‹ Nos filles: qu'en ferons-nous?Chapitre 6 sur 16 · L INSTRUCTION · texte numérisé non relu

L INSTRUCTION

Que les épouseurs soient effrayés par la jeune fille qui vit pour le luxe et pour < le chic »9 cela est rationnel. Ceci est plus mélancolique : la jeune fille sérieuse, bien élevée, instruite selon la formule moderne, est un autre objet d'inquiétude pour les hommes de notre génération.

« Signalez, — m'écrit un notaire parisien, dont la clientèle est toute bourgeoise, — signalez le progrès dans Tin-

struction des jeunes filles comme une cause de retard dans les mariages, et parfois comme un obstacle. »

Nous avons constaté que le mariage de convenance devenait plus rare tous les jours, que nous vivions sous le régime des unions de pur argent ou de libre chx)ix.

Le premier effet de l'instruction supérieure que nous avons donnée à nos filles est de les rendre difficiles dans leurs choix, quand l'argent leur donne la possibilité de préférer et d'écarter.

— Plus difficiles que leurs mères et que leurs grands'mères ? Est-ce bien sûr?

Qui vous l'a dit?

M. Scribe et ses collaborateurs» Le théâtre est un miroir des mœurs beaucoup plus fidèle que le roman. Dans ce

tôte-à-tête de conversation qu'est la lecture d'un livre, vous pouvez prêcher ce que vous voulez, insinuer ce qui vous plaît; vous avez affaire à un isolé et l'isolé est toujours un sujet plus ou moins romanesque, voire inconsciemment anarchiste.

Au théâtre, c'est à « l'homme social »

que Ton s'adresse, à un spectateur xîonservateur des lois, des usages, des conventions qui lui assurent l'inestimable profit de la vie en commun. Si donc nous demandons au théâtre comment se mariaient nos aïeules, il nous répondra avec exactitude:

— Beaucoup plus tôt que les jeunes filles d'aujourd'hui ; non pas seulement parce que leur santé était meilleure, mais

parce que les parents savaient qu'une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans est plus facile à guider qu'une demoiselle majeure. Si, d'aventure, cette ingénue faisait obstacle à la volonté de ses parents, ^s préférences n'étaient pas déterminées par les qualités intellectuelles ou morales . du héros de son choix. Elle était séduite, en vraie jeune fille « par les yeux » ; elle allait à la beauté, à la grâce, à la force.

Tous les jeunes premiers, depuis Molière, sont « bien faits ». Cela suffit. Le naïf amour des jeunes filles d'autrefois était vraiment un instinct, jamais un acte de réflexion.

Cet instinct donnait à la jeune mariée un maître, tantôt tendre, tantôt fâcheux, auquel elle obéissait par affection ou

qu'elle supportait par devoir. La supériorité intellectuelle de Thomme, son droit, n'étaient pas alors une matière perpétuelle de discussion. On était d'avis qu'une communauté doit avoir un chef; il semblait logique que l'homme fût ce chef-là.

Instruite comme elle est, la jeune fille moderne ne veut plus entendre parler de chef ni de maître. Elle veut un « compagnon ». Quand elle est sage, elle ne refuse pas d'obéir, si on lui fournit de bonnes raisons. Elle cède parce qu'on la persuade, et non parce qu'elle est la femme et que le mari est Je mari. Elle a le sentiment très net des droits que lui donne sa culture ; elle n'est pas éloignée de se considérer comme supérieure à

rhomme ; et, il faut l'avouer, dans bien des cas, elle a les apparences pour elle. -

Je dis souvent que je prends plus de plaisir et plus de profit dans la causerie d'une femmoj la première venue, que dans la conversation d'un homme qui n'est pas supérieur. L'habitude instinctive que la femme a de tout ramener à ellemême, à ses tendresses, et, si elle est saine d'esprit et de cœur, au groupe familial où elle se meut, l'impossibilité où elle est de considérer les choses en soi, en dehors des passions, au point de vue de l'absolu, conservent à ses idées une originaUté, un charme, qui font tout à fait défaut à la pensée de l'homme moyen.

Lui, il vous raconte son journal et les idées de son journal ; il a les opinions de

sa catégorie sociale, les préjugés de son état, la déformation professionnelle. Il serait aussi exact de dire la « formation », car c'est tout justement cet ensemble de concessions qui fait de l'homme un citoyen, cet individu social par qui la civilisation se soutient et tous les progrès mûrissent.

Placez ces deux êtres en face l'un de Tautre, par exemple dans le milieu provincial. Quand la femme a fini d'administrer sa maison, de surveiller ses enfants, il lui reste, si elle a du sérieux dans l'esprit, un loisir pour se cultiver.

Elle ouvrira le livre dont on parle, au moins une revue, où, toujours, entre deux articles d'allures graves, elle trouvera des pages romanesques, la musique

des vers. Cela fournit à sa nature sentimentale raliment dont elle a besoin pour ne pas souffrir. Mais son plaisir est incomplet s'il faut qu'elle l'enferme en ellemême. Elle souhaite causer de ce qu'elle a lu, et, si elle est honnête, il est logique qu'elle cherche dans son mari un auditeur bienveillant, un compagnon de son plaisir. Nous connaissons tous, n'est-ce pas, celte joie de conduire devant un paysage qui nous a ravis Têtre que nous aimons? Il semble qu'il nous appartienne un peu et que nous en fassions le don dans un mouvement de tendresse. La femme en use de même avec les idées : elle ne les goûte que pour la joie de les partager.

Comment l'homme répond - il à ces avances ?

