‹ Nos filles: qu'en ferons-nous?Chapitre 4 sur 16 · Madame Ârvède Banne · texte numérisé non relu

Madame Ârvède Banne

20 NOS FILLBS

à la seule pensée qu'elles pourraient bien être achetées à leurs parents par les hommes qui les épousent. A tout prendre, une telle coutume est, pour l'amourpropre féminin, plus flatteuse que nos mœurs. Chez nous, un père ne parvient pas à se défaire d'une fille si, à tous les mérites qu'elle a, il n'ajoute une bonne somme d'argent...

Cette solution serait, il va de soi, la plus séduisante :

Si l'on pouvait tout à fait séparer la question d'argent de la question d'amour.

Les Norvégiens — entre autres idéalistes septentrionaux — l'ont essayé. On m'excusera de citer souvent en exemple, ce petit peuple à peu près comme Rousseau et ses contemporains en usaient

pour la Suisse. Ces étroites Républiques sont des laboratoires. On y distille scientifiquement les nouveautés qui, un jour, pour le reste du monde, seront des remèdes ou du poison.

On ne trouverait pas dans les recueils de la sagesse norvégienne un proverbe qui réponde à cet axiome où le peuple de chez nous a donné, avec un sourire, la preuve de son bon sens :

— On ne vit pas d'amour et d'eau fraîche.

— Plus on est de bouches pour manger, répond le Norvégien, plus on est de bouches pour prier.

Et dans sa confiance mystique, celui-là n'hésite pas à fonder une famille. Il est placé dans des conditions exceptionnelles

pour tenter l'expérience. Son goût, encore enfantin, ne lui fait pas une nécessité des excitations du luxe. Sa pauvreté héréditaire lui a donné Tendurance. S'il vit sur les navires, le long de la côte déserte de l'Ouest, il pourra, presque sans argent, réaliser son idéal de bonheur. Mais s'il vient habiter la ville, comment l'aventure tournera-t-elle?

Ce n'est pas moi, c'est toute la littérature du Nord qui répond.

Ibsen, Bjœrnson, sont pleins d'histoires de dettes, d'embarras d'argent, qui, après d'heureux commencements, ruinent la paix des familles. Le Suédois Strindberg a écrit, dans son volume des Mariés^ une nouvelle charmante où, une fois pour toutes sont condamnées ces généreuses

imprudences. Dès que Tbomme sort de la solitude et prétend jouir de la vie sociale, le mariage ne peut plus être conclu sans cortège d'argent.

Cet argent est devenu chez nous la substance même du mariage. La dot — qui devrait être un moyen de faciliter Tunion — apparaît à la majorité des épouseurs comme le but de Tinstitution conjugale. Le principe de la dot reposait sur cette idée, raisonnable comme toutes nos coutumes : « Au moment où le jeune homme se marie, son travail ne produit pas encore de quoi soutenir un état de maison. Il est juste que la jeune fille (elle, ne travaille pas) apporte en rente un bien-être à peu près égal au revenu qui entre dans le ménage par le fait du mari^ j>

Or, pour des raisons qui tiennent surtout à l'incapacité du jeune bourgeois, cette harmonie est depuis longtemps détruite.

Nos fils, en renonçant à la vie de plaisir, font, paraît-il, un si grand sacrifice qu'ils veulent qu'on leur en tienne compte au seuil du mariage.

D'autre part, l'infirmité des initiatives, la médiocrité des traitements de fonctionnaires, limitent si fort les revenus que ces jeunes gens sont réduits en effet à demander aux dots de leurs femmes presque toutes les ressources du ménage.

— Voilà assez longtemps, dit le jeune premier du Théâtre-Libre, dans l'antichambre de son futur beau -père, en enfilant ses gants gris perle, voilà assez longtemps que j'entretiens des femmes :

il est juste que la mienne me fasse vivre à mon tour !

Celui-là est un cynique. Encore y a-t-il dans son fait un peu de brayade. Il dit ces vilaines choses, tout haut, pour épouvanter c le bourgeois ». Son âme est moins noire, mais, sûrement, son fonds est un instinct pratique qui laisse peu de place aux surprises du romanesque.

Un de nos magistrats les plus connus, lequel est fort homme de bien, me disait naguère :

— J'ai un neveu que j'aime... C'est un garçon très distingué, plein de droiture.

Il a du cœur. Je voudrais le marier. Je lui parlais hier d'une jeune fille vraiment délicieuse. Et je lui disais : « Les parents sont disposés à t'accueillir. Pour elle,

tu ne pourrais la voir sans être séduit. »

Il m'a répondu — et d'un ton qui ne souffrait pas de réplique : « — Mon cher oncle, ne prenez pas tant de peine... Je ne partirai qu'à quinze mille livres de rente. » Si les parents qui lisent ces lignes s'indignent d'apprendre que les épouseurs ne partiront plus, tant qu'on n'aura pas hissé le gros chiffre, ils ont tort. Ce garçon pratique, — n'oubliez pas qu'il est gentil, qu'il a du cœur — est le camarade de leur fils. Il a recueilli, dans la maison de ses parents, des conseils identiques à ceux qu'eux-mêmes donnent à leur héritier présomptif. Ce garçon-lâ sait ce qu'il vaut ; avec les sûretés que garantissent sa situation de fonctionnairCj la certitude de la retraite, on le pré-

férera au candidat, plus audacieux que lui, qui tente les risques de la bataille commerciale.

