‹ Nos filles: qu'en ferons-nous?Chapitre 5 sur 16 · LE LUXE ET LA JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

LE LUXE ET LA JEUNE FILLE

S*il VOUS arrive de dire dans une assemblée :

— Le luxe nous est devenu aussi nécessaire que le pain...

Il se trouvera quelqu'un pour répondre :

— Êtes-vous sûr que ce soit un besoin nouveau ? L'histoire des civilisations nous apprend que, de tout temps, le luxe a été la fin suprême des convoitises.

Je veux seulement dire que la concur-

rence effrénée pour le luxe est l'inévitable cancer d'une société bourgeoise. Le luxe, c'est l'argent qui se montre, et, dans un temps où le « nom » n'est plus un privilège dont on vit, V « argent », quoi qu'on fasse, devient la mesure de la considération. Le mot est impropre : c'est crédit qu'il faut dire, crédit d'affaires, crédit mondain, crédit moral... C'est le crédit qu'on poursuit, c'est le crédit qu'il faut saisir et conserver coûte que coûte. Dans cette nécessité, il n'est pas rare que le luxe soit, pour ceux qui en portent la livrée, moins une jouissance qu'une charge. Des gens de bourgeoisie font, pour soutenir ce luxe obligatoire, les mêmes sacrifices qu'une noblesse peu fortunée consentait autrefois à son nom.

J'entretenais, ces jours-ci, une jeune fille de ces pensées sévères.

Je lui demandais :

— A vous aussi, est-ce qu'il vous faudra un hôtel, un coupé, dix robes par saison et, dans le recueil des adresses mondaines, le petit signe qui veut dire « château » pour être heureuse?

Elle m'a répondu avec beaucoup de calme :

— Cela dépendra, vous comprenez, des occupations de mon mari... Je ne suis pas vaniteuse, mais, si nous avons besoin du crédit public, il faudra bien faire comme les autres. Que de fois j'ai entendu mon père dire à ma mère au moment où elle partait pour le bal : « Comment I une robe nouvelle ? La dernière qu'on vous a

faite était encore fraîche 1 » Dans ce cas-là, ma mère hausse les épaules et répond :

« Mon pauvre ami, il n*est pas besoin qu'une robe soit défraîchie pour qu'on la change... J'ai porté celle-ci quatre fois...

toutes nos amies l'ont vue et remarquée...

elles la reconnaîtront l'année prochaine si je la rapporte maquillée, remise au goût du jour. Elles ne manqueraient pas de chuchoter : « Tiens I tiens!... Qu'est-ce 9 qui se passe donc chez les T... ? j» Cela porterait atteinte à votre crédit. Je ne veux pas vous faire tort. »

Interrogez les couturiers, ils parlent la même langue.

Il y en a de célèbres qui, au début de chaque saison, produisent régulièrement trois modèles : la robe de ville, la robe

d'intérieur, la robe du soir. Ils vous content que, autrefois, les clientes, assez riches pour se fournir chez eux, commandaient régulièrement la série des trois toilettes. Si la Française, la Parisienne, marquait un goût pour une élégance particulière, c'était surtout dans « sa maison »

qu'elle voulait se parer.

Tout cela est changé. Une clientèle nouvelle et nombreuse ne demande que « la toilette de rue » . Le luxe de la femme dans les endroits publics s'est fait une réclame promenée, l'affiche vivante du crédit du mari. Les nouvelles venues, qui aspirent à entrer dans le monde, commencent par se montrer dans les endroits élégants, concours hippiques, sermons, ventes de charité, exposi*

lions, etc., avec des toilettes qui ont « un bon chic ». Déjà elles portent la livrée d'élégance qui les rapproche de celles à qui elles souhaitent se mêler.

Quand on sera habitué à les voir régulièrement bien mises, quand on sera sûr qu'elles ne dépareront pas, par trop de simplicité ou des ajustements maladroits, des ensembles élégants, on les invitera à quelques bals, et elles pourront se commander chez le grand couturier la « toilette du soir ». Si elles sont persévérantes, un jour, la « toilette d'après midi » leur deviendra nécessaire : alors seulement elles pourront se vanter d'avoir conquis le monde.