On conte que madame Geoffrin était mariée à un manufacturier à qui on pouvait faire lire trois fois de suite le premier volume des voyages du Père Labat sans qu'il s aperçût de rien, sinon que l'auteur se répétait un peu. Ce manufacturier-là a eu beaucoup de descendants.

Ils ne sont pas plus curieux de belleslettres que leur aïeul, — mais combien moins complaisants! Quand ils ont travaillé, tout le jour, lutté contre leurs ouvriers, supporté les fatigues du bureau, enfin, porté le poids de la vie d'afiTaires, ils ont dépensé leur énergie dans Faction , il ne leur en reste plus au serviC/C de la spéculation intellectuelle.

Ils rentrent dans leurs maisons pour y ruminer dans le bien-être. En fait de

livres et de revues, la lecture du journal leur suffit; en fait de rêves, ils se contentent de suivre d'un regard incertain la fumée de leur cigare qui monte en spirales. Il faut que la femme ait au cœur beaucoup de sagesse et de véritable amour pour se dire :

— Cette lassitude doit m'étre chère et je respecterai son repos, car il a peiné pour nous.

Ces paroles-là montaient facilement aux lèvres de nos mères. Les jeunes fiïles d'aujourd'hui ont, dit-on, une tendance à songer, devant celte digestion heu* reuse :

— Cet homme est lourd et inférieur à moi...

Et il le sent, l'homme, ce regard cri-

tique qui le scrute, cette curiosité intellectuelle qui le juge. Plus jeune il a fréquenté des ménages où il a expérimenté les facilités de séduction que crée Tindifférence du mari pour la culture intellectuelle de sa femme. En ce temps-là il considérait que les romans et les revues avaient du bon : ils lui faisaient la route ; mais le jour où à son tour il songe à s'établir, il estime que la curiosité d'esprit est fâcheuse; il regarde de travers les jeunes gens plus ou moins frottés de style, les psychologues, plus ou moins authentiques, qui tournent autour de sa femme et lui font la cour sur le terrain où elle est le plus fragile : la vanité de l'esprit.

Interrogez les professionnels de la

séduction, ils vous diront, s'ils sont sincères, que l'on prend les femmes du nord par les sens, les femmes du midi par le cœur et les Françaises par le cerveau. Les trois quarts des filles qui tombent dans la galanterie sont perdues par une instruc* tion qui les déclasse. La Préfecture de police sait seule combien il y a d'instir tutrices parmi les malheureuses dont les noms sont inscrits sur ses registres.

Qu'est-ce à dire?

Est-ce que l'instruction corrompt là femme? Est-ce que l'ignorance est pour elle une condition de vertu?

Dans l'état actuel de nos mœurs françaises — je ne m'occupe pas des Norvégiennes — on peut répondre sans hésiter :

NOS FILLES 6o

— Une instruction trop complète est aussi fatale à la femme que la totale ignorance.

Ceux qui, chez nous, ont travaillé à détruire l'idée religieuse dans le peuple sont stupéfaits de constater qu'ils ne sont plus maîtres de contenir les instincts qu'ils ont déchaînés. Ils se remémorent avec mélancolie le vieil adage : « Il faut de la religion pour le peuple. »

Il en faut aussi pour les femmes ; or les nôtres sont en train de perdre la naïveté de leur foi depuis que Ton a déposé dans leur âme le germe de l'esprit critique.

Je crois fermement que des hommes cultivés sont capables de concevoir un idéal de vie où l'on fait le bien pour lui-

môme, sans espoir de récompense , sans crainte de châtiment. Dans cet effort, ils se rapprochent du Dieu que nous cherchons, qui s'appelle, à cette heure, la Vérité et la Justice, qui finira sans doute par se nommer le Bien.

Les enfants, le peuple et les femmes sont incapables de ces abstractions.

«c Les femmes, — disait madame de Maintenon, qui a écrit sur l'éducation de la jeune fille des pages éternelles, — les femmes ne comprennent jamais rien qu'à demi. »

Parole profonde, et qui devrait dominer toutes les méthodes d'instruction par où l'on s'efforce de transformer le cerveau féminin pour en faire on ne sait quel équivalent de l'intelligence virile I Quand

l'abbé Jeuflfrin essaye de foudroyer Bouvard et Pécuchet avec cette parole :

a Beaucoup de science rapproche de Dieu, un peu de science en éloigne, > Bouvard et Pécuchet se pâment de rire.

C'est pourtant l'abbé qui a raison. La femme, « qui ne comprend rien qu'à demi », ne s'élèvera jamais jusqu'à la science « qui rapproche de Dieu », c'est-à-dire jusqu'à l'absolu de la Vérité^ et de la Justice. L'esprit critique, qui, pour elle comme pour tout le monde, fleurit au faîte d'une culture un peu relevée, ne produit en elle nulle semence de progrès, mais des germes de corruption. Il nous prépare des maltresses « amusantes » , il ne nous fait pas des femmes à qui nous puissions confier

notre honneur dans la certitude que l'amour les empêchera de nous juger.

Et alors ?

— Alors (c'est une jeune fille à qui je viens de lire mon homélie et qui vous parle), alors vous prétendez empêcher les femmes de s'instruire, afin que les hommes demeurent impunément ignorants, égoïstes et sots?

— Non, mademoiselle, afin que vous trouviez plus facilement un mari.

— J'aime mieux m'en passer...

— Par quoi le remplacerez-vous ?

— Je voyagerai... je lirai... Je pein-»

drai à l'aquarelle...

— Et quand vous serez vieille ?

- — Je ferai de bonnes œuvres, et j'irai à l'église.

— Vous le voyez, mademoiselle, vous finirez par la charité, par l'humilité et par rindulgence* Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux commencer par là?

l'attrait physique

Faisons comme les juges intègres qui, tour à tour, donnent à chaque partie le libre droit de s'expliquer.