— Jamais, m'ont dit les différents notaires que j'ai visités à propos de cette enquête, les officiers bien élevés n'ont fait d'aussi beaux mariages. Le lieutenant — surtout s'il est titré — est un article qui n'a pas de prix. Vous croyez deviner les raisons de cette exceptionnelle faveur?... Sans doute, il y a le prestige de Tuniforme (encore que les officiers distingués ne le portent guère hors du service). Il y a aussi (c'est un motif plus intéressant pour la race), la belle tournure et la bonne santé de ces jeunes gens.

Les pères de famille se disent ensuite que la tutelle exercée par les supérieurs

hiérarchiques est une autre sûreté qui a son prix. L'officier ne peut ouvertement mai vivre ou se montrer grand joueur sans nuire à son avancement.

Mais le vrai motif de l'engouement dont bénéficie l'officier, c^est qu'il n'est pas un homme dCaffaires ; c'est qu'il n'expose pas dans un négoce quelconque la dot qu'on lui confie. Nos pères de famille ont peu de confiance dans les aptitudes commerciales de leurs fils et de leurs gendres :

ils préfèrent donner leurs filles à un fonctionnaire étroitement surveillé plutôt qu'à un travailleur intelligent et libre.

Une telle pratique nous apparaît comme très voisine de l'égoïsme des gens de noblesse qui, sur le seuil de la Révolution, disaient : « Après nous, le déluge I »

Le mariage avec rofficier (ou avec le fonctionnaire) ne réussit qu'à reculer les difficultés d'une génération.

Dans vingt ans d'ici, nous serons de ce monde et nous verrons le problème se poser, à propos de notre petite-fille, avec une brutalité qui n'aura plus de remède.

Car, à supposer que l'officier, le fonctionnaire, n'aient pas diminué par des spéculations malheureuses la dot de notre fille, — en admettant même que des héritages bien échelonnés aient compensé l'abaissement annuel du loyer de l'argent, conâment notre gendre mariera-t-il ses nombreux enfants ? Il faut prévoir que sa bonne santé aura servi à quelque chose et que, dans l'ennui des villes de garnison, cet homme sain et solide aura

pu consacrer plus d'heures qu'un autre à l'intimité domestique.

J'admets qu'au moment du mariage il avantage ses filles ; quand ses fils appauvris iront à leur tour demander la main de la demoiselle d'en face, ils deviendront plus exigeants. Alors, c'est celle-là qui ne se mariera pas ?... J'ai remarqué que les égoïstes sont d'incorrigibles optimistes : ils espèrent toujours que le voisin ne sera pas si intéressé qu'eux, qu'il aura plus d'amour de son prochain, de la justice, plus de générosité, moins de besoins...

Ce rêve est commode : plus d'une fois déjà il a fini dans le cauchemar des révolutions.

Ce que l'on aperçoit à première vue

au bout de cette crise du mariage, c'est la supression de la dot.

On y viendra sans lois, sans décrets, sans coups de force, malgré les récrimi nations, par la nécessité des choses. C'est une folie de croire que cette réforme entraînera avec soi l'institution du mariage. Il serait plus juste de dire qu'elle détrônera définitivement la bourgeoisie riche si celle-ci ne se reprend pas, si elle continue de préférer le luxe au bonheur, et à s'effrayer du vrai travail, honteusement. Disons mieux : ce sera la fin du mariage tel qu'aujourd'hui souvent on le conclut d'une union mal assortie où, par le versement d'une grosse dot, des héritières prétendent acheter le droit à toutes les libertés ; — où l'homme, après

avoir conclu un tel engagement — (à peu près comme le nihiliste épousait une étudiante pour l'affranchir de l'autorité paternelle, sans aucune prétention à user jamais de ses droits conjugaux), — s'abaisse, après le mariage, jusqu'à exercer, à l'endroit de sa femme, un véritable chantage, et, ouvertement ou non, au poids de Tor, lui vend la complaisance, la liberté des caprices.

Voilà le mariage qui ne se fera plus.

Nul ne le regrettera : ni les malheureuses qui entraient dans ce contrat de duperie, ni les honnêtes gens qui commencent à être las de le voir s'étaler dans les livres et sur le théâtre comme l'exemplaire typique du mariage français.

Dans tout ce que nous observons au-

tour de nous, les femmes m'apparaissent comme des victimes, non pas parce qu'on leur refuse le droit de passer des bras d'un homme dans les bras d'un autre ; mais parce que, vraiment, de moins en moins nous formons des hommes qui soient dignes d'être « uniquement » aimés.

Ce serait une hypocrisie et une lâcheté de faire le procès des jeunes filles sans rappeler d'abord que, plus que quiconque, elles subissent les mœurs de leur temps.

Dans la passivité de l'attente aussi bien que dans les fâcheuses audaces, elles ne sont qu'un reflet de la société qui les a créées.

Il y a, dans la crise actuelle du mariage, des diflScultés qui viennent de l'état social tout entier : on les connaît en gros et je

les écarte. Il y en a qui viennent des épouseurs : nous les avons pressenties dans les conclusions de notre volume sur l'éducation de nos fils. Il y en a qui viennent des jeunes filles elles-mêmes :

elles ont leur source dans l'éducation, dans l'instruction, dans la santé, dans les tendances. Voilà ce qui nous intéresse, car, si un changement dans les mœurs publiques peut — pour modifier le mariage — plus sûrement que des réformes de programmes, les jeunes filles contemporaines ont une part de responsabilité dans l'indifférence que les épouseurs marquent pour elles...

Je voudrais les éclairer là-dessus, sans crainte de leur déplaire, sûr que je les aime.

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