sur une scène : j'en dois savoir parler mieux que beaucoup. Et puis, que ceux qui croiront de ma part à de la complaisance ou de l'aveuglement, y croient ; cela n'importe. Je m'abstiendrai de toute louange qui ne constate, commente, éclaire.

La fable, ici, ne déguise pas une idée, — une thèse, encore moins. Qu'elle suscite des idées, c'est autre chose, et là-dessus je reviendrai. En vain donc, s'inquiètera-t-on de ce que l'auteur voulut dire. Comme si l'œuvre d'art jamais ne devait être que la mise en valeur artistique d'une opinion !

Mais, rien non plus ici ne déguise la fable, nul ornement, nulle variation. On imagine l'exquise

fantaisie que sur un semblable sujet, Banville, par exemple, eût construite, fragile, rien que de rimes, d'images, d'agrément. L'histoire de Candaule, ah ! le joli prétexte ! Comme si la beauté des mots ne risquait rien à quitter la pensée ! Pour moi, je ne sais guère de plus harmonieuses phrases que celles de ce premier acte royal où s'expose l'action ; mais je défie qu'on m'en montre une qui résonne " gratuitement ". Au reste, blâma-t-on assez la nudité des autres actes ?

Ici, la fable veut par elle-même valoir, et cette chose seule importe : " Comment Candaule, roi de Lydie, en vint à donner Nyssia, sa femme, au malheureux pêcheur Gygès — et ce qui en résulta. " J'ai dit "comment" et le souligne. Par ce seul motj la fable d'Hérodote va cesser d'être fable, et conservant son charme prendre sa vraie valeur. Il faut encore qu'elle surprenne, il faut surtout qu'elle s'impose. L'arbitraire y doit devenir nécessité, logique humaine, et cela par le seul jeu de quelques caractères. En présence de la légende, les grands classiques n'agirent jamais autrement, et c'est d'une beauté classique que rêva l'auteur de Candaule^ du reste.

Que d'abord soient mis en présence tous les éléments de l'action, et rien qu'eux : un événement et des êtres. Que cet événement, fortuit ou volontaire — postulat premier de la tragédie — donne comme l'élan à ces êtres fictifs — dont chacun n'est encore qu'un postulat en outre. Mais

que par cet élan unique, et que le dramaturge n'a plus le droit d'aider, ces êtres se montrent, se créent, atteignent jusqu'à un paroxysme d'action, celui précisément que prémédita le poète et qui sera suivant le cas un dénouement, ou bien un centre... Et dans ce second cas que, sans intervention étrangère, la crise se résolve et l'action se ferme fatalement. Car la tragédie sera close : une simple anecdote, développée en toute logique devra pousser à bout, épuiser chaque caractère, au point que le rideau tombé, on ne désire plus rien d'aucun d'eux ; et en retour quelques caractères choisis, par simple contact réciproque, devront complètement et exclusivement, vivre l'anecdote posée.

Le banquet est servi ; Candaule, lyriquement s'explique : Nyssia se tait surtout : Gygès paraît et frappe. Mais dans ce premier acte il y a déjà tout Candaule, Nyssia toute, et tout Gygès — eux et point d'autres. Car aussi, par un sacrifice classique à l'économie de l'action, voici les seigneurs de Lydie, semblables en cela aux confidents du grand siècle, n'exister strictement ici, qu' " en fonction " des protagonistes, par eux, pour eux. Et la bague trouvée, et déchaîné Gygès — péripéties initiales — ils s'enfuient " sous la table ", on n'a plus besoin d'eux.

Alors le drame se dépouille : il vivra tout entier sur les " avances " de l'exposition. Ah ! nulle crainte qu'il s'égare : la lumière le suit. Nulle

crainte qu'il languisse : il partit avec des réserves. Etant donné l'anneau, la beauté de Nyssia, Candaule généreux et Gygès impulsif, que pourrait-il arriver d'autre au cours du second acte, quoi de plus important ? Dans sa nudité simple et sûre, et pleine cependant, je vois comme un maximum nécessaire. Il a son but, à son but il s'arrête. Mais ce but dépassé n'était-ce pas une autre action .?