Nous venons d'entendre le réquisitoire que la jeune fille moderne dresse contre le fiancé qu'on lui propose.,. Vous savez ce balourd qui s'endort sur son journal après les repas et tient pour article de foi cette boutade de Rousseau :

« Toute fille lettrée restera fille, lorsque les hommes seront sensés... »

Aujourd'hui, la parole est à un prétendu de trente à trente-cinq ans dont les tempes sont un peu dégarnies. Il ne grisonne pas encore et la douche, jointe aux pratiques de la salle d'armes, l'entretient dans un bon état d'entraînement.

D n'est pas oisif, ayant accepté un de ces emplois d'État qui sauvent la mise des indolents, et, un jour, vous mènent à « la croix » tout comme le génie, la brigue, ou l'héroïsme. L'héritage paternel, joint aux largesses d'un parrain, lui assure»

dès aujourd'hui, vingt-cinq mille livres de rente. Bref, un parti idéal, à preuve que, douze fois par an, Thomme dont je parle est demandé en mariage par

des dames chez lesquelles il dîne, de la part de demoiselles qu'il ne connaît pas.

Je vous prie de remarquer que c'est l'âge où l'homme normal, j'entends celui qui n'est ni vicieux ni pourri d'égoïsme, sent ses goûts se transformer. Un matin de printemps qu'il pousse sa promenade le long des Champs-Elysées, il est tout surpris de s'aviser que ce qui l'intéresse, ce qui soudain accroche son regard, ce qui le fait se retourner, sourire, ce ne sont plus les belles demi*mondaines que leurs victorias roulent vers l'allée des Acacias, ni les mondaines qui louchent un peu de ce côté-là pour lorgner les chapeaux de la concurrence. L'homme de trente ans se surprend à suivre d'un regard où il y a de la tendresse les jeunes filles, celles qui

sortent de Tenfance, celles qu'on a envie de nommer les « inachevées »•

Oui, inachevées, c'est bien là ce qui plaît en elles. Inachevées de corps et d'âme, encore divinisées par ce mystère de l'ébauche où tout le rêve est enfermé.

Jamais celles-ci n'empliront la promesse de leurs lignes; jamais elles n'atteindront la perfection qui, à propos d'elles, semblait promise. Déjà elles seront sur le versant de la colline avant qu'on ait pu dire à quelle minute précise leurs pieds ont touché le sommet. Telles, celui qui a un peu vécu, poursuivi à travers des expériences de désir ce rêve qui mêle la beauté à la

tendresse et qui s'achève dans la décep-

* tion, telles, celui-là les aime, pour l'espoir

qu'elles enfermentdans leurs lignes neuves.

L'ami dont je vous parle est en train, par-dessus mon épaule, de lire ces lignes où j'ai oublié que j'étais un moraliste de qui on attend des renseignements précis, et non un promeneur attardé à la grâce des nattes encore flottantes sur le dos. Et dame, il hausse les épaules, mon Parisien plein d'expérience.

Il demande sans galanterie :

— Où rencontrez-vous ces jeunes filleslà? Moi qui vous parle je me suis promis qu'on ne me marierait point. Je ferai mon choix moi-même. Je suis tout disposé à me laisser surprendre par l'amour, si seulement la flèche m'entre un peu dans le cœur. Or je n'ai pas envie d'épouser une veuve; j'ai décidé de ne pas me marier avec une étrangère, afin

que mes enfants, si j'en ai, n'aient point le cerveau fait autrement que moi-même.

Restent nos jeunes filles. Eh bien, fran- . chement, celles que l'on m'offre ne me tentent point assez...

Je me récriais, il insista :

— J'irai vous prendre par le bras, un de ces matins, à l'heure où ces demoiselles sortent, escortées de leurs intitutrices, de leurs femmes de chambre, ou tout simple ment de la petite bonne, pour se rendre aux cours, à l'atelier. Nous les suivrons d'un peu loin, et, loyalement, vous répondrez à cette question que je vous pose à propos d'elles : « A supposer, — comme je le crois, — que l'amour entre par les yeux, peut-on recevoir le coup de foudre à propos de ces jeunes filles-là? »

Gomme les affaires ne m'appellent pas dans le centre de Paris, j'habite un quartier neuf. J'ai pour voisin des gens de luxe, de la bourgeoisie heureuse.

Ce terrain nous parut bon pour notre expérience. Nous battîmes le quartier, deux ou trois jours de suite, dans la préoccupation que je vous indiquais.

Vous me permettrez d'écarter tout d'abord les jeunes Orientales et celles que, avec un dédain où il y a de l'envie, on appelle les < petites rastas 9. L'Asie et les deux Amériques, surtout celle où l'hérédité espagnole a donné le contour, ont des précocités séduisantes.

Il s'agit ici de notre bourgeoisie française, celle qui se reproduit sans alliage et sans métissage.

Hélas I il me fallut reconnaître que mon camarade avait raison. Bien sûr, à tous les tours de rues nous rencontrions de séduisantes figures. Elles plaisaient par le sourire, par le regard, par tout ce qui constitue « la beauté du diable ». L'affinement, la souffrance même, ont des charmes qu'un païen n'aurait pas compris ; c'est un attrait tout intellectuel qui, à de certains moments, nous séduit, nous arrête. Nous sommes, plus que tout autre, le peuple à qui la culture chrétienne, le goût de l'intelligence ont fait une longue habitude de juger une femme sur son visage. Nous la cherchons dans l'esprit de son sourire, dans la mélancolie de ses yeux. Nous avons oublié tout à fait cette leçon de l'art antique qui ne

subordonnait point le corps à la tête, et, dans cette indifférence, nous a légué une Victoire décapitée dont nul amant de la beauté ne songe à regretter le regard.