Vous entendez bien qu'une femme qui montre tant de zèle à soutenir par

Tétâlage de ses toilettes le crédit de son mari fait un effort dont elle ne souffre pas. « Les femmes, dit La Rochefoucauld, peuvent moins surmonter leur coquetterie que leurs passions. » Et ce jour-là, par < coquetterie » il entend la folie ruineuse des ajustements.

Jamais cette nécessité de paraître n'est, m'assure-t-on, aussi indispensable qu'à la minute où le père et la mère de famille se proposent de marier leur fille. J'emprunte ce renseignement à un moraliste dont les ouvrages, peu connus du grand public, sont répandus à profusion dans les mains des jeunes filles qui sortent du couvent. Ils me paraissent d'excellents miroirs de nos mœurs matrimoniales.

M. Tabbé Bolo, vicaire général, dont le livre sur les jeunes filles vient d'atteindre son neuvième mille, feint de publier, avec de légères retouches, le journal d'une de ces jeunes mondaines qu'il a si souvent confessées. A supposer que, dans cet artifice littéraire, il y ait un peu de tricherie, le ton est trop juste^ les idées exprimées sont trop particulières,pour qu'on hésite sur leur origine. Ce n'est pas une rêverie de prêtre à propos de l'état d'esprit des vierges mon-?

daines, qu'on nous apporte, c'est de l'expérience de directeur ) vivante et toute contemporaine.

La jeune héroïne de M. l'abbé Bolo est à la veille du mariage. Elle écrit dans son journal :

« Je ne sais pas ce que va être mon bal blanc. Il va falloir dépenser un argent fou, parce qu'il est de toute nécessité d'enfoncer les H..., qui se sont mis eux-mêmes aux économies pour deux ans, en cherchant à éblouir leurs amis. J'ai entendu quelques mots de discussion entre mes parents à ce sujet. Père disait que, à ce train-là, le cotillon tout seul allait coûter plus cher qu'un mois à la campagne. Maman a répliqué : c II » faut pourtant bien qu'elle se marie I »

Enfin, tous les détails, sont maintenant arrêtés, tous les prix débattus. Grâce à la tailleuse, je vais être, dans le journal de lundi prochain , « la toute ravissante » ou « la toute gracieuse » mademoiselle Une Telle.

Comme nous allons « enfoncer » les H... I »

Quel mari cette pauvre enfant pourrat-elle « pêcher » — le mot est d'elle — dans le grouillement d'habils noirs que ce bal blanc attire comme le sucre fait pour les mouches ?

Une fille, dressée comme celle-ci à l'estime du luxe, ne rencontrera pas, dans une telle assistance, le brave garçon qui, lui, peut-être, aurait mis en elle son rêve de bonheur. Les sourires de cette folle iront aux jeunes gens « chics », bien mis, désœuvrés, qu'elle rencontre dans les lieux de plaisir où elle fréquente, sur les plages d'août, dans les villégia-^ tures de septembre, et qui, pour la plupart, sont plus occupés de ses amies déjà mariées que d'elle-même.

Gomme elle serait déçue, la pauvre

petite, si elle prétait un peu l'oreille aux propos que ces professionnels échangent entre soi, dans les portes I

On m'a conté cette anecdote vraiment parisienne :

Un « jeune », très dédaigneux, su« prêmement chic, regardait danser une charmante jeune fille que la grâce de son plaisir faisait provocante.

Il dit à ^on voisin :

— Je donnerais bien vingt-cinq louis pour passer avec cette petite une heure en tète à tète,

. La jeune fille entendit le propos ; elle répondit du tac au tac :

— Et papa donnera cinq cent mille

francs à celui qui passera toute sa vie

avec moi...

Le « jeune » tourna les talons. Il avait d'autres exigences I

Cette jeune fille trop moderne ne lui en aura pas voulu. Tous les deux, ils savent compter et si le « jeune » n'a d'autre dot que son chic et son insolence, « elle » comprend bien que cinq cent mille francs ne suffisent pas pour « monter un ménage ». Si son pauvre cœur gâté garde malgré tout de la tendresse pour ce don Juan, elle se consolera, avec ce soupir que j'ai eu l'efiFroi de recueillir — comme un dicton de sagesse courante — sur d'autres lèvres de jeunes filles :

— On n'épouse pas celui qu'on aime !

Qui donc épouse-t-^on, alors ?

Celui qui donnera le luxe.