Aussi bien, par un sacrifice nouveau, l'auteur s'imposa dans le dernier acte, de simplement " liquider " l'action : parce qu'il faut que ça finisse. Brièveté toujours logique où, quand même, les caractères s'indiquent jusqu'au bout, jusqu'au mot impudique d'une Nyssia émancipée :

Archelaûs, ce soir, nous aurons des danseuses.

jusqu'au brutal.

Recousez-le !

de Gygès, époux, ennemi et maître. On ne peut plus douter de leur attitude nouvelle vis-à-vis l'un de l'autre, non plus qu'au cinquième acte de Britannicus des réciproques positions de Néron et d'Agrippine. La belle leçon de " dessin " !

Racine dessinait d'abord ; mais peignait tout de même ensuite, encore que de couleurs discrètes ^t lavées. Autour des faits solidement et subtilement combinés, il répandait son éloquence modérée, exquise et lente ; la pureté de la trame sous la pureté de la langue transparaissait ; ce lui était du

moins un voile. Ce voile discursif, l'auteur du Roi Candaule a prétendu le rejeter. C'est la première nouveauté de sa tentative. 11 a rêvé de conférer aux simples gestes, aux naturelles attitudes, aux actes francs de ses héros, une beauté inhérente capable de se suffire à elle-même. Il a soigneusement évité, du moins dans la partie dramatique de l'œuvre, toute analyse ou commentaire. La tragédie française n'avait guère encore été que parlée. André Gide la voulut cette fois agie^ tout comme un drame, sans du drame accepter les compensations. De là l'austérité d'une pièce en somme scabreuse, qui déconcerta tant de gens.

Le poète se trompait-il, tentait-il l'irréalisable ^ L'acte central est là, trop complet dans son raccourci, pour ne répondre du contraire. Et ceux qui ont compris la valeur d'art de l'œuvre, seraient presque tentés de lui reprocher les préparations discursives du premier acte, où s'exprime directement le caractère de Candaule et le petit prologue dit par Gygès. Mais, quel tremplin eût pu remplacer ces discours .''La faute en revient au sujet, sans doute...

Oui, c'est à nous de l'affirmer, une tragédie de faits (de faits extérieurs et psychologiques, mais de faits bruts), une tragédie de gestes était possible. Non point sur tout sujet : sur celui-ci certainement. Pouvait-on rétrécir, dessécher à ce point un thème d'humanité générale, banale, j'allais dire normale ? Je ne le pense pas. Je crains que des sentiments

trop quotidiens et dont ne sait intéresser que la " manière ", eussent mal supporté une semblable crase. Pour que le dessin satisfît, il fallait qu'il reproduisît des modèles d'exception, et ceuxlà mêmes. On en viendrait facilement à dire que cette tragédie de faits ne pouvait être que le Roi Candaule — dont, par cela, se trouve encore accru l'aspect de nécessité artistique.

Au reste, Racine eût reculé devant la fable d'Hérodote. André Gide, si j'ose dire, l'a fait reculer devant lui, l'accentuant, la caractérisant davantage, la corsant, la haussant : et c'est ici tout un. Dans les Histoires^ Candaule montrait la reine à Gygès — imprudence ! Dans le drame, il la donne — volontairement. Mais nous arrivons là au point essentiel du drame, à ce qui en fait la valeur profonde, — comme en fait la valeur plastique, le dessin pur, — à sa nouveauté idéale, psychologique et morale, à Candaule.

La comédie de mœurs et le drame bourgeois ont imposé à nos contemporains une optique scénique bien arbitrairement simpliste. En entrant au spectacle, on est tenu d'admettre à priori que tous les personnages ont sur l'ensemble de la vie une opinion uniforme ; que ceci, pour eux tous, est bien, et ceci mal ; qu'ayant atteint ensemble au même point de culture^ seules des nuances les séparent et caractérisent chacun. Dans ces pauvres conditions, quel intérêt viendront présenter les

conflits ? à quelles médiocres possibilités vont-ils forcément se réduire ? Jamais ne s'y doivent toucher, joindre, heurter deux mondes moraux différents — et dans ce heurt, quelles ressources 1 Nos auteurs n'ont point lu Nietzsche ; pire, ils ne l'ont point senti', car on peut sentir Nietzsche sans l'avoir lu. Le dramaturge qui naîtrait aux lettres, naturellement nietzschéen, aurait à parcourir une neuve et vaste carrière. Le monde lui apparaîtrait non plus comme une combinaison de chinoiseries sociales, mais comme le champ de bataille des antagonismes moraux. Il saurait ce qui persiste encore d'instinct au fond de l'homme, ce que des siècles de culture y ajoutèrent. Il vivrait quotidiennement le grand problème de l'instinct et de la culture que Nietzsche nous légua et que l'art seul résout. Il toucherait aux limites de l'âme humaine, du plus profond passé à l'extrême avenir. Il pourrait en face de Gygès placer Candaule, et entre eux Nyssia.