Tant que le bien-être, la facilité de la vie, la confiance dans le lendemain nous ont laissé le loisir de vivre pour la vie de causerie, pour l'échange des idées, pour les plaisirs de l'esprit, nous avons préféré à toute autre cette jeune compagne, qui, comme Froufrou, vivait du frisson de sa robe de soie, qui était tout en âme, tout en esprit, tout en éclat. Mais le jour où la race faiblit, où on ne sait quel craquement nous avertit que sous nos pieds le terrain n'est pas solide, nous nous reprenons. Nous regardons d'un œil presque hostile cette frêle petite femme qui

ne nous donnera pas les enfants dont nous avons besoin. Et l'instinct, l'instinct conservateur des races, l'instinct qui veille sur nos caprices pour les mater à la minute où notre fantaisie devient un péril, l'instinct nous avertit brusquement que l'attrait physique n'est plus sur cette émaciée.

Je demande la liberté dont j'ai besoin pour traiter honnêtement une matière si délicate. Cette frêle petite bourgeoise que nous ne marions plus — si l'appât de la dot énorme n'attire pas vers elle les oisifs et les cupides, — c'est la victime douloureuse de notre héréditaire égoïsme et de notre affreuse dévotion pour l'argent.

Regardez-la cheminer, si menue, à côté de cette fille du peuple qui l'accompagne.

Dites où est la force ? où est l'attrait ? Où va-t-il ce vertige du désir avec lequel il faut bien compter puisque c'est lui qui soutient le monde ? Il y a un vers d'Alfred de Vigny où l'amante apparaît liée au souvenir de la mère et qui bourdonne dans nos mémoires d'homme :

Il révéra partout à la chaleur du sein.

Est-ce le souvenir de l'enfance heureuse, de la place où jadis nous avons si doucement dormi? Toute la vie, aux heures de joie et de bouillonnante jeunesse, aux heures où la consolation est nécessaire, l'homme se réfugie vers cette gorge de la femme qui a été le premier appui de son rêve, et qui sera le dernier, après la

bataille des jours, s'il a mérité l'assistance de l'amour unique.

Trois ou quatre générations de vie purement mondaine, d'égoïsme et de plaisir, de révolte contre les lois naturelles, ont si bien effacé de la bourgeoisie cette grâce suprême de la femme, qu'au lendemain des accouchements c'est à peine si une goutte de lait monte encore aux gorges atrophiées, a Le sein de la femme, disait Mahomet, nourrira l'enfant et réjouira le mari. » Le sein qui, de mère en fille, a refusé de nourrir l'enfant n'est plus là pour ravir et consoler l'homme.

La femme avait une autre grâce troublante, cette] hanche qui la marquait pour l'œuvre maternelle et qui, laissant à

l'homme les créations de la pensée, course

82 NOS FILLBS

baît sa ligne comme un berceau. Voilà que, lui aussi, cet autre caractère de la fémininité s'efface. La rue est pleirie d'êtres indécis, en qui il semble que le choix du sexe soit encore à faire, jeunes gens aux épaules tombantes, jeunes filles sur qui les robes flottent de la ceinture aux pieds, sans courbure. Vêtez-les tous du costume à la mode, celui qui leur sert à monter sur les deux roues et regardez-les passer pêle-mêle. Où sont les hommes ? Où sont les femmes ? Est-ce qu'on sait ? Ce sont des bicyclistes.

Soit 1 si le plein air doit rendre des forces à ces petites névrosées, mais j'ai peur que le goût qu'elles ont maintenant de courir après l'homme, de rouler à côté de lui, ne leur fasse de plus en plus

considérer comme un fardeau, dont elles laissent le souci à d'autres, la fatigue et l'embarras des grossesses. Ce n'est point le vice qui leur donne du dégoût pour une fonction naturelle où, saines et bien portantes, elles trouveraient tant de joie.

C'est la faiblesse qui se défend en elles.

Elles ne veulent point d'enfants parce qu'elles n'ont pas la force de mettre des enfanti^au monde.

— Zut, un gosse I Voilà l'ennemi I s'écriait en plein salon parisien, une jeune fille très moderne, à la vue d'une amie de sa mère qui faisait visite avec un petit à la main.

J'ai entendu une autre jeune femme dire, sans vergogne :

— Je viens de traverser le Parc Mon-

ceau... Il était plein de tous ces affreux petits enfants...

Elle avait encore sur les lèvres le pli du dégoût que lui avait inspiré toute cette petite vie grouillante, tétante au soleil.

— Un enfant? disait à son 'médecin, qui m'a rapporté le propos, une autre mondaine ; un enfant I Mon mari veut un enfant! Mais où voulez-vous que je le loge?

Elle sortait de chez son couturier à qui elle avait ordonné d'effacer dans la coupe de sa jupe ce qui lui reste de hanches :

— On n'a plus de hanches, aujourd'hui, c'est bon pour des cuisinières...

J'écris ces lignes devant une image vers

laquelle souvent mes yeux se lèvent.

C'est la reproduction d'un des chefsd'œuvre du musée de Naples où un inconnu a voulu exprimer le plus beau rêve de tendresse pure, d'affection protectrice qui jamais ait noué au cou d'un homme le bras d'une femme. C'est Oreste avec Electre. Sans doute l'artiste s'est proposé de nous montrer réunies, comme deux harmonies qui se complètent, la beauté féminine en exposition à côté de la beauté mâle. Dans ce rêve, il a eu raison d'imaginer une sœur plutôt qu'une amante. Il a eu la vision que si tous les êtres réclament une femelle, l'homme veut une compagne.