Quel qu'il soit, taré dans les siens ou dans lui-même, dans son corps ou dans son esprit. Car — c'est une autre jeune fille qui parle — quand on apprend le mariage d'une amie, on ne demande plus :

— Est-elle heureuse?

Mais :

— Est-elle bien installée?

« Installée ! » Le voilà, le mot terrible, contemporain, le mot d'une génération inquiète qui ne peut plus se passer des excitations ni des caresses du luxe, qui lui sacrifie tout, sa dignité, ses chances de bonheur, ses dégoûts. Il s'agit d'avoir un hôtel luxueux, des tapis profonds, un coupé bien souple, une loge à l'Opéra, des dîners fins, des toilettes, des invitations, des réceptions, de la sécurité d'ai^ent

et de bien-être pour toute la vie. Cela peut bien se payer de quelques rebuts?

D'ailleurs, n'est-il pas là, tout près, dans la coulisse, « celui qu'on aime et qu'on n'épouse pas » ?

Telles sont les mœurs que nous tous, romanciers contemporains, nous dépeignons, vantons, commentons, mettons à la mode, comme la fin naturelle du mariage, comme l'appropriation logique de cet archaïque contrat aux nécessités de notre temps. La demi-mondaine aura dix bailleurs de fonds et un « amant de cœur ». Les mondaines dont je parle — si elles sont honnêtes — auront dix « amants de cœur » et un seul bailleur de fonds. Voilà la différence principale que Ton aperçoit entre certains ma-

riages parisiens et le libre commerce des alcôves.

— Nous ne voyons plus, disent les notaires, que des mariages de pur argent (deux grosses dots qui s'allient), ou des mariages de pur amour (une héritière qui s'éprend d'un beau cavalier, un homme de cœur qui épouse, par inclination, une fille sans dot). Le mariage de convenance^ l'article courant d'autrefois, le type du mariage français, est en baisse, en attendant qu'il disparaisse.

Il fallait s'y attendre. L'association des grands capitaux procurera une somme de bien-être, des satisfactions de luxe, en échange desquelles deux indifférents consentiront toujours à s'unir. De même l'amour — alors même qu'il existerait

d'un seul côté — donnera toujours assez de force à celui qui aime pour supporter la vie de chaque jour, faire du bonheur avec des difficultés, voire des privations.

Mais ce qui devient insupportable, c'est un mariage où il n'y a ni argent, ni amour. Ni argent? Qu'est-ce, s'il vous platt, que la rente d'une dot de cent mille francs ? Ni amour ? Le sens individuel, l'esprit critique est aujourd'hui trop éveillé chez les femmes pour qu'elles se trompent sur leurs véritables sentiments, et les mœurs sont trop complaisantes pour qu'elles ne profitent pas largement de la tolérance.

Dans ma jeunesse, les jeunes filles que leurs pères conduisaient au bal dans leur voiture à elle, dans ce faux coupé que

Ton nomme un « trois-quarts » et que Ton attelle avec un bon gros cheval hollandais, joufflu, lymphatique, lippu comme un tapir, étaient considérées comme des héritières. Les jeunes filles qui vont en fiacre les regardaient passer avec cette nuance d'envie que les fleurs traînées en roulotte par les rues de Paris doivent éprouver pour les roses et les délicats lilas que de riches horticulteurs amènent aux halles dans des voitures à glaces.

Eh bien, les rôles sont en train de changer au profit des fleurs modestes, celles qui n'ont pas poussé dans la tiédeur luxueuse des serres.

Ce père de famille qui a cent mille francs de rente et deux filles à marier ne

trouvera pas de gendres. Les demoiselles qui vont en trois-quarts ne se marieront plus. Le « jeune » , si chic, qui a un monocle, les traite familièrement de « demi-castors ». Le brave garçon qui, au lendemain du mariage, serait obligé de les faire rompre avec leurs relations,, leurs habitudes d'autrefois, n'osera pas risquer une telle aventure, exposer leurs bonnes volontés de tendresse à un si rude sacrifice.

Elles resteront filles.

Comme je voudrais être sûr que leur déception ne sera pas de la souffrance perdue, et que leurs sœurs plus jeunes, instruites par ce mélancolique destin, comprendront que le pire ennemi des jeunes filles, c'est le luxe !

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