Gygès est un pêcheur, un simple, un sain, un fort. Il croit en Dieu : il croit en sa femme, et la tue dès qu'il cesse d'y croire ; il a l'honnêteté de celui qui possède ; sous l'humilité dort l'instinct.

Nyssia est une femme, formée à la pudeur, simple aussi, mais plus fine ; elle croit en Candaule ; quand elle n'y croit plus, elle croit en Gygès ; il faut qu'elle croie : et la pudeur voile l'instinct encore.

Tous deux n'obéiront jamais qu'à des sentiments, — naturels, acquis, instinctifs, bourgeois, il n'importe ! — à des sentiments... Mais Candaule !

Candaule est au sommet de la culture : culture sensuelle, intellectuelle et morale. Il n'est pas une jouissance, un sentiment ou une idée qu'il n'ait connus ou ne doive connaître. De là vient son inquiétude. Tout lui est trop facile, l'ivresse, la bonté, l'amour, la générosité : il est trop riche, trop beau, trop grand, trop large. Les sentiments de tous ne le peuvent plus satisfaire. Trop conscient, il les a trop considérés. Il est au point où. les idées vont prendre vie et remplacer les sentiments, où la pensée, cessant de s'abstraire, va battre de la pulsation même du cœur. Candaule va penser comme on sent, d'une pensée éperdue, et la partie idéologique de l'oeuvre, nullement rapportée, nullement extérieure, va ressortir au caractère de Candaule, tout à fait légitimement. Il pourra, il devra parler de son bonheur ; ainsi ses discours au banquet s'excusent. Candaule encore se cherche ; il lui semble qu'en se formulant à haute voix et devant tous, il s'affirme, se trouve, se crée. L'idée du " risque " naît en lui ; il suffira d'un incident, — le meurtre, de Trydo, femme de Gygès, par Gygès, — pour que l'acte suive l'idée. Drame d'exaltation cérébrale. Tout l'intérêt du drame est là, dans la façon dont naît l'idée, dont l'acte suit, à la faveur des plus contradictoires sentiments.

Car le caractère du roi Candaule n'est rien moins que réductible à une formule ; il y a loin de lui aux entités géométriques de M. Hervieu ; il a maintes raisons d'agir, et d'autant plus qu'il atteignit à un degré plus haut de culture. Gygès jaloux tua Trydo ; il admire Gygès : mais il lui donne sa propre femme Nyssia et de cela s'admire! Candaule expérimente. — Ah ! ceux qui virent en lui un maniaque ne se trompèrent pas plus que ceux qui le baptisèrent apôtre !

Un apôtre, Candaule ! Mais qui veut-il convaincre ? Rien que soi-même. Un apôtre est buté, sans détours psychologiques, tout d'une pièce. Candaule y7ci//^. Ce n'est point par un sentiment de justice qu'il distribue ses biens, c'est par excès de biens, et par générosité naturelle. // ne se prive point de ce qu'il donne. Ecoutez-le :

Ne parle pas des pauvres, Gygès ;

Je peux les faire riches comme des rois

Sans même apercevoir une diminution de ma fortune.

Et de même il ne croit point se priver de Nyssia s'il la partage avec un autre. Agit-il par pitié ? Un peu. Mais surtout par orgueil, vanité, fanfaronnade. Il est généreux avant tout ; son acte extrême ne peut être qu'un acte de générosité ; Candaule pousse à bout sa vertu principale. Il s'en grise, il s'en gonfle, il la défie, disant :

Plus haut ! parle plus haut, ma jeune pensée ! Où veux-tu me mener ? admirable Candaule !

Il sent le risque, son désir de risquer s'en accroît :

Oh ! oh ! oh ! oh ! qu'est-ce que je m'en vais oser faire ?