Telle qu'elle apparaît ici, avec une de ses mains posées sur sa hanche, avec

son bras appuyé à l'épaule du héros, avec son visage qui se tourne vers le frèi'e comme pour accepter la supériorité de la pensée virile et y participer, celle-ci est vraiment la moitié de son compagnon ; elle semble un autre jeune homme, svelte, aussi fort, encore que plus gracieux. Et pourtant qui peut contempler sans amour la splendeur de sa gorge, soulevée sous le voile, cette courbe de sa hanche qu'une chaste tunique enveloppe, comme des feuilles laissent entr'apercevoir et font désirer un fruit?

Voilà la compagne que Ton avait pour vivre cette vie divine dont le dernier reflet nous éclaire encore. Le culte de la beauté faisait les hommes héroïques. On n'avait pas encore imaginé de sacrifier

à l'argent la vie même, d'en faire l'unique outil de la sélection, d'unir, en son nom, toutes les tares avec toutes les tares, de forger une race sans l'attrait physique, une aristocratie sociale sans le concours du désir.

l'attrait virginal

L'attrait physique est un piège que l'espèce tend à l'individu avec la volonté de le conduire à ses fins, sans qu'il s'en doute. De toutes les vérités qui, avant d'être scientifiquement formulées, étaient de sens commun, il n'en est pas une que nos contemporains aient plus négligée.

Sur la foi de leur égoïsme et l'assurance des romanciers, ils ont cru: bonnement que l'amour (et par « amour » le grand

nombre entend « plaisir », le plus court, le plus convulsif), que l'amour était son but à soi-même.

Je connais des mondaines lettrées qui, d'un roman à l'autre, avaient suivi M. d'Annunzio comme un prédicateur dont on attend la vraie doctrine. Elles se sont détachées de lui d'une secousse, au milieu de son beau roman le Triomphe de la Mort, Vous vous souvenez de cette page troublante où l'amant, qui n'a connu d'autre frein que la lassitude, s'arrête devant le sommeil de cette maîtresse aux hanches de garçon qu'il avait adorée par la volonté de son esthétique décadente et par le. penchant de ses sens blasés? 11 s'avise que celle-ci n'est pas une avenue par où passera le défilé de la race, mais

une stérile impasse qui barre l'horizon.

Il a la révélation que toutes les souffrances de sa passion pour cet être anormal viennent précisément de l'inutilité de son amour. La haine prend la place des transports. Il rêve de frapper. Le coup n'est que suspendu : il la tuera.

Une telle franchise serait peu efficace dans la bouche d'un moraliste; mais sa saveur est précieuse quand elle jaillit du cœur de celui qui se nomma lui-même « Tenfant de volupté ». Elle déplaît à certaines qui ont fermé le livre et, aujourd'hui, secouent la tête quand, devant elles, on prononce le nom, hier adoré, de d'Annunzio. Celles qui roulent fatalement à l'abîme haïssent l'avertissement plus que la chute.

Qu'en devons-nous retenir?

Ceci : après la première fougue de plaisir, rhomme s'arrête, et s'il n'est pas marqué pour le libertinage sans fin, il souhaite, à travers la femme, l'enfant où il renaîtra. A cette minute, il mêle du respect à l'émotion toute neuve dont il se sent possédé. Le plus pauvre prêtre de campagne souhaite orner le tabernacle où il enferme son espoir. L'homme en use de même. Le jour où la femme ne lui apparaît plus comme l'instrument presque anonyme de son plaisir, mais comme la mystérieuse dépositaire de la vie, il souhaite la blancheur des lis et leur pureté sur elle.

C'est l'heure de la jeune fille, de cette « inachevée » dont nous parlions plus

haut, de celle que le mystère et l'ignorance scellent encore, l'heure de la vierge.

Nous savons bien qu'il y a dans Paris un milieu où, presque jamais, on ne la rencontre. Ici la jeune fille peut bien être déguisée en Parisienne: elle n'est pas Française; elle n'a ni les racines, ni le parfum des nôtres. Ce n'est pas moi qui l'affirme dans une illusion de patriotisme. Je viens de relire un livre qui, en ce temps où nous semblons disposés à nous éclairer sur nos défauts par la comparaison de nos mœurs avec celles de nos voisins, peut être consulté par tous avec profit. C'est un important ouvrage de sir Philip Gilbert Hamerion, qui a été traduit en français par M. Labouchère. Sous ce titre : Français et Anglais^ l'auteur

conduit à bonne fin un parallèle serré des instincts et des habitudes des deux races. Il constate que, malheureusement pour nous, jamais nous n'avons allié « l'orgueil national à la moralité », mais il se découvre avec respect devant la jeune fille française, et il impose silence aux calomnies qui, parmi les siens, ont cours sur elle :

... « La déesse des jeunes filles françaises, dit-il, est non pas la déesse de la lubricité, mais son opposée, la Sainte Vierge. On a prétendu, avec quelque exagération, que toutes les jeunes filles françaises s'appelaient Marie; c'est justice de dire que toute jeune fille élevée dans la religion catholique apprend à regarder la Sainte Vierge comme son

idéal. La Sainte Vierge règne pour toujours — en qualité de reine du ciel et de royale protectrice de la France. Sa statue s'élève sur cent collines, contemple la France du haut de mille tours. La « Tour d'ivoire » a sauvé de l'invasion mainte ville française. A leur première communion, toutes les jeunes filles françaises sont vêtues de blanc pour rivaliser avec la pureté de Marie; durant son mois, ses cent mille autels sont couverts de fleurs en souvenir de sa douceur, et on épuise dans ses litanies tous les termes de louanges et d'amour. »

Dira-t-on que c'est là un idéal de prêtre, de poète, de naïf, de mère de famille provinciale, tout à fait séquestrée du monde ?