Je ne peux plus... Candaule, tu faiblis?

Qui donc alors ferait jamais cela si ce n'est toi ?

Candaule fera ce que ne feront jamais d'autres. Et si, à cet instant précis — et rien qu'à cet instant — il y a sacrifice — sacrifice de la pudeur de Nyssia, — ce n'est plus, déjà plus par pitié pour Gygès ; sa misère d'hier est déjà oubliée : c'est par soif du péril et par désir vaniteux d'affirmation ; mais cette vanité est belle.

L'action principale, on le voit, a lieu au-dedans de Candaule ; chaque réplique ajoute un trait à son complexe caractère ; on ne connaît bien celui-ci qu'à la fin du deuxième acte ; il suit le drame extérieur, et il en accentue perpétuellement l'intérêt. Gygès et Nyssia motivent les répliques et l'action seconde est entre eux et Candaule, l'action seconde seulement. Aussi n'insisterai-je point sur le retentissement du crime. Pour expérimenter, il n'eût point fallu à Candaule des " sujets " d'instinct primitif, imbus de morale bourgeoise, comme Gygès et Nyssia ; contre lui, aussi bien, se devait retourner l'expérience. Pourquoi faut-il qu'il î la regrette au dénouement ?

C'est peut-être le seul reproche fondé que s'attire le caractère : de se démentir à la fin. Littérairement

parlant la tirade dernière à Phèdre : (Ces palais, ces festins, me doivent maintenant appartenir a moi tout seul, etc.) reste défendable : elle fait contrepoids et donne plus de relief au meurtre. Psychologiquement parlant, je ne la crois pas invraisemblable. Mais il me semble que Candaule se montre alors bien humain, "trop humain" pour un ancien " danseur de corde ", celui dont parle Nietzsche au début de Zarathoustra. Candaule avait le droit de sentir naître en lui un peu de jalousie, — " vilaine passion " — mais à condition de la taire aussitôt : il pouvait choir, mais non se repentir après la chute. Aussi bien, tout le dernier acte appartient au couple Nyssia-Gygès ; les voici " par delà le bien et le mal ", grâce au seul instinct, comme Candaule s'y plaçait auparavant, (" par delà le bien et le mal "), à force de richesse, de bonheur, de générosité et de culture.

Pièce d'exaltation cérébrale, ai-je dit; sur l'œuvre règne la pensée et moins la pensée de l'auteur que celle du héros central. De Candaule elle naît, elle émane, rayonne, gagne les autres personnages, les force à exprimer le peu d' " idée " que renferme tout sentiment ; elle crée une véritable atmosphère où respirent Gygès, Nyssia, les courtisans. Et celui-là dira :

Que celui qui tient un bonheur, qu'il se cache.

et celle-ci :

Ah ! mais il faut pourtant bien Que l'un de vous deux soit jaloux !

et d'autres :

Si ton bonheur était une amitié ^ Tu ne parlerais point de le risquer.

Etc.

Mais écoutez Candaule :

— N'est-ce pas qu'il n'est digne que des pauvres De se préoccuper d'être heureux ?

— ... Chaque bien nouveau que l'on possède Entraîne un nouveau désir de l'essayer, Et posséder pour moi c'est expérimenter.

— ... Pour plus de bonheur l'homme s'use Quand il est pauvre à désirer...

. . . Risquer, c'est l'autre forme du bonheur, Celle des riches...

Qu'on n'y voie point la signification de l'œuvre, mais sa matière; à retrancher cette matière, l'œuvre ne perdrait point son sens, mais sa valeur, sa beauté, mieux : sa vie ; elle cesserait d'être. La pensée vit en elle, nourrit les caractères, aggrave les conflits, gonfle les périodes... Et je ne louerai point une langue autre part admirée, pure et neuve, rare et plastique, et qui du haut de la scène s'impose, comme dans le livre.

Drame social ? — Pourquoi } — Drame philosophique .'' — Drame. Un soir, au Théâtre de r Œuvre aura été jouée une pièce d'art concis et

de vie profonde — et dont la pensée fut le seul ressort. Dans un cadre de tragédie étroit et traditionnel, ainsi, les limites prévues de l'art scénique se reculent.

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