Avec moins de lis dans les mains et une rougeur pudique sur les joues, cette jeune fille est celle que le vieux théâtre rêva sous le nom d' « ingénue ». Quelle que soit la place qu'ait prise aujourd'hui sur les planches un autre type de jeune fille que, peut-être injustement on appelle 1' « américaine » — il vaudrait mieux dire la « cosmopolite » , — c'est toujours « la demoiselle à marier de Scribe » qui règne sur les foules, en qui les gens de ce pays-ci reconnaissent leur idéal. Le rire — voire un peu sournois — que soulèvent les naïvetés de cette Agnès est plus sain que les silences qui soudain pèsent sur toute une salle, quand un geste nous révèle la précoce expérience de « l'autre ». De même mettez que, chez le

9() NOS KILLES

blasé qui rêve mariage, se mêle au respect pour la virginité intacte un peu du goût pervers de déniaiser, tout cela ne m'effraye pas, tout cela ne me paraît pas se contredire; sur la terre, il n'y a pas de vol qui, en passant ne jette une ombre.

Supposons donc que nous sommes d'accord sur ce point : le cynisme est, chez nous, plus superficiel que nous ne le prétendons et que nos ennemis ne l'affirment. Quelle satisfaction l'éducation des jeunes filles contemporaines donnet-elle à l'épouseur qui, aux approches de la trentaine, pris du vertige que je définissais, se sent tout disposé à subir le charme mystérieux de l'attrait virginal?

Je vous prie d'évoquer sur l'écran de

votre souvenir cette théorie de jeunes filles, les sœurs de Bob, que Gyp nous a peintes avec des grâces d'esprit qui toutes les font sœurs et toutes ses filles.

Plus d'une fois, dans la solitude des provinces, les pères et les mères de famille qui lisaient ces dialogues déconcertants se sont demandé, dans cette minute de demi-mauvaise humeur, qui, chez beaucoup de gens, succède au plaisir d'avoir ri malgré eux :

— Où diable Gyp a-t-elle connu de telles jeunes filles ?

M. l'abbé Bolo, que déjà je vous ai présenté au cours de ces pages, répond, dans son livre : les Jeunes Filles :

— Hélas I ce sont mes pénitentes.

Nous avons aujourd'hui des jeunes filles

élevées dans des couvents, qui appartiennent à la bonne bourgeoisie, à la noblesse, et qui s'expriment dans une langue émaillée de termes d'argot d'une crudité désolante. Entre autres je confesse une mademoiselle Rose Thé. Elle parle comme un vieux colonel sorti du rang!

Elle ne dit pas : « C'est vrai », mais :

« Parbleu I c'est évident I... ça crève les oculaires. » Elle ne dit pas : « Vous faites erreur », mais : « Vous vous fourrez votre parapluie dans l'œil I » Quand le temps lui dure, « elle s'embête comme un rat mort à cinq francs l'heure I » Quand elle se sent de l'appétit, « elle a la dalle en pente, le tuyau creux ». Quand elle mange, « elle s'envoie quelque chose dans la fiole ». Va-

t-elle se coucher, « elle met ses abatis au pucier, sa viande dans le torchon ».

Elle ne sort pas de l'argot : » Une telle? j'en ai soupe!... Un tel? i'peut s'fouiller! » Elle s'écrie dix fois par jour : « Que je voudrais être un garçon I »

Vous rappelez- vous cette boutade d'Octave Feuillet qui fit frémir nos mères? Parlant de la liberté de propos des jeunes filles, il avait dit que leur hardiesse était capable de « faire rougir un singe ». Le singe aurait tort de rougir. C'est lui qui est le coupable, lui, le grand écolier, échappé d'hier au collège, coiffé aujourd'hui de quelque képi de saint-cyrieri, qui, cousin ou frère, pendant les vacances, a enseigné

ce joli vocabulaire aux innocentes partenaires qu'on lui confiait pour faire la partie de lawn-tennis. Elles ont ramassé ces propos avec les balles; et il a ri, si fort, que les pauvres petites se sont imaginé lui plaire. Ainsi, par l'imprudence du saint-cyrîen, l'argot de la caserne a passé directement au couvent, et celles qui, de leur bouche fraîche, ne devraient laisser tomber que des fleurs et des perles répandent des serpents et des crapauds.

Elles sont ensorcelées. Quelque mauvaise fée dont je voudrais bien connaître l'adresse, et qui s'appelle peut-être la Veulerie Publique, leur a jeté un sort.

Dans cette déraison , elles s'imaginent séduire ceux qui, demain, auraient pu être leurs compagnons de vie, en se

faisant «'camarades ». Ahl le triste motl Elles ne savent donc pas, les pauvres petites, ce que cela veut dire, « ma camarade » ? C'est la femme à qui l'on défend d'avoir un sexe — en dehors des minutes où l'on s'en sert, — une folle qui signe un contrat d'égalité — voulez-vous que nous disions de duperie? — où elle renonce à tous les ménagements, à tous les égards, aux nuances qui sont l'amour, pour acheter quoi ? quelques audaces de geste, de costume et de paroles qui la dépoétisent. « Une camarade s>^ c'est une femme devant laquelle l'homme ne se gêne plus.

Je voudrais emprunter une heure la soutane de M. Fabbé Bolo pour aller prêcher un Mois do Marie dans le couvent de mademoiselle Rose Thé. Je dirais à ces

jeunes filles trop modernes ce que je pense de la camaraderie et de ses suites. Je les supplierais, au nom de l'amour, au nom de leur bonheur et du nôtre, de ne pas renoncer au charme de Tattrait virginal qui seul fait plier nos genoux.

l'indépendance

Toutes les fois qu'un désir passionné se déclare au cœur d*un siècle, un philosophe en fait une loi et lui donne l'hypocrite autorité d'un théorème scientifique.

Schopenhauer avait bâti une maison de refuge pour les impuissants et les découragés; Nietzsche, avant d'aller à l'asile des fous, a érigé en dogme la légitimité de l'égoïsme impitoyable.

Dans la pensée de cet aristocrate qui

applique à Thumanîté des lois de la sélection darwinienne, peu importe le sort du troupeau souffrant. Il faut qu'à ses dépens se produise l'individu supérieur, r « uebermensch », 1' « homme au-dessus de l'homme » , par qui l'espèce entière accroîtra sa combativité.

Voilà la thèse dont se nourrissent, à cette heure, nos filles et nos garçons.

A la rigueur, quand il s'agit d'un Napoléon, d'une Catherine de Russie, il peut èlre intéressant, sinon utile, qu'une génération serve de litière à un égoïsme génial. Où nous conduiront tous ces lilipu tiens, en qui, seul, Tégoïsme est monstrueux ?

Le procédé pour devenir « un homme au-dessus de l'homme » ou « une femme

NOS FILLES dOo

au-dessus de la femme » est tout justement le contre-pied de l'éducation chrétienne. Celle-ci conseillait de se sacrifier aux autres; celle-là ordonne d'immoler les autres à soi-même. L'une enseignait à combattre ses défauts par ses qualités.

L*autre veut que l'on pousse tout son caractère au plus grand relief, et tant pis si, comme il arrive, c'est le mal qui domine ! L'une prêchait la modestie et la soumission, l'autre exaspère l'orgueil et la révolte. L'une aimait l'autorité comme un refuge. L'autre brandit l'indépendance comme une torche. L'une avait pour idéal de former un homme et une femme qui fussent des « êtres sociaux », heureux de donner pour limite à leur appétits les droits du prochain. L'autre

mène tout droit à « Panarchie » : elle détruit la famille, en attendant que la cité en croule.

Nous avons dans notre voisinage un petit pays qui est en train de faire Tapplication des doctrines de Nietzsche au problème de la vie conjugale avec la rigueur scientifique d'une expérience de laboratoire. Pour les jeunes Norvégiens et pour les jeunes Norvégiennes, le but de la vie est ce qu'ils nomment dans un argot pittoresque, la « conquête du moi tout rond » . Autant dire chaque individu , garçon ou fille, prétend faire de sa personne le centre du monde. Les relations, amoureuses ou sociales, ressemblent tout naturellement dans ce pays-là à une partie de billard : les boules ne se touchent que

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pour s'éloigner avec plus de violence...

Rappelez-vous l'histoire d'Hedda Gabier, les aventures de toutes ces jeunes femmes qu'Ibsen nous a contées. La jeune Norvège attendait de son grand homme que, une fois pour toutes, par la bouche de Solnessle-Constructeur , il imposât silence aux gênantes protestations de la conscience morale. A la dernière minute , le vieux poète n'a pas osé dire le mot qui affranchirait définitivement les générations de la contrainte du devoir. II aura des fils moins timorés.

Je ne prétends pas que beaucoup de jeunes filles aient lu les divagations de Nietzche, voire qu'elles aient toutes bu le poison aux sources de la littérature norvégienne. Mais, dans leurs familles mêmes,

elles respirent à pleins poumons un air chargé du redoutable bacille d'égoïsme.

La vie du père et celle de la mère sont séparées. Ce n'est pas seulement la faute du cercle, où les hommes dépensent la meilleure part du temps qui n'appartient pas aux affaires ou au plaisir ; les relations, môme, sont différentes. Quand on dtne hors de chez soi, c'est souvent chacun de son côté. On rirait de voir un mari et une femme, après la tournée obligatoire des visites de noces, entrer ensemble dans un salon. L'intimité dans le mariage est une grossièreté qui choque, une promiscuité de petites gens. Je connais des époux préoccupés de sacrifier jusqu'au bout à ces scrupules mondains :

ils rentrent de l'Opéra ou de soirée

chacun dans leur coupé. Si les embarras d'ai^ent ne condamnaient pas de temps en temps ces époux à des tête-à-tête qui sont des bagarres, ils n'auraient pas d'occasion légitime de se haïr.

— On me parle, disait ingénument une mondaine, de ménages où l'on ne s'entend point !... Ces gens-là sont bien peu patients !... Ils ne se voient qu'aux repas. . . toujours devant des étrangers. . . Ne pourraient-ils se supporter une heure?...

Égoïsme du père, égoïsme de la mère, cynisme des jeunes frères qui tiennent plus ou moins la maison pour une auberge et leurs parents pour des banquiers, voilà le spectacle que nombre de jeunes filles ont au foyer paternel. Supposez qu'elles ouvrent une revue: elles y trouveront,

découpée en tranches, la pièce où Tusage ne permet pas encore qu'on les conduise.

Qu'y liront-elles ? La théorie de ce vertige d'indépendance qui est en elles, un plaidoyer, parfois brillant, toujours corrupteur, en faveur de l'instinct et de ses caprices. La nervosité elle-même est respectée comme une aspiration sacrée, par des romanciers et des dramaturges, conquis une fois pour toutes à ce qu'on appelle la « cause féministe )>, et qui se préoccupent peu de détruire l'institution de mariage avec ce qu'elle supporte, pourvu qu'une complaisance galante meuble agréablement leurs garçonnières.

La porte de cette indépendance à laquelle la jeune fille aspire était, il y a encore une douzaine d'années, le mariage.

Dans la société dont M. Paul Bourget a été l'exact et subtil historien, le mari ne compte pas. Il nous apparaît comme Taccordeur qui vient monter le piano au diapason afin que l'artiste en joue. Autrefois, le roman s'ouvrait à la minute où la jeune femme, rebutée par le mari, songeait à prendre un amant ; il commence, aujourd'hui, à l'instant où elle se détache du premier amant pour se donner à un second. Dans cette fiction, le premier amant apparaît avec la figure qu'aurait pu avoir le mari dans un mariage d'inclination. La femme lui donne un successeur en vertu de cette loi d'égalité des sexes qui est bien le plus sournois des pièges que la sensualité masculine ait ^ndu à la femme pour la faire retomber

des hauteurs où le mariage chrétien l'avait élevée dans les humiliations de la polygamie.

D'autre part, l'installation du divorce a eu cet effet inattendu : il a diminué la sécurité que le mariage offrait aux filles pour y abriter leur indépendance. La riche héritière passait par une union de convenance pour s'affranchir des dernières contraintes que l'usage latin impose à la jeune fille; elle s'est avisée qu'elle faisait un contrat de dupe à présent que le divorce permet au mari de se dérober, le jour où il y trouve son profit. Elle s'est dit, avec une apparence de raison :

« La situation d'une jeune femme divorcée n'est pas sensiblement différente de celle d'une fille sans mari qui jouit de

Tindépendance de l'argent. Le mari n'est qu'un paravent; il abritait contre les regards curieux. Avec le divorce, il ne donne même plus de sécurité durable dans cet emploi protecteur. Autant se passer de ses services et s'épai^ner ainsi le rebut de ces premières grossesses qui avaient pour but de donner une sanction au contrai et de fixer les héritages. »

Tout cela est logique : la femme ne désirant plus l'enfant (parce qu'elle considère la maternité comme une fatigue, un embarras, une limite à son indépendance, une servitude dont il n'est pas juste qu'elle ait la charge) n'a plus que faire d'entrer dans le mariage.

Quand il demandait aux époux des engagements aussi longs que la vie, il les priait

de renoncer à leur égoïsme individuel au nom des êtres qui sortiraient d'eux. Il mettait sous la protection de leur amour les destinées de la race. En échange du renoncement aux caprices de route, il les associait dans un espoir d'éternelle durée. . •

Durée?... Sacrifice?... qui donc comprend encore le sens de ces mots-là dans le clan dont je dépeins les tendances la* mentables, « voyantes », et dont les mœurs ont une importance néfaste d'exemple, car si ces aberrés ne sont pas les plus nombreux, ils sont les plus hauts?

Un notaire de la finance et de la plus authentique aristocratie française, qui est un homme politique et un philosophe mondain très informé, m'a dit en propres termes :

— Je ne prétends pas que Tinstitution de mariage soit tout à fait ruinée dans Festime de la classe moyenne, mais, par en bas et par en haut, il semble qu'elle a fait son temps. Vous savez comment on en use dans les petits ménages parisiens?

Il arrive souvent que les deux conjoints sont mariés, mais... ce n'est pas ensemble I Ceux d'en haut réclament la même liberté. Je me trompe : ils n'attendent pas que la loi ou l'opinion publique leur mettent la bride sur le cou.

Ils forgent silencieusement de nouvelles mœurs. De plus en plus, vous allez voir des jeunes filles riches se créer une vie indépendante. Les beaux-arts et le voyage serviront d'éventail. Pour excuser cette fantaisie de célibat, le monde dira : « C'est

une artiste... » ou encore : « EUo avait une vocation... » ou enfin : « Son humeur est si vagabonde I... » Après cela, chacun sait que l'atelier autorise des fréquentations que le salon interdit.

Le voyage aussi est bien commode pour éviter les curieux et dépister les médisants. Et quelles mœurs aurons-nous derrière ces licences ? Vous me permettrez de croire que les indépendantes dont je vous parle ne se réfugieront pas dans le célibat pour y abriter leur virginité parfaite. De tous les soupçons dont ces révoltées seront poursuivies, leur goût pour l'amour libre demeurera le plus obligeant.

Je laisse à son auteur la responsabilité d'une telle prophétie.

Ceci est de l'histoire :

Quand on voyage en Allemagne, on est surpris d'y rencontrer une élite de femmes qui, par la beauté et la culture, forment dans le monde germanique comme un îlot. Elles viennent de dépasser la quarantaine. Elles sont demeurées € demoiselles » et leur goût du célibat fait école. Jeunes filles, à vingt ans, elles ont refusé d'épouser les hommes qui rentraient de « la victoire française » plus brutaux qu'ils n'étaient partis, plus infatués d'eux-mêmes, plus voraces, plus grossiers. Elles ne se sentaient pas le courage de devenir les femmes-servantes de ces égoïstes. Elles ont préféré le renoncement.

Est-ce que nous allons vraiment voir ce goût de célibat s'acclimater de même

chez les filles de, France? Apercevronsnous sur de beaux et rayonnants visages ce mépris de l'homme qui s'écrit en quelques coups d'ongle autour des jeunes bouches que le dédain plisse?

Plus je réfléchis à ces problèmes, plus il me semble que ce qu'ils appellent la a question de la femme » n'existe pas.

C'est la question de l'homme qu'il faut poser et résoudre. Quand la femme réclame son indépendance, c'est que l'homme est incapable ou indigne de la protéger.

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